vendredi 8 octobre 2010

Concert enchanté et parenthèse désenchantée

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- Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, le 4 octobre 2010
- Henze, Introduktion, Thema und Variationen pour violoncelle, harpe et cordes - Haydn, Concerto pour Violoncelle n°2 enmajeur, Hob. VIII/2 - Mahler, adagietto de la Symphonie n°5 - Berg, arr. Berg/Verbey, Suite Lyrique, version pour orchestre à cordes
- Ensemble Resonanz
- Jean-Guihen Queyras, violoncelle et direction




    Jean-Guihen Queyras étant bien connu et, à juste titre, reconnu en nos contrées, quelques remarques sur l'Ensemble Resonanz. Cette formation occupe une place assez peu concurrencée, d'abord parce que les ensemble de cordes permanents ne sont pas légions sur la scène internationale, et parce qu'ensuite la quasi-totalité des ensembles dédiant la majeure partie de leur activité à la musique contemporaine sont de nature philharmonique. Mais de plus, Resonanz cultive une particularité consistant à étendre son répertoire de Monteverdi à nos jours, sans négliger les classiques et (dans une moindre mesure tout de même) les romantiques. Il na va pas de soi que cela le rend intéressant : au contraire, j'ai généralement une certaine méfiance à l'égard de ces musiciens qui pensent qu'un répertoire est plus valable qu'un autre au motif qu'il est moins joué, ou qu'il doit faire l'objet d'une spécialisation. De surcroît, la confusion entre philologie éclairée et reconstitutionnisme pollue toujours généreusement la pratique de la musique d'avant Bach - voire d'avant Schubert. De l'autre côté, inutile de rappeler le vaste bazar sans références communes ni projet d'imaginaire collectif qui constitue la création actuelle - ce qui n'est nullement contradictoire avec l'existence de grands compositeurs. 

    Du XVIe au XXIe siècle, le risque est grand de sombrer dans le tout-cultureux, reconstitution pédante un jour, installation-happening le lendemain, fausse révélation archéologique le matin, pseudo révolution de bac à sable le soir. Le fait est que dans toutes les modes, indépendamment du jugement général qu'on y porte, il y a le meilleur et le pire, ou presque. Sur la scène créatrice française, il y a aujourd'hui la platitude d'un Roth et le feu sacré d'une Mälki. Dans le répertoire classique joué sur instruments d'époque, il y a le prosaïsme d'un Malgoire autant que la classe d'un Mackerras (qui n'est pas mort, non non), l'ennui que distille un Herreweghe autant que la joie qu'insuffle un Järvi. Sur le plan de la sincérité, de l'énergie et de la conviction, les Resonanz se placent sans discussion possible du meilleur côté : sans doute la présence exclusive de musiciens âgés en moyenne de 35 ans (cela vaut même pour l'administration de l'ensemble !) n'est-elle pas étrangère à cet état d'esprit et à la belle complicité constatée lors de ce concert. Quant à leur gestion des répertoires, on pourrait presque dire que leur constitution limite de fait les possibilités de prêter le flanc aux improbabilités de l'écriture contemporaine. En tout cas, le choix de la pièce concertante de Hans Werner Henze ouvrant le concert va dans ce sens.

   
Jean-Ghilhen Queyras
L'ensemble, dont Queyras est l'invité d'honneur pour toute la saison, a déjà présenté ce programme en Allemagne cette saison, avec le concerto en ut de Haydn à la place de celui en . Introduktion, Thema und Variationen est une pièce assez réconfortante (par son absence d'originalité, diront les mauvaises langues), tranchant avec la virtuosité vide et le rapport obsessionnel au son de tant d'œuvrettes données en ouverture des concerts symphoniques (de sorte qu'on les a oubliées dès l'entracte). La forme contraignante n'y est pas étrangère, mais c'est surtout la sobriété de traitement des cordes qui séduit, l'essentiel du travail de variation s'effectuant sur la circulation motivique et le fondu du soliste "et demi" (formule toujours intéressante) dans le tissu général. La dimension aphoristique de la partition (eu égard au programme formel) en est légèrement frustrante, mais parvient presque à convaincre de sa cohérence classiciste (dans l'esprit et non le langage, naturellement). Après tout, elle fut créée en 1992 par... Sandor Végh et la Camerata Salzburg !

