lundi 30 août 2010

Pietro de Maria (vu par Alain Cochard) : splendide et misérable cas d'école

V V 
- Paris, Orangerie du Parc de Bagatelle, le 4 juillet 2010.
- Mozart, Sonate n°13 en si bémol majeur, KV 333 - Schumann, Papillons, op. 2 - Chopin, 12 Etudes, op 10.
- Pietro de Maria, piano.

J'avais décidé depuis le jour même de ce récital de n'en rien dire, jugeant tout à fait inutile de faire du tort à un interprète inconnu et n'ayant guère de chance de rencontrer le succès un jour. Force est de reconnaître qu'en se tenant volontairement à distance de l'actualité du disque, a fortiori du disque de piano, on se déconnecte de certaines réalités, telles que le statut de chopinien officiel (aux côtés de Freire, donc) que la vénérable (ou cacochyme) Decca a octroyé à Pietro de Maria. Double coïncidence : moi qui n'achète plus la presse people depuis des années, me retrouve hier, pour les deux heures de train me ramenant du festival du Touquet, avec les derniers numéros de Diapason et Classica entre les mains (don d'un ami fort malveillant). C'est hélas dans la moins vulgaire de ces revues (la première, et en plus l'honnêteté me pousse à  en recommander malgré tout la lecture pour l'excellent entretien avec Boulez qui s'y trouve) que j'ai lu une critique de l'enregistrement de l'intégrale des études de Chopin de de Maria. Critique élogieuse, mais dans l'instant, j'oublie : tant de pianistes incapables d'aligner deux Chopin audibles sur scène en ont enregistrés par containers entiers, le studio les rendant immaculés !  Mais, curieux cependant, je consulte en rentrant son site officiel, où je trouve un lien vers le compte-rendu d'Alain Cochard du récital ici en question. C'est là que je change d'avis.

     C'est du concertclassic, bien sûr, site exemplaire s'il en est : pub à gogos, annonces promotionnelles tous azimuts, louanges zélées à l'envie. Pourquoi y accorder de l'importance? Parce que cette critique est vraiment un des plus phénoménaux gags d'écoute que j'ai connus, et qu'il s'y trouve trop de choses révoltantes pour ne pas allumer un modeste contre-feux. Je n'avais aucune envie d'écrire sur ce massacre et resterai donc très bref, d'autant que l'oreille hallucinée d'Alain Cochard me livre une trame toute faite. Cela commence avec un magnifique cas d'école de dichotomie supérieurement absurde : notre pianiste a un pianisme, mais il a aussi de la musicalité. On ne sait trop lequel des deux est venu s'accoupler au préséant, si j'ose dire, mais bref : non seulement ce monsieur sait jouer de la musique au piano, mais en plus elle est musicale, cette musique. Bon bon. En fait de pianisme, il est vrai qu'il crée un illusion de continuité de legato dans Mozart, fondée sur une articulation digitale un peu sophistiquée (mais digitale, irréductiblement, donc bel et bien illusoire). Pour ce qui est de la musicalité, je suppose que l'application au bon goût de son Mozart, étonnamment scolaire pour un pianiste de 43 ans, autorise l'usage de ce cocasse adjectif.


