dimanche 19 septembre 2010

Feu sacré pour sacrée musique


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- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 13 septembre 2010 

- Rossini, Petite Messe Solennelle


- Désirée Rancatore, soprano - Anna Bonitatibus, mezzo-soprano - Antonino Siragusa, ténor - Michele Pertusi, baryton-basse 
- Slava Chevliakov, harmonium - Gabriele Carcano, piano 
- Choeur de l'Accademia Santa Cecilia 
- Andrea Lucchesini, piano et direction



    Pour une rentrée élyséenne, j'ai la présomption de croire qu'il était sage d'attendre le concert ici en question. La saison avait repris en mettant à l'honneur (autour de récitals de Pires et Braley) la nouvelle mode de la musique culturelle, de la musique morte qu'il faut enjoliver en son musée pour que les gens continuent à visiter l'exposition. Je crois qu'ils appellent cela des récitals-lecture, et il y a fort à parier qu'il y en aura de plus en plus, comme des programmes métissés, des œuvres revisitées et des musiciens mis en espace, bref, la pédagogie de l'open attitude (avec Orange-Le Figaro). Je me ferai une gloire et un devoir moral d'en dire beaucoup de mal en n'y allant jamais, avec donc beaucoup de mauvaise foi et autant de malhonnêteté intellectuelle, puisque c'est tout ce que méritent les fossoyeurs de la musique qui gaspillent ainsi le peu de temps et d'argent disponible pour celle-ci. Qu'ils aillent en enfer ! 

    Rossini, lui, est allé au paradis. Je le sais, il en a formellement instruit le "Bon Dieu" dans la dédicace qu'il lui a faite en achevant son dernier pêché de vieillesse. Comme je le disais hier, il prenait soin de l'avertir, le bon dieu, que cette messe improbable pouvait aussi bien être de la musique sacrée que de la sacrée musique. Comme ce sont les deux ensemble, et que l'auteur avait eu la délicatesse de préciser que la charité chrétienne devait par ailleurs s'appliquer à un pauvre compositeur d'opera buffa inapte à composer de la musique sérieuse, nul doute que dans sa grande sagesse, le dédicataire n'a eu d'autre choix que de se faire exécuteur testamentaire. Ce coup de génie - à tous égards - est manifestement trop peu donné dans les salles de concert. En tout cas beaucoup moins (c'est pourtant plus facile à organiser) que la seconde symphonie de Mahler, dont il m'avait paru la veille assez improbable que Nézet-Séguin s'y montre crédible : depuis, je me suis laissé dire qu'il avait mis le TCE debout, ce qui n'arrive jamais, et rend donc rétrospectivement la chose doublement non crédible.
    Andrea Lucchesini n'a pas mis le TCE debout mais l'aurait certainement mérité. Ce pianiste n'aurait-il pas mérité beaucoup plus qu'il n'a eu, d'ailleurs ? L'affirmer sur la seule base de ce concert serait un peu rapide, mais l'un des enseignements de cette soirée est que c'est possible. Lauréat du Concours Dino Ciani en 1983 (il avait dix-huit ans), cet élève de Maria Tipo a enregistré pour Stradivarius une intégrale des sonates de Beethoven à l'évidence portée disparue, ou presque, ainsi qu'un disque remarqué consacré à son compatriote Luciano Berio. Il est réapparu tout récemment chez Avie en proposant crânement les deux cahiers d'impromptus de Schubert, et après sa prestation parisienne, il est probable que je vais acquérir ce disque et en parler ici. Enfin, plus amusant : en m'informant à son sujet, j'ai lu que Lucchesini était crédité d'un enregistrement Teldec du "concerto de Berg". Supposant qu'il n'était  pas en plus violoniste, j'ai fini par faire le rapprochement avec l'enregistrement du Kammerkonzert de Sinopoli, qui est depuis belle lurette dans ma discothèque et qui est peut-être la version que j'ai le plus appréciée de l'œuvre... sans jamais avoir jusque là mémorisé le nom du pianiste (vous me concéderez que c'est écrit très petit).

