samedi 23 octobre 2010

Kaufmann peut même être meunier

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- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 14 octobre 2010

- Schubert, Die Schöne Müllerin, D. 795

- Jonas Kaufmann, ténor - Helmut Deutsch, piano






     C'est sans doute le demi-dieu des scènes d'opéras du monde actuel, et ce n'est pas moi, qui ne vais guère à l'opéra, qui me mêlerais des débats portant sur la relativité de cet état de choses dans un monde lyrique  qui est paraît-il autant en déperdition que, au hasard, celui du piano - une telle chose est-elle possible ?! Notez que, si l'on tient à faire le parallèle, l'existence de talents dignes des plus grands du passé n'est pas contradictoire avec un contexte apocalyptique. Et puis, quelqu'un qui fédère autant les amateurs (assez souvent étanches les uns aux autres) de Beethoven (Fidelio), Massenet (Werther), Wagner (Lohengrin) et Puccini (Cavaradossi) doit tout de même être autre chose qu'un produit pour papier glacé - quoiqu'il doive être le seul homme au monde grâce à qui Elle puisse contribuer à remplir une salle de concert classique (oui, je lis Elle assidûment, c'est quand même plus intéressant que Classica). Reste que son enregistrement de Die Schöne Müllerin a été un peu controversé, mais ce n'est pas très étonnant pour une œuvre dont l'interprétation divise autant au sein des spécialistes du répertoire (je constatais encore récemment la coexistence d'avis diamétralement opposés quant au - à mon sens justement - célèbre enregistrement de Wunderlich).
    Pour ma part, je n'avais pas écouté le disque avant cette liederabend tant attendue du TCE - qui était un report de celle prévue la saison passée. Je m'y suis rendu sans préjugés d'aucune sorte, sinon celui qu'il allait falloir se bagarrer pour rentrer. Effectivement, à 18h30, une bonne cinquantaine de personnes étaient déjà assises sur les marches du hall, nombre qui a dû tripler ensuite. Cela n'arrive que quatre ou cinq fois par an, mais ce soir-là, le personnel a démissionné face à la détermination des fans énamourés que rien ne pouvait empêcher de s'échapper de la galerie. Tout ce joli monde s'est donc plus ou moins retrouvé sur les quatre escaliers latéraux des deux balcons, faute de mieux puisque le récital était sold out pour les places réservables depuis belle lurette. Pour ma part, étant très inhabituellement tombé sur plus motivé que moi, je me suis contenté d'un recroquevillement derrière les fauteuils du second balcon, et ai donc à peu près tout écouté sans rien voir. 

    Je ne saurais quelle part ces conditions d'écoute ont pris au problème, mais il m'a fallu au moins six lieder pour m'habituer à... un certain nombre choses. Dont peut-être cette audition très blindfold. Mais à coup sûr le piano d'Helmut Deutsch : ce n'est sans doute pas le cas de tout le monde, mais je ne connais pas pour ma part de grand récital de lieder sans grand pianiste, et si Helmut Deutsch était un Moore ou un Richter, cela ferait longtemps que l'on s'en serait aperçu. On ne peut certes lui reprocher de se cacher : il attaque son Wandern avec une présence qui frise l'éléphanterie. Ce n'est pas pour cela qu'on a toutes les notes : chaque basse est accentuée d'un coup de pédale dont la brutalité maintient le flou pendant quatre mesures, puis ça recommence, et ainsi de suite - même problème dans Feierabend, ou Mein !, par exemple. Quant à Kaufmann, la théâtralité de sa diction m'a empêché de goûter immédiatement ses qualités de timbre et de maîtrise des lignes. Il fait indéniablement partie de ces chanteurs, largement majoritaires aujourd'hui, dont l'intonation est déterminée par une sorte de mise en scène, d'exhibition du texte. Ce n'est pas vraiment mon genre, en tout cas dans Schubert - nul doute que je serais plus immédiatement à l'aise avec lui dans les Dichterliebe, par exemple. Il y a en tout de l'opératique superflu, à mon sens, dans son Wohin ("frölich nach"), un héroïsme manquant de sous-entendu à l'entame de Halt !  

    Je crois que c'est à partir de Ungeduld (malgré le manque de légèreté du piano) et Morgengruss que j'ai senti quelque chose se passer, sans le filtre de cette impression de fabrication trop sophistiquée. Quelque chose de sincère et bien sûr de puissamment dominé vocalement : j'avais dû commencé à m'habituer alors au piano de Deutsch, et en conclure peu à peu que s'il était prosaïque de son par l'absence de rebond naturel et donc de clarté, son discours n'était au moins pas aussi vulgaire que les schubertiens calamiteux qui fleurissent, par exemple, dans nos contrées. Il y a de l'intelligence dans ses compensations, et c'est rare : sa prestation d'ensemble aura tout de même été infiniment meilleure que celle, effrayante, de Haeffliger dans la Schöne Maguelone donnée avec Goerne au TCE l'an passé. Quand Deutsch ne semble pas trop dépassé, il a le grand mérite de ne rien accentuer, de n'appuyer aucun phrasé (il faut saluer cette forme de distinction, même imparfaitement réalisée, dans Der Müllers Blumen, ou dans Pause). La magie du flux harmonique, le caractère fantomatique n'y sont pas, mais la tenue de la ligne, à peu près, et cela permet au moins d'écouter le chanteur.
    Le voyage ayant vraiment commencé, il n'y avait plus guère de raison pour que le duo sorte de rails allant dans la bonne direction. Peut-être une certaine appréhension l'a-t-elle habité à l'entame du cycle, malgré les triomphes déjà remportés lors de cette tournée. L'écoute peut s'abandonner davantage, par exemple pour oublier les rudesses de Deutsch dans Mein ! au profit de l'admirable dosage de lumière et de tension inquiète du chant de Kaufmann. Son Pause donne franchement des frissons, salués par une spectaculaire communion tousseuse des 1920 auditeurs, jusque là plutôt sages... La charge d'intentions saines mais trop audibles dans Halt ! disparaît au profit d'une avancée irrésistible - et classieuse - dans Eifersucht und Stolz - beaucoup plus naturel et convaincant que  ci-dessus, sur le disque. La progression finale vers la tragédie est irréprochable, y compris, dans la mesure du possible, côté piano, comme si Deutsch se libérait lui aussi de plus en plus. Le moment de grâce absolu étant atteint, sans doute, avec un Trockne Blumen poignant et (pourtant ?) d'un raffinement impressionnant. Si tout le récital avait tenu de ce miracle, j'y serais allé de ∏ ∏ ∏ ∏, qui sait, de mon Ω... Des Baches Wiegenlied, lui aussi, fait plus forte impression que dans l'enregistrement, déjà fort bon. Sans doute pris plus lentement que ci-dessous, avec un dosage dynamique plus délicat, surtout au piano, et l'indispensable absence totale d'accents chez celui-ci, qui laisse le chant habiter un temps aussi dilaté qu'imaginable, et un espace - surtout en aveugle ! - où les protagonistes semblent imperceptiblement s'éloigner. Le triomphe, d'une modestie digne de l'intimité émotionnelle finalement trouvé, n'est pas immérité : la gloire de Kaufmann n'est certainement pas surfaite. Et son Lindenbaum de rappel donne envie de le retrouver de l'autre côté de la quarantaine avant laquelle il souhaitait conquérir le meunier : nul doute qu'il sera alors prêt pour un grand voyage d'hiver. Peu de ténors, aucun diront certains, n'y sont parvenus, Kaufmann permet d'y croire.

Théo Bélaud
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