     On apprend ensuite que cet italien est à cataloguer au rayon des "seigneurs du piano transalpin", aux côtés de Michelangeli, Fiorentino (au moins suis-je d'accord avec Cochard pour dénoncer  le manque de notoriété de celui-ci) et Ciccolini, ce dernier n'étant pas exactement transalpin, mais passons puisque ça m'arrange. Je ne sais pas si Cochard, ou d'ailleurs De Maria ont comme moi entendu Ciccolini jouer cette même KV 333 ces dernières années, mais qu'il s'agisse de la perception de ce que peut être un beau piano mozartien ou a fortiori de ce qu'est une vision profonde d'une sonate de Mozart, je doute assez sérieusement qu'il soit fait référence à ce standard de notre temps. Mais tout cela reste encore relativement anecdotique, et du reste il arrive assez fréquemment que des pianistes médiocres parviennent à masquer leurs faiblesses techniques (qui devraient pourtant crever les oreilles dans le classicisme) avec un Mozart extrêmement "bien appris" : assez récemment, avant lui aussi de servir une bouillie de Chopin, Rafal Blechacz m'avait fait cette impression, en quelque sorte neutralisée.
    Là où les choses s'aggravent de beaucoup, tant dans le cours du récital qu'à la lecture de l'article, c'est avec Papillons. Je ne pensais pas entendre de sitôt une exécution aussi prosaïque et bousculée de l'œuvre depuis le mémorable récital de Katia Bronska au TCE en mai dernier : en fait, je crois que de Maria est parvenu à faire pire, c'est-à-dire plus précis et plus grossier. Toutes les notes, histoire de les faire (on se demande vraiment au nom de quelle nécessité), avec des accents d'une lourdeur confinant à la chanson à boire (la main gauche atteignant dans les dernières pages un climax de vulgarité). D'autant plus pénible que s'étaient glissés entre temps de superbes Papillons par Leonskaja, à l'amphithéâtre de Bastille trois semaines plus tôt. Je trouve particulièrement piquante, c'est le mot, l'évocation de la gestion des timbres dont aurait fait montre de Maria dans ce désastre schumannien : parce qu'à part un désagréable grésillement dans la tenue des notes... et qu'on ne fasse pas le coup de la compensation de l'acoustique de l'Orangerie de Bagatelle, qui sonne déjà bien mieux que celle de Sceaux (elle est orientée dans le bon sens, elle) : car Tchetuev dans la Fantaisie le lendemain, là, oui, il y avait des timbres, et de la noblesse, surtout...
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    Massacre absolu que cet opus 25 en seconde partie. Je ne vois pas d'autres termes pour qualifier cette sorte de fusion pianistique du Chopin d'Etsuko Hirose (d'accord, Hirose, c'est pire, mais c'est pire que tout) et de celui de Kissin. Des doigts, et que des doigts, qui frappent le clavier comme on tape rageusement son code de carte bancaire sur un appareil rouillé de la RATP. J'ai cependant beaucoup plus envie de retourner le massacre au critique qu'au pianiste, qui après tout fait ce qu'il peut, et au taquet. Car là, les perles volent en escadrille. C'est à déguster lentement : "Souveraine autorité (des tierces d'une fluidité à faire blémir tous ses collègues), plénitude du chant, profusion de couleurs intenses mais jamais criardes - comme si souvent dans ces pièces que tant de broyeurs d'ivoire dévoient sans vergogne." Ah ! Les briseurs d'ivoire. Cette invention (cul-)bénite d'une époque où le piano français construisait dans un onanisme conceptuel encore maintenant inimitable ses auto-justifications du refus de jouer correctement du piano. 
    Et ça marche toujours. Ne cherchez pas : le briseur d'ivoire, c'est le soviétique russe, l'autre, celui qui typiquement a remporté un concours Tchaikovsky, qui a "beaucoup de piano mais peu de musique", ou peut-être, beaucoup de pianisme mais peu de musicalité. Berezovsky, genre. C'est tellement plus commode que de lui reprocher de faire entendre du Mozart dans les études de Chopin - ce que pourtant, on pourrait faire après tout. On a un temps pensé à faire porter le chapeau du bris ivoiresque aux barbares invasions asiatiques : pas de chance, depuis que les barbares viennent coloniser les classes de nos conservatoires et autres Hochschule et université américaines (ils viennent apprendre la musicalité, paraît-il), on ne peut plus, au contraire, il faut les défendre, sinon où Universal va-t-il écouler ses stocks?

    Eh bien, je regrette, cher M. Cochard, mais le briseur d'ivoire c'est par exemple un Pietro de Maria, qui joue la main gauche de la section centrale de l'étude en mi mineur comme une marche militaire, exécute à la mitraillette duchablesque les traits de cadences de l'ut dièse mineur, et quant aux tierces (de l'étude en tierces, je présume), peut-être l'écoute de quelques briseurs d'ivoire patentés vous rappellerait-elle qu'il n'est écrit nulle part qu'elles doivent êtres jouées (de même que les octaves  en si mineur) fortissimo sempre marcato e molto triviale. Mais il y a pire absence de vergogna que de martyriser un clavier dans Chopin, si l'on ne peut pas faire autrement : dés-éduquer les dernières personnes qui vont encore écouter de la musique est beaucoup plus grave. On n'a pas le choix de pouvoir ou non jouer élégamment l'étude en sol dièse avec des bras raides et de longs doigts. Mais on a le choix de faire ou non passer des vessies pour des lanternes.

   Cette note n'aurait jamais dû exister. Elle ne fera plaisir à personne, même pas à son auteur, finalement, plutôt content de l'idée de boucler le premier été de ce blog sans une mauvaise critique. Que celle-ci serve au moins à signaler qu'existent des pianistes transalpins en qui il est légitime de fonder de beaux espoirs : Mariangela Vacatello et Federico Colli, par exemple.

Théo Bélaud
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le petit concertorialiste by Théo Bélaud est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France.

P.S.: vous croyez que j'exagère tant que cela?

