dimanche 13 février 2011

Zehetmair, Zinman, Zarathoustra

∏ ∏ / ∏
- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 3 février 2011
- Mozart, Rondo pour violon et orchestre n°1 en si bémol majeur, KV. 269 - Concerto pour violon n°5 en la majeur, KV. 219 - Strauss, Also Sprach Zarathustra, op. 30
- Thomas Zehetmair, violon
- Orchestre National de France
- David Zinman, direction


    Ce concert a donné un peu moins que ce que l'on pouvait attendre de lui, sans pour autant décevoir plus que de raison. Non que j'en avais espéré la soirée de l'année ni même du mois, mais tout de même, Thomas Zehetmair dans le grand concerto de Mozart, ce n'est pas rien. Quant à David Zinman, après sa belle prestation à la tête de l'Orchestre de Paris en novembre dernier, il y avait de quoi s'attendre à ce qu'il fasse jouer Zarathustra au National mieux que... l'Orchestre de Paris avec Nelsons, ce qui n'était pas très difficile. Ce fut le cas, malgré une entame manquant de tension et de lisibilité, défauts en grande partie corrigés à partir de Von der Wissenschaft et surtout à partir d'une fugue très bien conduite à son terme. La tension est maintenue ensuite grâce à la solidité générale du quintette, Zinman parvenant par ailleurs, comme avec l'OP, à faire jouer l'harmonie avec un peu plus de tenue qu'à son habitude - sans que ce ne soit transcendant, loin s'en fait. Les problèmes d'aisance, d'intuition des phrases refont surface après la grande transition chromatique, de 30 à 37 à peu près, (pas très elastische) où les violons manquant trop de cohésion rythmique et de respiration commune - Nemtanu semblant ici moins conductrice que dans sa brillante Heldenleben sous la direction de Nelsons (décidément) il y a deux ans. L'orchestre retrouve un peu de discipline à partir du retour du thème pivot (48) pour amener relativement dignement la conclusion. Tout cela aurait pu être, sur le strict plan de la virtuosité orchestrale qui est tout de même l'enjeu central de cette œuvre (pour qui n'est pas persuadé qu'il s'agit d'une des plus grandes expériences métaphysiques, et c'est un peu l'un ou l'autre), assez anecdotique. La cohérence et la grande sobriété de la direction de Zinman - qui ressemble de plus en plus à Masur dans son style de direction - l'a en partie évité.

    Auparavant, ce n'est pas le tout meilleur Zehetmair que l'on a entendu, mais un Zehetmair standard suffit pour offrir une belle leçon d'intelligence musicale. Quitte à se répéter, il est certain que son violon est loin d'être un des plus beaux du circuit, en terme de sonorité du moins : cela a paru d'aileurs plus net dans ces Mozart que dans son magnifique Double de Brahms cet automne avec Poltéra et Gardiner. La relative aigreur, la projection assez limitée ont au moins un avantage : celui de faire savoir tout de suite qu'il n'est pas ici question d'aimable charme de musique de salon. Les enjeux sont réels, dès la leçon de caractérisation du rondo en si bémol, tant dans la gestion du thème que dans la manière de s'intégrer ou de se retirer doucement des tutti - science violonistique à part entière qui, ici, rappelle curieusement la nouvelle Mullova. L'entame du 5e concerto n'est elle non plus pas faite de joliesse ni de chaleur, mais la tension est évidente - malgré ici un manque d'homogénéité gênant dans l'orchestre aux premières mesures comme à beaucoup d'autres endroits. Là où Zehetmair frustre un peu, c'est dans les occurrences du thème d'ouverture (dans les deux sens, car il ressemble à s'y méprendre à un début d'opéra imaginaire) de l'allegro aperto, qui semble en partie se refuser à un violon autre qu'immédiatement beau. Cela n'empêche pas toute la conduite de Zehetmair dans ce I d'être parfaitement équilibrée, et celle de son adagio franchement admirable de hauteur (longueur !) de vue. L'orchestre ne se mettra à peu près au niveau du soliste que pour le rondo, proposant un intermède turque tout à fait réussi, franc du collier et sans les suspensions absurdes sur les levées que l'on entendu trop souvent.

    L'un des meilleurs moments de cette honnête soirée tenue juste au-dessus de la barre de routine aura finalement été le bis de Zehetmair (qui décidément s'y entend pour proposer des rappels sortant de l'ordinaire) : une remarquable pièce de Heinz Holliger Souvenirs de Newcastle, bagatelle donnée en première française (Zehetmair, également créateur du concerto de Holliger l'avait déjà offerte en création britannique à Manchester fin janvier après le concerto de Beethoven).

Théo Bélaud
Contrat Creative Commons
le petit concertorialiste by Théo Bélaud est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France.

