vendredi 1 octobre 2010

Mammifère concertivore digitigrade


© Jean-Paul Bajard
∏ / V V
 
- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 21 septembre 2010


- Ravel, La Valse, version pour deux pianos (a) 
- Saint Saëns, Le Carnaval des Animaux (b) 
- Honegger, Pastorale d'Eté (c) - Saint Saëns, Concerto pour Violoncelle n°1 en la mineur, op. 33 (d) - Symphonie n°2 en la mineur, op. 55 (e)

- Catherine Frot, récitante (b) - Brigitte Engerer & Boris Berezovsky, pianos (a, b) - Solistes de l'Ensemble Orchestral de Paris (b) - Henri Demarquette, violoncelle (b, d) - Ensemble Orchestral de Paris, Joseph Swensen, direction (c, d, e)


    Remarque générale sur les castings de récitants pour concerts classiques. Hasard ou non, c'est le National qui des principales formations parisiennes s'est récemment arrogé un quasi monopole sur l'exercice, avec deux dernières saisons très contrastées. En 2008-2009, on jouait la carte strass, pour l'honorable (Depardieu approximatif mais touchant en Lelio, avec Muti) et le presque pire (Isabelle Huppert naufragée dans le Saint Sébastien debussyste, avec Gatti). Dans les deux cas, des (très bons, soit) acteurs de cinéma peu à l'aise avec la lecture, contrôlant mal le trac et étant rendu d'autant peu crédible qu'ils étaient grossièrement sonorisés. On a pu juger de l'écart dans la pertinence du choix avec le casting 2009-2010 : le vieux lion Ulrich Tukur, sombre et impérieux conteur dans l'intégrale scénique d'Egmont, et le brillant sociétaire de la Comédie Française Eric Genovese, Peer Gynt formidablement solaire et évocateur - tous deux sous la baguette de Masur, pour des concerts assez mémorables.
    Le choix de Catherine Frot pour dire les textes que Francis Blanche écrivit pour Le Carnaval des Animaux peut sembler se rapprocher davantage de la première catégorie, mais n'en est pas moins ô combien heureux. Du reste, on ne crachera sur rien qui permette, dès lors que ce n'est pas pour passer la musique par pertes et profits, de remplir les salles de concert, ce que manifestement la présence de l'irrésistible figure d'Un Air de Famille parvient à faire. Elle prend sa part à l'ouvrage de façon  brillamment détachée, très décontractée même - on la retrouvera à la fin du concert, sur le trottoir, dans la même sobre tenue que sur scène, déambulant  seule et cigarette au bec pour profiter en parfaite anonyme de la douceur de la soirée. Sa capacité à créer non seulement le rire des mots mais l'attention au ton opère en permanence, et à l'exemple des deux derniers acteurs cités, elle aurait fort bien pu se passer d'une sonorisation stupide réverbérant hélas sa voix de façon désordonnée. Dommage, car le piquant du carnaval - des carnavaux - aurait été tellement plus délicieux encore à l'état naturel...

    Musicalement, ce Carnaval est correct, sans plus. Le violon de Deborah Nemtanu est la principale déception de l'équipe instrumentale : peu de caractère, une sonorité assez aigre et fluette, des traits survolés : le charme est absent, la ligne d'Aquarium, par exemple, compromise. Engerer et Boris font le travail professionnellement, comme toujours, sans qu'il ne passe grand chose, sauf... dans Pianistes, où Boris s'amuse de façon désopilante, et parfaitement justifiée, à faire le digitigrade dont parle Blanche, au pied de la lettre : chaque montée, bien pénible et exagérément décalée de celles d'Engerer, est jouée doigt à doigt en levant ces derniers bien haut pour faire le marteau sur chaque touche, exactement comme toutes les calamités concertivore de notre époque - dont certaines sont acclamées pour le même exercice, mais au premier degré, sur cette même scène. Signalons tout de même l'éléphant fort réussi du contrebassiste Eckhard Rudolph (ci-dessus), qui en signant à l'EOP n'imaginait sans doute pas qu'il dialoguerait un jour avec l'un des plus grands pianistes vivants devant un TCE comble... Heureux homme.
    Auparavant, le vieux couple franco-russe avait donné une Valse routinière mais certainement encore supérieure en transparence et en chaleur que ce que l'on peut entendre par d'autres duos. Le placement de Berezovsky au second piano est sans doute le plus pertinent et valorisant de sa finesse d'oreille. La sonorité d'Engerer, sans grande surprise, se décèle comme plus agréable que la plupart de celle des ses compatriotes, relative décontraction et absolue densité (ce n'est pas poli, mais on parle de piano, donc c'est un compliment) obligent. Reste que c'est toujours un peu la même chose : c'est plein, sommairement incarné, et finalement à l'image de sa conduite des phrases, peu critiquable mais sans imagination, sans intuition, sans fulgurances. A côté, Boris paraît confiné à un déroulement de la partition dont la linéarité pourrait convenir à sa force d'élégance, si toutefois le feu sacré brûlait un peu plus.

