Pietro de Maria (vu par Alain Cochard) : splendide et misérable cas d'école

V V 
- Paris, Orangerie du Parc de Bagatelle, le 4 juillet 2010.
- Mozart, Sonate n°13 en si bémol majeur, KV 333 - Schumann, Papillons, op. 2 - Chopin, 12 Etudes, op 10.
- Pietro de Maria, piano.

J'avais décidé depuis le jour même de ce récital de n'en rien dire, jugeant tout à fait inutile de faire du tort à un interprète inconnu et n'ayant guère de chance de rencontrer le succès un jour. Force est de reconnaître qu'en se tenant volontairement à distance de l'actualité du disque, a fortiori du disque de piano, on se déconnecte de certaines réalités, telles que le statut de chopinien officiel (aux côtés de Freire, donc) que la vénérable (ou cacochyme) Decca a octroyé à Pietro de Maria. Double coïncidence : moi qui n'achète plus la presse people depuis des années, me retrouve hier, pour les deux heures de train me ramenant du festival du Touquet, avec les derniers numéros de Diapason et Classica entre les mains (don d'un ami fort malveillant). C'est hélas dans la moins vulgaire de ces revues (la première, et en plus l'honnêteté me pousse à  en recommander malgré tout la lecture pour l'excellent entretien avec Boulez qui s'y trouve) que j'ai lu une critique de l'enregistrement de l'intégrale des études de Chopin de de Maria. Critique élogieuse, mais dans l'instant, j'oublie : tant de pianistes incapables d'aligner deux Chopin audibles sur scène en ont enregistrés par containers entiers, le studio les rendant immaculés !  Mais, curieux cependant, je consulte en rentrant son site officiel, où je trouve un lien vers le compte-rendu d'Alain Cochard du récital ici en question. C'est là que je change d'avis.

     C'est du concertclassic, bien sûr, site exemplaire s'il en est : pub à gogos, annonces promotionnelles tous azimuts, louanges zélées à l'envie. Pourquoi y accorder de l'importance? Parce que cette critique est vraiment un des plus phénoménaux gags d'écoute que j'ai connus, et qu'il s'y trouve trop de choses révoltantes pour ne pas allumer un modeste contre-feux. Je n'avais aucune envie d'écrire sur ce massacre et resterai donc très bref, d'autant que l'oreille hallucinée d'Alain Cochard me livre une trame toute faite. Cela commence avec un magnifique cas d'école de dichotomie supérieurement absurde : notre pianiste a un pianisme, mais il a aussi de la musicalité. On ne sait trop lequel des deux est venu s'accoupler au préséant, si j'ose dire, mais bref : non seulement ce monsieur sait jouer de la musique au piano, mais en plus elle est musicale, cette musique. Bon bon. En fait de pianisme, il est vrai qu'il crée un illusion de continuité de legato dans Mozart, fondée sur une articulation digitale un peu sophistiquée (mais digitale, irréductiblement, donc bel et bien illusoire). Pour ce qui est de la musicalité, je suppose que l'application au bon goût de son Mozart, étonnamment scolaire pour un pianiste de 43 ans, autorise l'usage de ce cocasse adjectif.