    Que Lucchesini enregistre Schubert est à la fois excitant et peu surprenant, tant il paraît à l'aise avec cette écriture. Étant donné que les 73 grandes sonates cachées pour piano de Rossini n'ont pas encore été découvertes, il est difficile de parler, même avec un air très docte, du piano rossinien. - les considérations qui suivent peuvent bien s'appliquer aux Pêchés de Vieillesse. Ce n'est pas grave, puisqu'à part le copier-coller du mouvement lent de l'opus 2/3 de Beethoven dans le Qui Tollis, et le formidable exercice de style "à la manière de Bach" du Preludio religioso, il s'agit du piano du Lied schubertien à peu près tout le temps. Avec ses chausse-trappes typiques, qui sont tendus d'entrée dans le merveilleux Kyrie : comme dans Schubert, si on joue tous les silences (entre les syncopes de la main droite), l'harmonie est incomplète, et il faut donc tenir ces accords au-delà de leur valeur. Lucchesini le fait. Les octaves de la basse ne sont ni liés, ni staccato, ce qui signifie qu'ils ne sont ni l'un, ni l'autre, mais entre les deux, détachés mais pas pincés, chantants mais rythmiquement caractérisés. comme l'Abschied du Schwannengesang : Lucchesini leur rend justice, avec probité et même classe, et quant au tempo, il est mesuré mais pas trop lent comme sur beaucoup d'enregistrements : privilégier l'andante sur le maestoso me semble être une lecture très juste. L'élégance décalée est là, mais sous ces doigts un sérieux, une ferveur, de l'enjeu aussi, bref : un feu sacré quoique tranquille, qui ne se démentira jamais de la soirée.
    Ce pianiste est réellement doué pour l'élégance, de façon générale. Il ne surligne, ne pédagogise, ne musicalise rien dans le discours. Ses caractérisations se bornent au geste adéquat, qu'il a toujours  très simple et détendu. Sa sonorité ne cherche pas à s'exhiber comme supplétif à la conduite, mais se pose toujours là, chaleureuse, équilibrée, intelligemment amortie. Ce n'est peut-être pas du grand piano traversant, ni idiosyncrasique, mais c'est déjà du luxe ici (car, en parcourant la discographie, j'ai trouvé tous les pianos que j'y ai entendus assez prosaïques par rapport à celui-là, même le plus convaincant, celui de Sawallisch). En témoignent son introduction comme son  admirable accompagnement de Siragusa dans le Domine Deus, page que bien des vedettes solistes rendraient vulgaire et métallique - de même que l'absolument schubertien O salutari hostia, où les appels pointés ne rompent jamais la continuité. Ou, parmi bien d'autres exemples, l'élasticité aux étonnantes variations d'inflexions du motif pianistique - viennois en diable ! - du Credo et du Et resurrexit, où par ailleurs Lucchesini montre qu'il n'est pas désarmé face aux doubles gammes qui ponctuent les épisodes. Pour ces deux éléments de ce numéro, et d'autres encore, je me suis parfois surpris à imaginer ce que ferait Dezsö Ranki dans cette partition. Un délicieux fantasme dont la conception est à mettre au crédit, et non à charge de Lucchesini...

    Sa direction est minimale, ce qui veut dire ici suffisante, pour cadrer un assez bon chœur Sainte Cécile. Un peu timide parfois (les sopranos dans le Et resurrexit et surtout dans le Cum sancto), avec une tendance à laisser s'évanouir les tenues harmoniques dans les fugues, lesquelles sont très lisibles dans les passages de sujet - d'autant que Lucchesini sait ce qu'il fait de ses doublages, et que les ténors  notamment ont une très grande assurance d'attaque - mais légèrement manquantes de densité polyphonique. En revanche, l'effectif parfaitement conforme à l'esprit de la partition originale (5/5/4/4) se révèle d'une grande souplesse expressive dans le Sanctus. Le quatuor est sans faiblesses, y compris, ce qui n'est pas si courant, côté ténor : Siragusa parvient tout à fait à chanter son Domine sans chercher à le faire passer pour autre chose qu'un pastiche opératique, et sans pourtant qu'on ne perde son sérieux. C'est la faute de la partition sans aucun doute, mais c'est tout de même la sobre Anna Bonitatibus qui, même sans être Fassbaender, emporte la palme de l'émotion dans le poignant Agnus Dei, où Lucchesini achève magnifiquement de démontrer que, à défaut d'autre chose, il peut exhiber de son piano un chef-d'œuvre sacré qui, de ce que j'ai pu en juger ces derniers jours, n'est pas encore considéré de la sorte par tous. Ce qui me semble tout à fait incompréhensible, du moins après une exécution de cette conviction et de cette qualité.

Théo Bélaud
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le petit concertorialiste by Théo Bélaud est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Merci monsieur pour ce très instructif compte rendu...
Je me permets toutefois de vous préciser que le grand Deszo Ranki a d'autres chats à fouetter que d'envisager de penser à jouer une musique cléricale alors qu'il se concentre très fort sur les concertos de Bartok qui devraient sortir chez Hungaroton ! ( Avec son pote Zoltan à la baguette !) Comment ça c'est pas sûr ?!!! Je n'ose le croire !!!! Mon dieu ! Je n'ose le croire !

Bien à vous !

Thierry Barlez