Desdemona in modo gravitazionale


V / ∏ ∏
- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 9 octobre 2010
- Verdi, Otello
- Franco Farina, Otello - Anja Harteros, Desdemona - Franco Vassalo, Jago - Alexey Dolgov, Cassio - Christina Delestska, Emilia - Emanuele Gianino, Rodrigo - Stanislav Shevts, Lodovico - Giovanni Guargliardo, Montano/Herold
- WDR Rundfunkchor Köln
- Les Petits Chanteurs de Strasbourg
- Mahler Chamber Orchestra
- Daniel Harding, direction
Franco Farina, Anja Harteros, Franco Vassalo, au TCE le 9 octobre - Photo lpc


    Pauvre Franco Farina ! Je commence par là car je suis assez mal à l'aise devant la façon dont les choses se sont déroulées. A tous égards. D'abord parce que le TCE n'a pas prévenu du désistement de Ben Heppner sur son site, préférant une mise en scène parfaitement ridicule pour annoncer son remplacement par Farina, juste avant l'entrée d'Harding dans la fosse. Pour que les opéraphages se sentent comme à Bastille, avec leur dose de "ôôôôhhhh ! aaaaaaahhhhh" - Cantona, les mouettes et le chalutier, etc. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Plusieurs jours avant la représentation, on entendait bien des bruits de... trottoirs : Heppner n'avait plus chanté le rôle depuis dix jours, et la dernière avait été calamiteuse, entendait-on. Aucune chance ou presque qu'il réapparaisse pour le passage parisien de cette tournée. Et d'ailleurs, le jour-même, le site du Mahler Chamber Orchestra annonçait Franco Farina en Otello. Celui du TCE, Heppner. Je n'aurais pas la grossièreté de suggérer une interprétation déplaisante de cela. Mais la défense de la nouvelle direction risque d'être malaisée. Surtout au vu de l'humeur des personnes parties à l'entracte.
    Dans le genre pas très classe, je n'étais pas au bout de mes surprises. Bien sûr, il y a un protocole dans les saluts, et la normalité commande que Desdémone précède son meurtrier pour les saluts individuels. Mais un certain bon sens aurait quant à lui commandé qu'exceptionnellement l'on y déroge. Ce qui aurait évité à ce malheureux Farina un grand moment de solitude en coulisses (d'au moins 1 minute 30, le temps de l'ovation précédente) encore moins mérité que les très goujates huées qui l'ont accueilli ensuite, qui forcément résonnaient avec une cruauté décuplée au sortir du triomphe réservé à Anja Harteros. Lequel, par double bande, avait un je-ne-sais-quoi de circassien (maximussien) plutôt déplaisant, alors même qu'il était entièrement mérité.

    L'opéra en (plus ou moins) version de concert au TCE, ça se suit et se ressemble. Moins attendue dans Puccini, Harteros avait déclenché une ovation encore plus impressionnante pour sa Mimi l'hiver dernier (sublime, effectivement). Le seul salut aussi triomphal de l'année avait été logiquement obtenu par Franz Josef Selig, non non, pas en Colline mais bien en Marke, dans l'acte II isolé de Tristan donné par... Harding et le MCO. Et ce soir-là, ce fut l'impossible John Mac Master qui, protocolairement sandwiché entre deux légendes wagériennes (l'autre n'était rien moins que Meier), essuya la bronca élyséenne. Bronca non hystérique toutefois, en proportion de laquelle celle envoyée à la figure de Farina paraît bien injuste. Parce que Farina, au moins, a essayé, en donnant tout ce qu'il avait dans le ventre. Donné pour perdu après les deux premiers actes (je cite une amie : "Heppner est peut-être souffrant, mais lui il est mourant !") il s'est d'une certaine manière rattrapé dans les suivants, en tentant d'arracher le sauvetage d'un honneur qu'un public crétin lui a refusé. Si encore il n'était pas la doublure d'une superstar : Mac Master n'était "que" celle de Ryan engagée pour tenir tête à Meier, et il avait ânonné le plus grand rôle du répertoire (sans même le III !) en déchiffrant approximativement la partition qui était sous ses yeux : ce qui est beaucoup plus grave que le timbre instable et aigre et l'absence totale d'agilité vocale qu'il partage avec Farina. L'italien a tenu ses deux heures de présence sans se démonter, allant chercher des aigus improbables mais sans doute justes en général, avalant une bonne partie des croches et relançant la machine du médium au prix de dérapages pas toujours contrôlés (donnant au duo avec Desdemona du III une allure de Barbe-Bleue, ou de Belle et la Bête). Mais avec quel courage, surtout pour revenir après un II où le naufrage des notes et du texte était permanent. Partant de là, et étant donné d'où cet Otello partait encore avant... Qui plus est, même si cela n'a rien à voir avec la musique, Farina ne baisse pas la tête face à la grossièreté hargneuse, et s'avance pour la ramasser de plein front, mais dignement, sans cabotinage, s'attirant du coup des bravos de compensation bienvenus.
Harteros lors de la même tournée, à Baden Baden, durant l'Ave Maria.  Photo Jochen Klenk