 
   

4 commentaires:

Anonyme a dit…

Quel que soit l'avis que chacun peut avoir sur ce pianiste, qu'au demeurant je n'apprécie pas plus que vous (un simple "cogneur" de clavier pour mes oreilles, mais qui prend un soin délicat à caresser délicatement son clavier avant de le sabrer, d'après ce que l'on peut voir sur ses vidéos !), je vous précise qu'en fait la critique du Chopin du dit pianiste n'est pas dans la seconde (oui, la plus lamentable, et qui a eu l'invraisemblable culot de racheter Le Monde de la Musique) mais dans Diapason, et qu'elle se trouve sous la signature d'Etienne Moreau : nous voici donc avec deux chroniqueurs oeuvrant dans la même revue, Alain Cochard ayant en outre le patronage de concertclassic.
Oui, je sais : je vais vous faire hurler : je suis abonné aux deux revues (n'ayant pris mon abonnement à Classica que jusqu'à extinction de celui que j'avais au Monde, mais ne comptant pas le renouveler vu l'aspect prétentieux, voire parfois à la limite de la grossièreté de certains de leurs réputés chroniqueurs -Duault, pour être franc, dans leur tout dernier numéro !- , et je suis très régulièrement les chroniques publiées par concertclassic, qui sont d'une rare pauvreté ; mais, à mon corps défendant, comment faire lorsque l'on habite une région faisant partie de la France profonde ? !!!
J'avais à l'époque noté la chronique de Cochard sur ce pianiste. Vous devinez ici cher ami, l'intérêt de ma base de données, qui me permet avec le temps, de pouvoir comparer les points de vue des uns et des autres, pour m'en faire une meilleure idée ! Tant à leur sujet, qu'à propos des objets de leurs chroniques !
Poussant le vice plus loin, je prends même le soin, (et le temps !), de scanner les articles de ces publications du moins ceux qui sont de mon intérêt, et de les intégrer dans la dite base de données, ce qui me permet de ne plus encombrer mes étagères de la collection envahissante de ces revues ! Tout ceci ne me laisse évidemment guère le temps d'alimenter mon propre blog, http://melomaniaque.canalblog.com/ exclusivement consacré à la musique, mais me donne l'avantage de pouvoir noter mes opinions dans l'espace prévu à cet effet dans ma base…
Quand on sait, qu'on voit, les ravages que peut causer une simple intervention sur le web, on mesure alors, enfin, l'indépendance et la liberté absolues qu'apporte un tel outil !
Liberté, Liberté chérie !!!

Christian Viguié

Anonyme a dit…

Bonjour monsieur Bélaud !

vous avez bien fait d'acheter Diapason... L'interview de Pierre Boulez est remarquable d'intelligence !
vous avec mis en post scriptum un extrait vidéo montrant ce jeune pianiste à l'ouvrage ! Rassurez moi : serait-ce une célébrissime oeuvre de Franz Schubert qui est ainsi, comment dire ? Ah ! Je ne trouve plus les mots,bon disons massacrée ? Où me trompe-je ?!!!

bonne idée que ce blog !

Thierry Barlez

Anonyme a dit…

Je ne vois pas en quoi un mélomane aurait besoin de connaître les opinions « avisées » d’un inconnu qui écrit, certes, de belles phrases profondes, et qui sait, et qui a-na-lyse, et qui loue, et qui distribue bons-points ou jets de tomates.

Dézinguer un artiste depuis son fauteuil m’a toujours paru malhonnête ! De vieux souvenirs, mais hélas, le mal persiste et se régénère …
Et votre savante opinion est aussi subjective que n’importe quelle autre et n’offre donc que peu d’intérêt.

Qu’êtes-vous encore capable d’apprécier tant votre science musicale est achevée-finie ? Je vous plains.

Les seuls qui peuvent prétendre à ma tendresse et mon bonheur sont tous ceux qui mouillent leur liquette à l’épreuve de la scène. Surtout pas le donneur de leçons dans le confort de son salon.

Je n’aime pas les critiques, vous l’aurez compris et vous encore moins par tout le mépris que vous manifestez souvent ou pire, une certaine cruauté. Ce scénario sinistre qui se régale à l’avance et vous fait vibrer a des allures de fosse aux lions.
Triste sire.

Bonsoir.
Christian Lapresmy

Théo Bélaud a dit…

Bonsoir,
au moins posez-vous une question à laquelle il est possible de répondre, puisqu'il est impossible de répondre au reste.
"Qu’êtes-vous encore capable d’apprécier tant votre science musicale est achevée-finie ? Je vous plains."

Des milliers de choses, des milliers de musiciens, des milliers de musique. Tout est dit. Pour ce faire encore faut-il avoir, et défendre, des valeurs.
Comme souvent vous mélangez humanisme et nihilisme, mais c'est ce qui définit la culture d'aujourd'hui : l'artiste a toujours raison.