    Le feu sacré, sans doute, anime le directeur de l'Ensemble Orchestral de Paris. Cela ne suffit pas à lui donner les moyens de le transmettre à des musiciens qui ne sont pourtant pas aussi ridicules qu'on ne le croit. Et qui mériteraient mieux que ce grand combo de ce qui ne marche jamais dans la direction d'orchestre - sauf avec des orchestres de classe internationale qui se débrouillent très bien en faisant semblant de trouver une utilité au chef, ce qui est un art en soi. Gesticulation génufléchissante à la Nézet-Séguin (résultat : raideur de la respiration), surlignage par méandres abscons et retardataires des lignes de cordes à la Alan Gilbert (résultat : phrasés informes), tentatives à la Rattle de susciter de la caractérisaton permanente là où la vue d'ensemble fait défaut, etc, etc. C'est particulièrement désolant dans la belle Pastorale d'été d'Honegger, si rarement jouée et qui mérite tout de même mieux que cette platitude mélismatique dépourvue de toute intensité aux cordes. Alors que c'est bien dans ce genre de partition qu'une conduite minimaliste, centrée sur la battue souple mais inflexible et égale des temps, peut produire une poésie d'intensité inversement proportionnelle à l'agitation directrice. Comme, typiquement, dans le passage caractéristique ci-dessus.
     La seconde symphonie de Saint Saëns, encore moins connue, est si anecdotique qu'il est peu probable qu'il y ait à y déplorer autant cette absence de tenue. Mis à part la formation classique requise et la tonalité commune avec le Concerto pour violoncelle n°1 je ne vois vraiment pas quelle nécessité justifiait de rendre par sa programmation la seconde partie du concert aussi longue. S'arrêter après le concerto aurait été bien raisonnable, compte-tenu de l'inintérêt assez incroyable de l'interprétation proposée. Tant au niveau orchestral (le grave déficit de discipline hypothéquant totalement, par exemple, la belle section allegretto précédent la première cadence) qu'à celui d'Henri Demarquette, qui me déçoit de plus en plus à chaque apparition - la dernière au TCE, en récital avec Bellucci, avait été particulièrement médiocre en dépit d'une défense convaincante de la belle Sonate de Requiem de Greif). Ici, la projection est inexistante (et j'étais pourtant spécialement descendu au bord de la corbeille pour profiter du violoncelle), le timbre fade (certes jamais trompettant), les traits indistincts, et d'une indifférenciation confondante. Et pourtant, mes oreilles revenaient de loin dans l'œuvre : Demarquette est certes plus sûr que Vassilieva (un naufrage en ces mêmes lieux, avec Gatti et le National la saison passée), mais pas moins ennuyeux.

    Tout cela peut sembler bien sévère pour cette formation modeste : c'est que ses forces ne me paraissent pas spécialement moins capables que celles des formations parisiennes plus prestigieuses, et que je n'exclue pas qu'une baguette sérieuse puisse me rendre plus fidèle de leurs prestations. Zehtemair le 12 octobre, peut-être.

Théo Bélaud

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