    Le Haydn est un régal, pour toutes les raisons du monde. Parce que Haydn, qui reste trop peu joué en-dehors des concerts de quatuors, c'est toujours le bonheur. Parce que Queyras est vraiment un grand violoncelliste, dont il est de plus en plus clair qu'il est sans rival en France et fort peu ailleurs. Parce que la joie de jouer des musiciens de Resonanz est un ravissement pour les yeux et les oreilles. Parce que la communauté d'esprit qui les unit entre eux et les relie au soliste ne souffre aucun doute. On passera sur les accidents un chouia trop fréquents des cors naturels - je ne saurais vous dire s'ils le sont de métier ou non, n'étant pas membres permanents de l'ensemble. Ceci mis à part, on ne passera sur... rien, la jouissance de la réalisation instrumentale à tous les étages n'ayant d'égal que la solidité du discours - en particulier dans un mouvement lent exceptionnel d'évidence et de continuité. Quand on pense à ces nombreux violoncellistes qui sont obligés de grossir artificiellement le son pour trouver une intensité dans les longues phrases, Queyras sonne comme un sain rappel de ce qu'une maîtrise supérieure permet de tension intimiste. 


   
Barbara Bultmann
L'adagietto de la 5e de Mahler, joué avec le même effectif que pour la première partie (5/5/4/4/1), est flatteur étant entendu quelques jours après l'honorable prestation du National au Châtelet. Dans l'acoustique idéale des Bouffes (je pense qu'elle est idéale pour tout et n'importe quoi impliquant moins de 30 musiciens, cette salle, et qui plus est à quasiment n'importe quelle place), la qualité sans doute intrinsèquement excellente de ces cordes s'épanouit avec toute la présence souhaitable. Presque trop : les dix mesures extrêmes de début et de fin auraient tout de même pu être osées plus pianissimo, mais convenons qu'attaquer une partie de concert ainsi relève légèrement de la gageure. Unique autre réserve factuelle, le glissando introduisant la réexposition, se voulant si impalpable que, si j'ai entendu le glissement des doigts sur les cordes, je n'ai pas entendu les archets ! - évidemment, ce genre de tentative est plus risquée à 5 qu'à 18... Reste que, ici comme ailleurs, le travail de la konzertmeisterin Barbara Bultmann est admirable d'efficacité et, là encore, de complicité avec ses collègues. On était là parfaitement lancé pour le plat de résistance de cette belle soirée quand la catastrophe est survenue. 

