Roussev-Rozanova, duo idéal et frustré

V / ∏
- Paris, Serres d'Auteuil, le 3 septembre 2010.
- Prokofiev, Sonate n°1 en fa mineur, op. 80  - De la Fuente, Au Seuil de la Ligne d'Ombre - Grieg, Sonate n°3 en ut mineur, op. 45
- Svetlin Roussev, violon - Elena Rozanova, piano.

    Frustré, ou du moins frustrant. Pour deux raisons. 1. Elena Rozanova, c'est autre chose que la lot commun des "spécialistes" de l'accompagnement en duo, qui précisément accompagnent un "soliste" vedette sans apporter quoi que ce soit au discours musical, et en cela hypothèquent d'autant la prestation de celui dont ils sont le faire-valoir. 2. En l'occurrence, les dernières prestations solistes de Roussev auxquelles j'ai assisté m'avaient beaucoup impressionné, en particulier en octobre 2009 à l'occasion d'un récital avec Frédéric d'Oria Nicolas à Gaveau.

    Or, la frustration est née d'abord d'un facteur impondérable (ou presque) : l'acoustique totalement improbable des lieux, à côté de laquelle les orangeries de Sceaux ou Bagatelle font figure de temples de la musique de chambre. On parle souvent d'acoustique de hall de gare, eh bien, il fallait y penser, justement, à organiser des concerts dans un endroit qui ressemble très exactement à un hall de gare, au format d'une petite salle de concert. Les organisateurs du festival l'ont fait, et ils y tiennent tellement qu'ils font circuler une pétition pour se préserver de l'empiètement annoncé de Roland-Garros sur les Serres (j'avais pourtant lu dans le journal qu'un court devait être construit sous les serres). Franchement, construire un court de tennis à cet endroit ne serait pas idiot : après le tournoi, durant l'été, rien n'empêcherait d'y donner des concerts qui sonneront toujours mieux que maintenant.  

    Bref. L'autre source de frustration, une fois la cause acoustique entendue, était les protagonistes eux-même. Qui étaient loin d'être mauvais, mais aussi assez loin de ce que l'on peut espérer d'eux. Au milieu de ce généreux programme sans entracte, ils avaient, mérite certain, défendu de façon convaincante la partition du jeune compositeur sollicité par le festival, Benjamin De la Fuente. Celui-ci, comme personne, fait une impression sympathique en se jouant de façon assez drôle du détestable exercice de "présentation de l'œuvre" avant son audition : ou il nous apprend qu'il a écrit de sorte qu'il y ait des passages très rapides, d'autres très lents, d'autres très forts et d'autres quasi inaudibles, et que l'enchainement ds épisodes, eh bien, c'est important. Bref, qu'il a composé de la musique. Eh bien, la bonne nouvelle est que ce n'est pas faux, en dépit de ce que le titre comique et parfaitement dans l'air cultureux du temps laisser à croire. La consistance en discours ne dépasse pas des prétentions sans doute modeste, mais le travail d'écriture ne sonne pas vain, en particulier, fait bien rare aujourd'hui, pour ce qui est du piano, dont le traitement est intéressant et bien servi par Rozanova. C'est un rappel sain : au XXIe siècle, on a le droit d'écrire des gammes, parce que des gammes, bien joué, c'est beau, et cela peut dire plein de choses.
    Auparavant, le duo s'était plus qu'honorablement sorti de l'effrayante première sonate de Prokofiev, principalement grâce à la plus-value significative que représente par rapport à l'ordinaire le piano de Rozanova, très solide, fiable, puissant, dense. Je préfère ce piano avec un violon parfois un peu imprécis (le scherzo, mais je ne doute pas que Roussev soit capable de mieux) à l'interprétation impressionnante de maîtrise violonistique et même d'investissement émotionnel donnée l'an dernier par Julia Fischer, avec un piano fort plat (Milana Chernyavska). Le mouvement lent est une franche réussite, par son stoïcisme imperturbable. Les mouvements extrêmes sont peut-être un cran monolithiques dans le rapport à la forme, mais cette perception est certainement influencée par le chaos sonore de la serre... La relative déception vraiment musicale de la soirée, compte tenu du préjugé très favorable à l'égard du duo, est la sublime troisième de Grieg, dont Roussev avait donné une merveilleuse interprétation à Gaveau (exactement celle montrée ici) , après une non moins superbe KV 379. Merveilleuse, nonobstant le piano bien léché mais un peu limité en liberté expressive de d'Oria Nicolas.

    Rozanova est certes bien plus armée, mais manque tout autant de caractérisation, en particulier dans le finale, impeccable mais dont elle ne semble savoir que faire. Quant à Roussev, peut-être perturbé par la réverbération monstrueuse des graves qu'il devait entendre, son jeu est loin de la formidable fluidité dont il avait fait montre l'an passé : fluidité qui lui permettait une tenue de long terme de la tension sans aucun effort dynamique. Un jeu proche de la tradition soviétique, à la fois puissamment chargé en vibrato et en même temps totalement épuré de phrasés superflus, de salonardise et de préméditation, où le son est toujours projeté à partir de l'intensité de l'écoute. Cette fois, il est contraint de forcer un peu plus le(s) trait(s), ce qui enlève hélas beaucoup de la dimension d'inexorable du premier thème, par exemple. Il retrouve un peu de son lyrisme dépouillé par la suite, mais dans le finale c'est Rozanova, malgré quelques faits pianistiques impressionnants, qui passe à côté d'une dimension de simplicité et d'évidence. On ne leur fera pas l'injustice de les comparer au miracle, historique mais pour le plaisir, on peut l'écouter, pour se rappeler ce que simplicité et évidence veulent dire.
    Il va de soit qu'il faudra réentendre ce  duo de vrais chambristes dans des conditions acceptables.

Théo Bélaud
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