dimanche 21 novembre 2010

Week-ends londoniens, suite et fin : Davis/LSO

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- Paris, Salle Pleyel, le 14 novembre 2010


- Mendelssohn, Symphonie n°3 en la mineur, op. 56 - Brahms, Concerto pour Violon enmajeur, op. 77


- Nikolas Znaider, violon
- London Symphony Orchestra
- Colin Davis, direction
    Je deviens de plus en plus anglophile. Ce n'est pas tout à fait nouveau. D'abord j'adore depuis longtemps la musique de nos ennemis préférés (ainsi que leurs vêtements, leurs écrivains, dans tous les genres et époques, et naturellement leur football et les défaites que nous français avons le bon goût d'aller leur infliger régulièrement) : celle de la Renaissance, celle de Purcell, celle de tous leurs romantiques tardifs, qui contient des choses sublimes parfaitement ignorées des programmes de concerts, celle de Britten bien sûr, et celle, entre autres, de George Benjamin pour la musique de notre temps. Je suis, depuis un peu moins longtemps mais quelques années quand même, de plus en plus admirateur de leurs orchestres, et crois davantage au fil du temps à la sincérité de Pierre Boulez quand il affirmait que les orchestres les plus talentueux, réactifs, souples, précis, etc., qu'il avait dirigés étaient le LSO et le BBC Symphony - ce dernier étant en effet bien trop peu considéré chez nous - : venant de quelqu'un qui presque toute sa carrière a été familier de Vienne, Berlin, Cleveland, New York et Chicago, et pour qui la précision doit vouloir dire quelque chose, cela mérite peut-être d'être pris en compte.
   Ce cœur d'automne avait donc au moins en théorie de quoi être réjouissant, puisque deux week-ends, cinq concerts (je n'en ai fait que quatre pour des raisons déjà évoquées) mettaient trois des quatre grandes formations londoniennes à l'honneur. Le premier week-end aura malheureusement été la plus décevante prestation du Philharmonia Orchestra que j'ai entendue, par la faute d'un Askhenazy histrion voire grossier. Déception compensée par son partenaire pour deux soirées (Lugansky) et surtout totalement effacée par le sensationnel concert de Jurowski à la tête du London Philharmonic, la veille de celui ici en question, dix-huit heures à peine séparant le dernier accord de l'Héroïque et le premier de l'Écossaise... Autant dire que, du point de vue du symphomane parisien, la pression sur le LSO était réelle, ce dernier détenant assez officiellement le titre de porte-étendard britannique depuis quatre décennies - et  la fin de l'ère Philharmonia/Legge/Klemperer-best-orchestra-in-the-world-ever. Un titre de plus en plus menacé au vu de la machine de guerre - oui, je me répète mais il n'y a pas meilleur terme - patiemment mais inexorablement construite par Jurowski à la tête du LPO. Au passage, notons l'intérêt des dissemblances dans l'excellence. Une phalange devenue en quelque sorte , avec ce que cela comporte de volontarisme et d'artifice, la créature de son chef (le LPO) ; un orchestre intrinsèquement moins brillant et virtuose que les autres mais qui détient l'arme absolue - Salonen - pour se métamorphoser en miracle sonore (le Philharmonia) ; et un tout-terrain de l'élite mondiale qui change de baguette prestigieuse comme de chemise en s'adaptant toujours au mieux et sans perdre son identité sonore (le LSO, qui impressionne tant avec Davis et Haitink qu'avec Gergiev, Eötvös ou Gardiner).
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    Ce concert marquait le retour parisien à la tête du President Sir Colin (dans l'organigramme compliqué de l'orchestre, on passe au-dessus de lui directement à la Reine). Davis, toujours primesautier du haut de ses 83 printemps - dont cinquante tout ronds passés à diriger le LSO, ce qui le place dans une catégorie de collaboration passablement exclusive : je ne lui vois comme compagnie que celles de Mravinsky (Leningrad), Böhm et Mehta (Vienne), et Lorin Maazel (NY.Ph.). Son énergie toute de simplicité élégante, qui avait déjà éblouie il y a deux saisons à la tête du National, n'est en rien émoussée, et son Mendelssohn n'a rien d'une vision décalée de vieillard apesanti. La sonorité est superbement ronde et burinée, mais le sens de l'avancée est superbe, et le passage de l'andante à l'allegro du I (sans reprise) se fait par un mouvement entièrement organique qui magnifie le silence derrière le dernier accords introductifs des bois : tous les attaca de la symphonie seront d'ailleurs splendidement négociés. Davis n'est pas vieux et le fait savoir : l'allegro est à la croche, donc quand il bat (et il bat souvent), c'est à la croche, et pas dans le vague. Certains auraient préféré peut-être une conception plus allégée dans au sens de l'aération des textures, Davis jouant du contrepoint/chant comme si l'on était déjà dans Brahms. Pour ma part, dès lors que cela ne correspond pas à renoncement à l'agitato demandé, je suis absolument favorable à cette attention portée à la richesse de l'écriture, qui ne fait pas de Mendelssohn le romantique "gentil" trop souvent entendu - et toujours un rien méprisé chez nous. On entend bien que pour ces anglais, cette symphonie est du sérieux, présente de l'enjeu, une spiritualité profonde surtout : le LSO n'est-il pas héritier de deux des plus célèbres gravures de l'œuvre, sous les baguettes de Peter Maag et Claudio Abbado ? 