    "Mesdames messieurs, j'aimerais vous dire quelques mots au sujet de la Suite Lyrique...", entame Queyras. Malheur. Mais bon. On se dit que cela durera, allez, trois ou quatre minutes tout au plus, que quelques banalités seront égrenées quant au contexte et la place dans l'histoire de la musique, peut-être sur l'historique de l'arrangement pour orchestre à cordes (il n'en sera rien, d'ailleurs), sans doute une histoire amusante sur la relation des interprètes à l'œuvre. Mais non : cela dure, très, très longtemps, au moins dix minutes, et il ne s'agit que de donner autant de "porte d'entrées" - comme on dit quand on est cultivé et prétentieux- à la Suite Lyrique. Toutes les anecdotes concernant la relation Berg/Fuchs, plus ou moins reliées à la partition, y passent, et il y a pire : démonstration des pupitres à la clef (la chose était donc soigneusement préméditée), mouvement par mouvement. 
    Quel enfer ! A dire vrai, j'ai pensé quitter la salle, ce que je n'ai jamais fait de ma vie en peut-être 500 concerts, sauf deux fois à un entracte : et sauf, surtout, qu'il s'agissait d'un excellent, d'un réjouissant concert. Quelle misère, en fait : même face à l'un des deux ou trois publics les plus avertis de Paris, il faut donc, non s'abaisser, mais abaisser la musique à cela. Il faut donner aux gens à comprendre, a priori et a posteriori, plutôt qu'à écouter, in situ : ils s'imaginent peut-être, ces gens, que c'est plus profond, plus intelligent ainsi. Encore faudrait-il que cette idée tienne debout : car qu'est-ce que cela signifie exactement ? Qu'il faut mettre des mots sur ces notes dont la fonction était pourtant, que je sache et particulièrement dans le cas de la Suite Lyrique, d'exprimer ces sentiments si fort que l'on ne pouvait, que Berg ne pouvait mettre de mots dessus : on est soit dans l'esthétique du paradoxe, soit dans la ruse de la raison. Et encore... tout cela est tellement réducteur, la Suite Lyrique en histoire d'amour tragique, oui, et ya basta ?  - et pourquoi pas juste avant une projection de Vischonti pendant l'adagietto, aussi ? En plus, je conteste jusqu'à la pertinence, du moins le caractère essentiel de la piste d'écoute elle-même : oublie-t-on que jusqu'au fameux article (1977) du récemment disparu George Perle, on ne savait strictement rien de l'entrelacs biographicosentimental de l'œuvre, et que cela n'empêchait nullement d'y goûter à sa juste valeur ? Quand la piste devient, même pour celui qui tente de l'ignorer, un carcan pour l'écoute - car c'est bien cela qui arrive - on en vient à perdre tout sens d'un trait fondamental de l'enchantement musical : l'étonnement, au même sens que l'étonnement philosophique, au détail près qu'en musique il ne se découvre pas en langues.

    La parenthèse mise entre parenthèses, quelle belle interprétation, encore une fois. Deux mots sur l'arrangement tout récent (2005) de Theo Verbey des mouvements non arrangés par Berg (1, 5 et 6) : cet effort utile semble avoir trouvé sa place au répertoire, puisque le Concertgebouw et le Philharmonique de Munich l'ont déjà exécuté. Verbey s'était déjà illustré dans l'exercice, en orchestrant (au format du grand orchestre post-romantique) la Sonate opus 1 : tentative moins improbable que les orchestrations d'autres pages pianistiques, mais cependant peu convaincante, à en juger par l'exécution que Chailly et le Gewandhaus en avaient donné (TCE, 2006). Cette fois, l'exercice est moins risqué et fonctionne fort bien, dans la mesure où il s'intègre naturellement aux arrangements déjà existants du compositeur - les deux sont, me semble-t-il, sans lignes ajoutées y compris à la contrebasse, et sans réorganisation de la répartition des voix en-dehors des divisions de pupitres et soli.  
    Les Resonanz, réduits à 4/4/3/3/1, montrent toujours une unité parfaite et un engagement gratifiant (la transition de la fin du trio ecstatico au retour de l'allegro misterioso ! ), le seul regret important pouvant être formulé concernant le largo desolato, qui manquait un peu de la décantation et du lâché-prise qui se retrouve sans doute plus aisément en formation de quatuor ordinaire, en particulier pour la toute fin où il aurait été peut-être heureux d'individualiser davantage les voix pour finir avec un violon et un alto. On saluera les interventions solistes, notamment celles d'un magnifique adagio appassionnato : Barbara Bultmann bien sûr (ci-dessus), et celle, marquante (ci-dessous),  de la chef d'attaque des seconds violons (que je n'ai pu identifier) , dont l'enthousiasme tout au long du concert procurait un immense plaisir. Musique bien vivante, de chair et de sang, donc bien comprise et aimée, durant une heure trente. Moyennant dix minutes de mise en scène de la mort de la musique, ma foi...
Les premiers extraits sont issus des Danses Nocturnes de Don Juanquichotte d'Aulis Sallinen.

Théo Bélaud

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