Ciccolini: j'ai les moyens de vous faire écouter!

 
Au soir de son 85e printemps © X. Antoinet

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- La Roque d'Anthéron, parc du château de Florans, le 15 août 2010.
- Chopin, Deux Nocturnes, op. 62, Tarentelle en la bémol majeur, op. 43, Trois Mazurkas, op. 59, Polonaise-Fantaisie en la bémol majeur, op. 61 
- Liszt, Trois Consolations, Hymne de l'Enfant à son Réveil (Harmonies Poétiques et Religieuses, S. 173 n°6) - Verdi arr. Liszt, Aida, Danza sacra et duetto finale, S. 436
- Wagner arr. Liszt, Tristan und Isolde, Isoldens Liebestod, S. 447- Liszt, Invocation (Harmonies Poétiques et Religieuses, S. 173 n°1)
- Aldo Ciccolini, piano.



Pourquoi cela s'arrêterait-il? Je faisais voici un an, après son précédent récital rocassier, le parallèle entre la récente évolution de Ciccollini et les dernières périodes d'Horszowski et Cherkassky : pour le degré hors-normes de décontraction, et autant la hauteur de vue que la profondeur de l'imaginaire sonore qui en découlent. A cela faut-il sans doute ajouter qu'il ne suffit pas de jouer la bouche en cœur à un âge où l'on ne parvient généralement plus à assurer toutes les notes des pages composées, disons, après 1820. Ces pianistes, en tout cas singulièrement le russe et le français, se sont ((re)?)découvert comme des forçats de leur instrument, qui ont eu le courage et la foi pour aller au-delà du simple entretien de la maîtrise instrumentale qu'ils avaient acquis plus d'un demi-siècle plus tôt, pour la dépasser. Le constat n'a pas changé cette année, et l'entrée en scène de notre Aldo national paraît d'autant plus intemporelle que celui-ci semble avoir définitivement adopté sa tenue de... Maccione (la photo se passe de commentaire). 
    Cherkassky avait fêté son 80e anniversaire à Carnegie Hall en jouant de façon extraordinaire quelques pièces enfantines du genre Etudes Symphoniques, Chaconne en mineur arr. Busoni, etc. Ciccollini, qui a obtenu de jouer le soir de son quatre-vingt-cinquième printemps, ne met pas la barre moins haut avec ce programme, même modifié à la dernière minute. La seconde partie promise devait reprendre à l'identique celle enregistrée en un soir de concert pour Camerata voici cinq ans (le meilleur de ses enregistrements récents : le second livre de Préludes de Debussy et la Sonate en si mineur de Chopin (on parle bien d'une partie de récital...). Cela aura finalement été la singulière partie Liszt ci-avant précisée, et peut-être y a-t-on gagné au change en évitant une possible déception comparativement à ce formidable concert japonais.



    Rien n'avait été modifié, fort heureusement, du superbe programme Chopin attendu, pour l'essentiel dédié aux œuvres les plus tardives. Mis à part la Tarentelle, une sélection ciblée sur la production des trois années précédant celle de la mort de Chopin (1844 à 1846). Les deux derniers nocturnes, les trois ultimes mazurkas (les opus sont trompeurs dans les deux cas), et la dernière polonaise. Il y a un reproche paradoxal à formuler à l'encontre de Ciccolini concernant cette première partie : celui d'avoir mis la barre à un niveau initial tellement sensationnel que celui-ci devait être à peu près impossible à maintenir. Ce que j'ai entendu dans le premier nocturne en si majeur de l'opus 62 est une des plus fortes expériences chopiniennes qu'il m'a été offert d'entendre in situ, et ce du premier arpège jusqu'au dernier accord : dans le piano d'aujourd'hui, je ne vois guère que Boris dans la valse en la mineur de l'opus 34 qui atteigne à ce degré comme rembrandtien de puissance poétique par le dépouillement, la réduction maximale des effets, une forme de sublime stoïcisme aussi, qui n'est jamais de la distanciation mais une forme supérieure de lâché-prise émotionnel.
    Quand on ose ce genre d'épure, mieux vaut avoir les moyens de contraindre l'auditeur à une concentration dépassant ses habitudes. Ciccolini a ces moyens, essentiellement parce que son dépouillement fonctionne sur la base, ô combien solide, d'une transparence harmonique merveilleuse, signe que la santé de son oreille est peut-être encore plus impressionnante que celle de ses mains. L'interprétation qu'il livre dans ce document, pour être de qualité, paraît presque prosaïque par rapport à celle que j'ai entendue à La Roque dans la mesure où subsiste quelque chose de prémédité dans l'exhibition de la forme, et où l'on peine à croire que ce piano puisse se comparer en beauté pure, dans l'éradication pure et simple des accents et phrasés superflus, à celui qui a lancé la soirée du 15 août. D'autant qu'avec un tempo au moins aussi lent que celui adopté ci-après, cette qualité de piano paraît rétrospectivement indispensable : il n'y a pas de commune mesure entre les trilles de la réexposition que l'on a entendu ici et ceux de Ciccolini aujourd'hui - de ce nocturne à De Falla, du duo d'Aïda à la Mephisto-Polka, je me suis souvent dit ce soir là que peu de pianistes savaient triller avec un tel pouvoir de chant, par la densité tant que par l'égalité.
 