     On apprend ensuite que cet italien est à cataloguer au rayon des "seigneurs du piano transalpin", aux côtés de Michelangeli, Fiorentino (au moins suis-je d'accord avec Cochard pour dénoncer  le manque de notoriété de celui-ci) et Ciccolini, ce dernier n'étant pas exactement transalpin, mais passons puisque ça m'arrange. Je ne sais pas si Cochard, ou d'ailleurs De Maria ont comme moi entendu Ciccolini jouer cette même KV 333 ces dernières années, mais qu'il s'agisse de la perception de ce que peut être un beau piano mozartien ou a fortiori de ce qu'est une vision profonde d'une sonate de Mozart, je doute assez sérieusement qu'il soit fait référence à ce standard de notre temps. Mais tout cela reste encore relativement anecdotique, et du reste il arrive assez fréquemment que des pianistes médiocres parviennent à masquer leurs faiblesses techniques (qui devraient pourtant crever les oreilles dans le classicisme) avec un Mozart extrêmement "bien appris" : assez récemment, avant lui aussi de servir une bouillie de Chopin, Rafal Blechacz m'avait fait cette impression, en quelque sorte neutralisée.
    Là où les choses s'aggravent de beaucoup, tant dans le cours du récital qu'à la lecture de l'article, c'est avec Papillons. Je ne pensais pas entendre de sitôt une exécution aussi prosaïque et bousculée de l'œuvre depuis le mémorable récital de Katia Bronska au TCE en mai dernier : en fait, je crois que de Maria est parvenu à faire pire, c'est-à-dire plus précis et plus grossier. Toutes les notes, histoire de les faire (on se demande vraiment au nom de quelle nécessité), avec des accents d'une lourdeur confinant à la chanson à boire (la main gauche atteignant dans les dernières pages un climax de vulgarité). D'autant plus pénible que s'étaient glissés entre temps de superbes Papillons par Leonskaja, à l'amphithéâtre de Bastille trois semaines plus tôt. Je trouve particulièrement piquante, c'est le mot, l'évocation de la gestion des timbres dont aurait fait montre de Maria dans ce désastre schumannien : parce qu'à part un désagréable grésillement dans la tenue des notes... et qu'on ne fasse pas le coup de la compensation de l'acoustique de l'Orangerie de Bagatelle, qui sonne déjà bien mieux que celle de Sceaux (elle est orientée dans le bon sens, elle) : car Tchetuev dans la Fantaisie le lendemain, là, oui, il y avait des timbres, et de la noblesse, surtout...
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    Massacre absolu que cet opus 25 en seconde partie. Je ne vois pas d'autres termes pour qualifier cette sorte de fusion pianistique du Chopin d'Etsuko Hirose (d'accord, Hirose, c'est pire, mais c'est pire que tout) et de celui de Kissin. Des doigts, et que des doigts, qui frappent le clavier comme on tape rageusement son code de carte bancaire sur un appareil rouillé de la RATP. J'ai cependant beaucoup plus envie de retourner le massacre au critique qu'au pianiste, qui après tout fait ce qu'il peut, et au taquet. Car là, les perles volent en escadrille. C'est à déguster lentement : "Souveraine autorité (des tierces d'une fluidité à faire blémir tous ses collègues), plénitude du chant, profusion de couleurs intenses mais jamais criardes - comme si souvent dans ces pièces que tant de broyeurs d'ivoire dévoient sans vergogne." Ah ! Les briseurs d'ivoire. Cette invention (cul-)bénite d'une époque où le piano français construisait dans un onanisme conceptuel encore maintenant inimitable ses auto-justifications du refus de jouer correctement du piano. 
    Et ça marche toujours. Ne cherchez pas : le briseur d'ivoire, c'est le soviétique russe, l'autre, celui qui typiquement a remporté un concours Tchaikovsky, qui a "beaucoup de piano mais peu de musique", ou peut-être, beaucoup de pianisme mais peu de musicalité. Berezovsky, genre. C'est tellement plus commode que de lui reprocher de faire entendre du Mozart dans les études de Chopin - ce que pourtant, on pourrait faire après tout. On a un temps pensé à faire porter le chapeau du bris ivoiresque aux barbares invasions asiatiques : pas de chance, depuis que les barbares viennent coloniser les classes de nos conservatoires et autres Hochschule et université américaines (ils viennent apprendre la musicalité, paraît-il), on ne peut plus, au contraire, il faut les défendre, sinon où Universal va-t-il écouler ses stocks?

    Eh bien, je regrette, cher M. Cochard, mais le briseur d'ivoire c'est par exemple un Pietro de Maria, qui joue la main gauche de la section centrale de l'étude en mi mineur comme une marche militaire, exécute à la mitraillette duchablesque les traits de cadences de l'ut dièse mineur, et quant aux tierces (de l'étude en tierces, je présume), peut-être l'écoute de quelques briseurs d'ivoire patentés vous rappellerait-elle qu'il n'est écrit nulle part qu'elles doivent êtres jouées (de même que les octaves  en si mineur) fortissimo sempre marcato e molto triviale. Mais il y a pire absence de vergogna que de martyriser un clavier dans Chopin, si l'on ne peut pas faire autrement : dés-éduquer les dernières personnes qui vont encore écouter de la musique est beaucoup plus grave. On n'a pas le choix de pouvoir ou non jouer élégamment l'étude en sol dièse avec des bras raides et de longs doigts. Mais on a le choix de faire ou non passer des vessies pour des lanternes.

   Cette note n'aurait jamais dû exister. Elle ne fera plaisir à personne, même pas à son auteur, finalement, plutôt content de l'idée de boucler le premier été de ce blog sans une mauvaise critique. Que celle-ci serve au moins à signaler qu'existent des pianistes transalpins en qui il est légitime de fonder de beaux espoirs : Mariangela Vacatello et Federico Colli, par exemple.

Théo Bélaud
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P.S.: vous croyez que j'exagère tant que cela?

 
   

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