     Dans sa globalité, son Écossaise parvient donc à une belle synthèse de vigueur et de majesté, touchant à une forme de perfection hédoniste dans les mouvements impairs, durant lesquels on a pu entendre certains passages friser le sublime : lles mesures suivant la barre de reprise non observée, par exemple, avec un dialogue bois/violoncelles saisissant de sensualité tendue ; et surtout  l'épisode chromatique du troisième  développement du I, qui approchait la sauvagerie altière entendue dans le Beethoven de la veille, dans la fusion de bois (presque) chauffés à blanc et d'un quintette solide comme un roc. Ce n'est cependant, et il est intéressant de le souligner, pas le même genre de sauvagerie que celle qui caractérise le LPO : on a ici quelque chose d'à la fois plus grouillant et chargé et un peu moins discipliné, avec un son qui évoque davantage la personnalité d'un orchestre allemand de grande tradition, ou tout simplement le LSO tel que... Böhm le poussait dans ses retranchements !  En somme, une dimension traversante, transversale plus immédiate que celle, plus diachronique et macroscopique, proposée par Jurowski. Mais cela ne se fait pas au détriment de la transparence, qualité presque proverbiale du LSO, en grande partie due à une petite harmonie qui a encore une fois montré qu'elle comptait parmi les cinq ou six meilleures de la planète. Autres instants magnifiques, dans l'adagio, les climax, tout simplement, pour des raisons similaires : les intonations sont plus spontanées que préparées, mais c'est de la spontanéité classieuse, qui fait sentir de l'orgueil (nous sommes un grand orchestre, nous savons faire) non contradictoire, je le suppose, avec le fait d'être dirigé par un patriarche qui ne doit pas y être pour rien. Car il y a par exemple dans le passage illustré ci-dessous comme un peu partout une ductilité des phrases qui semble trouver sa source dans la profondeur du son, la qualité d'écoute exceptionnelle des musiciens soutenant comme rarement la respiration générale : quels trémolos entre les élans des cordes ici !
    Les mouvements pairs sont presque aussi superbes, mais presque seulement. Si dans le scherzo le sens du frémissement reste admirable, et que l'inoxydable timbalier Nigel Thomas, si reconnaissable, se couvre de gloire, les cors dérapent un peu plus que de raison, ce qui n'a rien de scandaleux dans cette délicate partition et s'agissant d'instruments aussi irrationnels, sauf que... ce sont des cors anglais, supposés quasi-infaillibles, et les cors du supposé meilleur orchestre anglais, donc cela fait légèrement désordre ! Le finale, roboratif à souhait et sans lourdeur dans le thème hymnique (où cette fois timbales et cors se retrouvent dans la même excellence cinglante), souffre d'un seul léger défaut, qui, on y revient décidément du fait de la proximité des concerts, illustre le mieux le point sur lequel le LSO peut maintenant souffrir de la concurrence du LPO : un volontarisme un peu systématique des attaques des violons hypothéquant plusieurs fois la cohésion sonore de ces derniers, problème que je soupçonne en grande partie lié à la personnalité singulière du concertmaster Gordan Nikolitch. Nikolitch, c'est cet immense dégingandé dégarni qui joue du violon comme un lance le javelot, et qui à n'en pas douter doit insuffler un feu sacré certain à ses pupitres, sauf qu'en soliste, c'est une autre histoire, en fait une expérience du troisième type que j'ai un jour péniblement subie - mon ex-rédac' chef Richard Letawe, qui avait chroniqué ce concert, avait je crois parlé de Tex Avery au violon. Feu sacré, donc, oui, de là à dire qu'il les "tient" toujours, il y a un (grand) pas, car il semble parfois, et notamment dans ce finale, n'en faire qu'à sa tête, en produisant exactement l'impression inverse de celle des premiers violons du Philharmonic : à plusieurs endroits, si l'intensité est indéniable et la justesse inattaquable, plus personne n'attaque ses traits avec la même partie d'archet, et cela s'entend sacrément. Je concède que cela est un reproche un peu à la marge, tant en regard de l'ensemble de la symphonie que des standards orchestraux internationaux en général. Si n'avait été l'Héroïque de la veille, j'aurais sans trouvé cette autre 3e tout à fait formidable.

