Le plus beau programme, le pire départ ?

 V
- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 17 octobre 2010

- Beethoven, Quatuor n°1 en fa majeur, op. 18 n°1 - Quatuor n°11 en fa mineur, op. 95 - Quatuor n°15 en la mineur, op. 132 

- Quatuor Artemis : Natalia Prischepenko, 1er violon - Heime Müller, 2nd violon - Volker Jacobsen, alto - Eckart Runge, violoncelle



    Dans l'annonce parue dans Le Figaro de cette très attendue intégrale Beethoven, Natalia Prischepenko disait quelque chose de fort intéressant. En substance, que les Artemis avaient certes bénéficié de l'environnement viennois sacralisant une tradition musicale quasi consusbstantielle à l'historique du quatuor à cordes, mais que... ça allait bien, maintenant. Et que l'installation à Berlin correspondait donc à un furieux besoin de dynamisme, d'ouverture culturelle (aïe...), de risque, etc. Comprendre sans doute : assez de névrose, assez de musique muséifiée, assez de la citadelle assiégée de la grande tradition. Beau programme, ou presque. Le problème, c'est que ce que les Artemis ont donné à entendre en entame de ce cycle relevait beaucoup plus du second esprit décrit que du premier. Et même furieusement. Je n'en avais pas vu pareille caricature depuis l'immense déception qu'avait constitué la dernière venue du Quatuor Artis à Paris, également au TCE, en janvier 2009.
    Certes, les - encore relativement jeunes - Artemis ont un peu plus les notes dans les doigts que les Artis. C'est du reste très relatif, surtout si l'on se concentre sur les deux violons, qui ont multiplié les approximations, en particulier dans un op. 18/1 techniquement très médiocre, parfois à un point choquant pour une formation tenue pour membre de l'élite mondiale : ne serait-ce que par égard pour une des plus grandes pages musicales jamais composées, peut-on à ce niveau se permettre de jouer faux les deux premiers énoncés du thème majeur de l'adagio affetuoso (second puis premier violon) ? L'absence totale d'émotion, d'effusion et de tension, dans ce mouvement au pouvoir émotionnel hors-normes (joué dans la même esthétique que dans le rappel de leur dernier concert au TCE, ci-dessous, mais avec nettement moins de conviction), voilà qui suffit à discréditer l'exécution. Mais le reste n'était guère plus brillant, du moins instrumentalement. : le violon  de Prischepenko est plusieurs fois mis en difficulté dans les traits de virtuosité classique, que ce soit dans les ponts du premier mouvement ou, par exemple, dans un trio de scherzo extrêmement approximatif. Et d'un bout à l'autre domine le sentiment de quelque chose d'étriqué, dans la sonorité mais aussi dans l'esprit, qui semble prendre la partition ou bien avec crainte, ou alors par le petit bout de la lorgnette - c'est un euphémisme : à ce point de non enjeu, on frise la musique décorative de salon (pour vieux viennois névrosés).
Le Serioso sera un peu meilleur, pour deux raisons. D'abord parce que dans les mouvements centraux, disparaissait une partie de cette crispation qui tendait à tout rendre petit et un brin maniéré. Un peu de respiration, un soupçon de souffle et de lyrisme sont apparus. Ensuite parce qu'on a eu davantage le loisir d'apprécier le seul membre de ce quatuor qui, ce jour-là du moins, a semblé faire des phrases et sentir ce qu'il jouait : le violoncelliste Eckart Runge. Il ne fait pas partie de ces violoncelles qu'on remarque tout de suite, pour la noblesse de leur son et l'autorité tranchante de leurs interventions (comme ceux des Prazak, des Haas ou des Talich) ou pour leur opulence et leur présence harmonique (Clemens Hagen). Mais, quoiqu'à distance respectable, il fait un peu penser à Ursula Smith, la géniale base arrière des Zehetmair. Sans jamais se mettre en avant, il parvient fréquemment à faire écouter ce qu'on ne prend pas toujours garde à entendre, en maniant habilement le sous-entendu, la nuance dans l'intonation, mais avec un naturel qui tranche avec les subtilités  souvent alambiquées, pédago-stylisées, de ses partenaires.
Le seul frisson du concert ?
    Il y a une belle tension sous-jacente dans ses doubles-croches répétées du I, tout comme dans ses récitatifs du II, contribuant à mettre celui-ci sur la bonne voie : la réussite de la reprise de la cantilène (où l'alto, curieusement, semblait enfin se détendre), en canon, y est sans doute liée. Et dans le fugato juste après (ci-illustré), Prischepenko trouvait enfin une simplicité d'articulation bienvenue, suivie par ses collègues enfin quelque peu portés par l'altitude de la musique. L'allegro suivant n'était sans doute pas assez assai, et un peu raide, mais la sonorité d'ensemble a au moins le mérite d'y être plus riche que dans tous les climax précédents. Mais patatras, le diptyque final sera en revanche passé par pertes et profits, faute de respiration commune et à cause, encore d'une sophistication bien aléatoire dans le premier volet ; la conclusion sera elle parfaitement bâclée et illisible.

    Difficile de situer le niveau d'interprétation de l'opus 132 en regard de ces deux premières interprétations certes contrastées, mais globalement très décevantes. Indéniablement, il s'est passé plus de choses dans la troisième : mais avec le niveau instrumental minimal requis, peut-on vraiment complètement rater l'opus 132, au point que l'auditeur ne soit jamais pénétré de l'immensité de l'œuvre ? J'en doute beaucoup. Pourtant, tout y aura été trop timide, timoré, et parfois encore didactique - quoique, là, tout de même, ils l'osaient moins... Et dans le premier mouvement, la plupart des descentes de doubles de Prischepenko sont savonnées. De manière générale, il y a dans ce I une forme de survol des thèmes assez désagréable, qui semble vouloir jouer de la litote, d'une forme de symbolisation suggestive, ce qui est sublime quand ce sont des musiciens du niveau des Zehetmair (inoubliables dans l'opus 135 l'an passé) qui semblent improviser - à défaut de partition - mais qui paraît ici seulement prosaïque. Il faudra attendre le II, et surtout son intermède central, pour s'abandonner un peu à une écoute forcée d'être casuelle : au moins ici, malgré la justesse plus que perfectible des deux violons, une agogique relativement fluide reprend le dessus, et le violoncelle de Runge peut se montrer encore à son avantage (et pas que dans les surgissements de la Sphinge).
    De chant sacré, il n'y en a guère eu. Mais ici, la critique est facile au plan factuel, difficile au plan du ressenti. Je me bornerai à remarquer la quasi indifférenciation d'entre le molto adagio de base et les andante - andante qui seront systématiquement ratés, faute de classe instrumentale. Le sentiment qui en ressort est que ces musiciens n'ont pas assez de feu sacré ni de choses à dire pour oser se soumettre au tempo requis. D'une certaine manière, ce n'est pas plus mal et leur évite de se perdre - quoique vers la fin du second andante, plus que brouillon, on pouvait le craindre. Le génie absolu a quand même fait, charitablement, son œuvre : la dernière page et demi permettait d'y croire, les intentions des Artemis disparaissant complètement derrière un note à note qui était certainement ce qu'ils avaient de mieux à offrir ici. Et le note à note dans la dernière page du Heiliger Dankgesang, que voulez-vous, cela fait son effet. Cela ne fonctionne pas, encore et hélas, hélas encore, dans le finale, fort anecdotique. Je tenterai sans doute encore ma chance pour la prochaine fournée (quatuors n°4, 16 et 7), mais si ce n'est meilleur, je ne garantis pas de raconter la suite de l'aventure...

Théo Bélaud
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