    Le spectacle n'étant pas sur scène (le chant y est cependant seul, à la différence des productions pré-citées qui étaient de strictes versions de concert), est-il dans la fosse ? Oui, mais c'est un drôle de spectacle, erratique, tour à tour positivement étonnant et irritant, un coup classieux, un coup vulgaire. Du Harding tout craché ? Je ne sais plus trop quoi penser de ce chef. Je ne l'ai jamais entendu en concert qu'avec des formations d'élite (Vienne, Dresde, le MCO deux fois) : si ses fâcheries avec la continuité apparaissent toujours à un moment ou à un autre, je ne me l'étais jamais représenté comme un de ceux capables de détruire jusqu'au son et la cohésion de telles phalanges. Maintenant, j'hésite. Car son entame brinquebalante et très bruyante est d'une rare trivialité, et que tout le premier acte oscille entre deux versants contradictoires et souvent aussi gênants l'un que l'autre. Soit des sortes d'absence, laissant à la débrouille des intéressés certaines interventions de l'harmonie, soit de soudains effets de loupe, souvent clinquants. Avec un orchestre dont les qualités de timbres sont fabuleuses, ces équilibres plus que précaires ne laissent pas d'interroger. D'autant que Harding ne l'avait pas mis en difficulté de la sorte dans son Tristan - on soupçonne davantage maintenant qu'il y avait récolté les fruits du travail d'Abbado dans ce même acte, avec Lucerne qui est constitué pour moitié de ces mêmes musiciens.

    Ici, il faut se contenter de ce que ces derniers parviennent à faire seuls : on goûte toujours autant un pupitre de violoncelle de velours, une petite harmonie comptant sans doute dans le cinq majeur mondial, une formidable capacité d'écoute mutuelle et des chanteurs - allez, faisons crédit à Harding des superbes doublures d'Harteros dans sa première apparition. Le problème, c'est que tout cela tend à se gâter après l'entracte - le jeune anglais a-t-il été déstabilisé plutôt que piqué au vif par les quelques huées ayant marqué son retour en fosse ? Je pense que ce n'est certainement pas la première fois que cela lui arrive, étant donnés ses Mozart aixois... Les scènes 6 à 9 du III montrent, sinon un manque de sérieux, un gros manque de métier : la gestion dramatique des enchaînements semble laissée à l'entière discrétion d'un plateau qui n'a pourtant pas, globalement, une marge de sécurité vocale à toute épreuve. Mais il y a pire : à ménager accélérations et ralentissements de façon fort aléatoire, le tout en faisant presque toujours jouer l'orchestre trop fort et en négligeant systématiquement la cohésion rythmique des cordes, Harding envoie plus d'une fois son chœur faire joyeusement du hors-piste, rendant bien des interventions inintelligibles. Pas brillante non plus, et même sans queue ni tête, sa gestion de la toute fin de l'œuvre : une espèce de distension (résultant en non-tension) y opère encore dans la battue, mettant une énième fois ces pupitres d'ordinaire si précis en danger. Jusqu'aux derniers accords, presque jamais ensemble.

Au TCE. Photo Opera Cake
    En-dehors d'Anja Harteros, le plateau vocal m'a fait bonne impression. Le Cassio de Dolgov n'a apparemment pas plu à tout le monde, et je dois être trop inculte pour comprendre pourquoi. Aucune réserve sérieuse ne s'applique aux autres, sinon pour l'Emilia de Delestska dont la timidité des premières interventions n'a pas toujours paru désirée, ni désirable, mais qui s'est très bien reprise ensuite. Tout le monde, quoiqu'à des degrés divers, a goûté l'excellente prestation vocale comme la présence scénique de Vassalo, dont, qualités dissemblables de timbres obligent, le seul tort était de faire plus noble et héroïque impression que celui qu'il trahit dans le III... A part cela, saviez-vous que Desdémone, c'est aussi un satellite, pas un de la CIA, un vrai, naturel, qui gravite autour de Saturne ? Et pour la petite histoire, sachez qu'il parait que le gros Desdémone présente un risque de collision avec un homologue nommé... Juliette : ils sont farceurs ces astrophysiciens. Ne me demandez pas comment j'ai appris cela (je n'en sais rien d'ailleurs), mais le fait est que cette heureuse coïncidence convient très bien au sentiment général qu'a procuré cette soirée. Où il y avait, donc, Harteros circulant en orbite autour du reste plus ou moins prosaïque du monde. Ceci étant, et cela fera peut-être tousser les vrais amoureux de Verdi comme de Puccini, elle m'a moins constamment impressionné qu'en Mimi, simplement à cause d'une légère baisse de régime apparente au début du IV (ceci n'inclut évidemment pas un Ave Marie splendide de maîtrise du temps et de l'intimité). 
    Je ne sais si c'est un aléas des voix un peu tout-terrain que tend à fabriquer l'opéra aujourd'hui (rappelons qu'elle vient aussi d'être Eva face au nouveau Lohengrin de Kaufmann à Bayreuth) : mais sans être une mezzo à aigus, Harteros est d'abord caractérisable par l'incroyable saveur expressive de son médium, sans doute plutôt son haut-médium, occasionnant des instants d'une stupéfiante noblesse sensuelle dans le tout premier duo. Saveur qui est telle que, par brefs instants, les sauts dans le vrai aigu marquent un dédoublement de timbre déroutant. Défaut rédhibitoire sous, disons, sa forme ordinaire, mais qui est ici passager et à considérer en proportion de moyens exceptionnels. Jugez-en donc, dans la mesure du possible - il s'agit ici du reste de son chant en vraies conditions d'opéra, sur la scène du Deutsche Oper en juin dernier : "Salce, salce" et "Ave Maria".
 


Théo Bélaud
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