    Je suis assez favorable à ce que, de temps à autre, l'on brise le rituel du concerto précédant la symphonie. Les raisons de le faire peuvent être multiples et plus ou moins bien choisies, et je ne chercherais pas à contester celles qui ont motivé ce choix ici. Malheureusement, le choix en question paraît un peu regrettable quand la seconde partie n'est pas tout à fait à la hauteur de la première. Encore une fois, il ne s'agit pas de tout jeter ici. Mais pour faire bref, concernant la prestation orchestrale, les  menus défauts de discipline de la symphonie se sont un peu aggravés dans ce Brahms certes vivant et viril à souhait, mais à la conduite un peu brutalement hachée, en tout cas dans le premier mouvement. Nikolas Znaider, quant à lui, ne m'a pas complètement paru sous son meilleur jour. J'aime beaucoup ce violoniste, que j'ai entendu donner un magnifique premier concerto de Chostakovitch (avec Dudamel en 2008) et un Elgar très bien tenu (avec Saraste il y a quelques mois). Et surtout, j'ai beaucoup défendu son enregistrement, justement, du Brahms avec Gergiev l'an passé, contre le concert de louanges à mon sens incompréhensible dont avait bénéficié la version exactement contemporaine de Repin et Chailly - opinion d'ailleurs totalement confirmée par l'écoute en aveugle de la Tribune des critiques, sauf qu'elle n'a été confirmée que pour moi. Malheureusement, je n'ai pas retrouvé ici la dimension rhapsodique assez particulière de ce disque, le caractère ambigu, inquiétant et presque malhonnête parfois qui naissait de son dialogue très sensuel avec Gergiev.
    L'approche est ici beaucoup plus traditionnelle, énergique en diable, passablement épaisse et  parfois un rien prosaïque, bourrée de volontarisme. Le géant danois s'en sort honorablement dans ce genre aussi, dans la mesure où il possède intrinsèquement l'un des sons les plus denses et puissants du circuit mondial (sinon le son le plus puissant, en fait). Mais cette fois, il le force, mettant plusieurs fois en danger l'exactitude et surtout le naturel et la continuité lyrique. Cela est, il est vrai, assez raccord avec l'accompagnement fort sonore et un rien foutraque, mais qui m'a moins dérangé, du fait de la conviction réjouissante des bois notamment. Mais il manque une grande ligne dans le I, malgré de très beaux moments (le développement mineur après le premier climax, par exemple, avec des doubles cordes magnifiques d'intensité). Le mouvement lent est un peu plus tenu (là encore, les bois et surtout le hautbois solo y sont pour beaucoup), et le climat toujours fiévreux, orageux, semble curieusement mieux fonctionner ici. Furiosissimo, le finale emporte l'adhésion, y compris la mienne, mais de façon un brin artificielle encore : les accents sont soulignés à la limite du mauvais goût (mais soit, en fait j'aime assez), les cors hurlent leurs réponses aux appels de Znaider, Nigel Thomas joue du Mahler, tout cela est assez scandaleusement réjouissant, mais nettement moins classe que le Mendelssohn...

     Au fait, je m'attache tellement à tous ces londoniens que je ferai début février une petite virée à leur domicile pour prolonger le plaisir, et en profiter pour être exhaustif : après le LSO et le LPO, si tout va bien, je vous parlerai alors du vrai Philahrmonia (celui de Salonen) et du BBC Symphony, et même de Covent Garden.
Théo Bélaud
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1 commentaire:

Anonyme a dit…

Je note avec plaisir que le LSO est toujours aussi bon quand il n'est pas dirigé par le monsieur au cure-dent...