    Ciccolini présentait la partie Chopin en deux groupes, se concluant tous deux en la bémol majeur. Les deux opus 62 et la Tarentelle sont joués comme un triptyque, enchaînant les pièces presque sans pause : dans la continuité du miracle initial, le niveau d'enchantement ne faiblit quasiment pas, même si la force évocatrice de cette transparence presque dénuée de dynamiques fonctionne un peu moins bien dans l'emportement central du nocturne en mi que dans le continuum onirique de celui en si. Mais de part et d'autre de ce centre dramatique presque réduit à une litote, quelles transitions harmoniques à la main gauche, et quelle classe sonore dans les deux formules pointées répétant comme à regret la tonique. Rien à redire sur la Tarentelle jouée dans la droite ligne du modèle Cortot, rappelant cette parabole de sagesse pianistique : la plus belle des articulations digitales fait fi du digital : les doigts ne bougent pas, les traits chantent.
    Le second voyage chopinien, pour être d'un niveau largement supérieur à ce que l'on entend habituellement dans ces pièces, est moins empreint de force d'évidence et assume pour partie sa dimension d'inconfort. La Polonaise-Fantaisie aura été l'unique pièce où un relatif manque d'assurance pianistique pouvait être décelé : une baisse de régime manifestement liée aux seules fugaces défaillances de mémoire observées lors de ce récital. Cela concernait cinq ou six mesures, mais a pu entamer pour quelques minutes - pas plus - l'assurance parfaitement granitique de Ciccolini. Aurait-il sans cela fait passer à l'as le decrescendo final, concluant du coup l'œuvre d'une façon pour le moins désarçonnante? J'ai tendance à penser que... oui : caprice luxueux de parrain à qui on n'osera pas reprocher ce genre de modification de la lettre et de l'esprit du texte. D'ailleurs, ce n'est écrit nulle part ici... Ce qui est sûr, c'est que d'ordinaire les plus ou moins pâles Polonaise-Fantaisie que l'on entend au concert ne créent nullement comme Ciccolini de l'enjeu palpable dans le lancement de la polonaise proprement dite, et dans chacun des martèlements pathétiques et fatigués du triolet caractéristique. Cela, ce n'est pas une fantaisie, c'est la lettre et l'esprit mêmes.
    Chose - presque - surprenante, après un entracte que Ciccolini passait hiératiquement assis derrière la conque malgré le froid très inhabituel de la soirée, la partie lisztienne devait suivre une trajectoire quasi inverse à la précédente, et ce en démarrant plutôt fort elle aussi. Combien de pianistes pourraient enchaîner les trois consolations et l'Hymne de l'Enfant à son Réveil sans ennuyer le moins du monde ? Entendre le Liszt de Ciccolini aujourd'hui est sans doute la meilleure manière de mesurer le chemin accompli depuis ses enregistrements des années soixante - dont je me laissais dire l'autre jour, toutefois, que les reports cd les avaient rendu beaucoup plus ingrats qu'ils ne le sont en réalité... Surtout, il montre comment un interprète parvenu à ce point d'approfondissement de son rapport à l'instrument peut transformer un programme passablement abscons et linéaire (non que je n'aime cette musique!), joué à nouveau presque sans pauses, en une aventure d'écoute de tous les instants. Daniel Barenboim, il y a trois ans, rappelait quel grand pianiste il restait dans un récital entièrement consacré au Liszt italien, qui enchaînait les trois sonnets de Pétrarque, la Dante, et toutes les paraphrases verdiennes. Un vrai live pour une belle réussite qui n'était pas donnée à tout le monde : Ciccolini, me semble-t-il, fait encore plus fort, et si l'on dispose un jour de la bande de ce récital, au moins pour la partie Liszt, nul doute que de nouveaux standards se feront jour. C'est typiquement le genre de réflexion que l'on se fait en sortant d'un grand récital.
    Si je pense à cette comparaison avec le récital de Barenboim à la Scala - où je n'étais pas mais aurais bien aimé être - c'est que (1), par le plus grand des hasards, je l'avais acheté il y a peu, et (2) j'ai eu très envie de réécouter la paraphrase d'Aïda qui a peut-être été le plus grand émerveillement de ce récital, avec le premier nocturne et le premier bis. L'extrait que je montre de ce concert n'est pas le meilleur mais pas le moins bon non plus. Eh bien, que ce soit en termes de continuité narrative ou de domination pianistique, Ciccolini se situait assez nettement au-delà de cela. 
    Je ne suis pas un grand partisan de l'exécution de la transcription de la Liebestod : je ne le suis toujours pas, étant donné que cela me paraît avoir été l'idée d'adaptation la moins inspirée de Liszt, et qu'on devrait être beaucoup plus reconnaissant à l'égard de ce dernier d'avoir involontairement livré l'accord de Tristan clefs en main à Wagner. Mais au moins, sans doute, ai-je entendu ce qu'il doit être possible de faire de mieux de la commission que Liszt a prélevée en retour... Et après l'ultime démonstration de science du piano livrée dans Invocation, que n'aurais-je donné pour que le cycle se poursuive dans l'ordre, ou au moins pour l'entendre faire sonner le début de Funérailles, vainement espéré en bis!

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