17 commentaires:

christophe Hanna a dit…

le bis ne vient pas de Newcastle : Heinz Holliger, Souvenirs trémaësques (http://brahms.ircam.fr/works/work/25159/).

pour le reste de votre chronique : un pur bilan technique (adoptez les diagrammes de couleurs comme dans les diagnostics énergétiques : http://fr.wikipedia.org/wiki/Diagnostic_de_performance_%C3%A9nerg%C3%A9tique)

Théo Bélaud a dit…

Je n'ai jamais vu la partition des Trémaësques, qui sont originellement pour alto alors qu'il semble que Souvenirs de Newcastle soit une pièce écrite pour Zehetmair
http://classical-scene.com/2010/02/25/an-evening-with-thomas-zehetmair/
D'autre part, le titre que je donne est celui qui a été annoncé par Zehtemair lui-même, ce qu'il a manifestement fait aussi à Manchester
http://www.guardian.co.uk/music/2011/jan/21/halle-zehetmair-review
Et New York
http://www.classicalsource.com/db_control/db_concert_review.php?id=7977 http://www.nytimes.com/2010/03/03/arts/music/03jurowski.html
http://new.lincolncenter.org/live/index.php/gp-09-london-philharmonic-orchestra-march-07

Remarquez, si le petit concertorialiste peut certainement se planter, peut-être même bien que quatre autres critiques dont ceux du Guardian et du NY Times peuvent faire exactement la même erreur sans se consulter !

Plus sérieusement, la pièce aurait écrite en novembre dernier : il est très possible qu'elle n'ait pas encore été intégrée à BRAHMS : surtout si la partition n'a pas encore été commercialisée : et manifestement, elle ne l'est pas.

Christophe Hanna a dit…

Zehetmair a clairement annoncé "souvenirs trémaësques" l'autre soir. Il s'agit d'une version inédite pour vilon, donnée en création française à l'occasion de ce bis.

Christophe Hanna a dit…

grosse rigolade, ces anglicismes mystérieux... "Souvenirs der Newcastle, souvenirs of Newcastle"... j'adore.

Théo Bélaud a dit…

Mais attendez, je n'affirme pas qu'il s'agit d'autre chose que d'une version pour violon de souvenirs trémaësques. Je n'en sais rien, très franchement.
Je dis seulement que c'est ainsi que Zehetmair l'annonce et que c'est ainsi que c'est reproduit partout où il l'a joué et où le concert a été recensé ! Et là-dessus je suis formel : n'ayant jamais entendu ni entendu parler de Souvenirs de Newcastle, comment diable expliquez-vous qu'après le concert je me sois renseigné sur Souvenirs de Newcastle, si Zehetmair a annoncé autre chose ?

Est-ce que vous connaissiez les trémaësques avant le concert du TCE ? Si oui, vous avez du déformer inconsciemment ce que disais Zehetemair, je ne vois aucune autre explication rationnelle.

Et encore une fois : les gens du Boston Musical Intelligencer sont plutôt sérieux : s'il s'agit bien d'une pièce écrite pour Zehetmair, comment aurait-elle pu être d'abord écrite pour alto ?

Théo Bélaud a dit…

Ahum, et puis il faudrait savoir : soit vous dites que cette version pour violon est inédite, et dans ce cas c'est très certainement Souvenirs de Newcastle et rien d'autre qui est son titre, soit elle n'est pas inédite est c'est peut-être la pièce éditée par Schott que vous montrez dans BRAHMS... mais c'est l'un ou l'autre, quoi.

Christophe Hanna a dit…

La partition est parue chez Schott (Holliger, Heinz, Souvenirs Tremaesques : Für Violine (2000/2009).Score VLB 141 M001168533 790001168533 ©2010 Mainz Schott
Je me suis renseigné auprès de Geneviève Strosser et Zehetmair en personne.

Théo Bélaud a dit…

Très bien, donc elle n'est pas inédite, admettons : mais si vous avez Zehetmair au bout du fil, demandez lui pourquoi il annonce un autre titre sur toutes les scènes de la planète, et si tel n'est pas le cas, pourquoi ni lui ni Holliger ni qui que ce soit n'a protesté contre le résultat de cette hallucination collective qui semble toucher les critiques français, anglais et américains...
Et puis dites lui que j'aime bien sa musique, tant que vous y êtes.

Je pars à Pleyel, à plus tard.

Christophe Hanna a dit…

Message transmis, malheureusement Heinz Holliger s'obstine à vivre sans internet ni portable ("j'ai l'eau courante" avoue t-il).

Rien d'hallucinant dans la multiplication des bis... il ne s'agit tout simplement d'une erreur dans le titre. La pièce ne figure pas au catalogue de H.H. sous ce titre-là. C'est un souvenir inspiré d'après la pièce Tréma.

Jansons m'a épuisé ce soir ; deux 7e symphonies en deux jours (et deux Figaro en bis), ça fait beaucoup...

Théo Bélaud a dit…

Quoiqu'il en soit, vous avez soulevé une question intéressante. Je l'ai moi même transmise, j'attends des retours.

Oui, c'était un peu décevant ce soir.
Je ne voudrais pas dire, mais pour quelqu'un qui me reproche de passer trop de temps "sous les ors de Pleyel et du TCE" plutôt que là où l'on sort des sentiers battus, vous deviez drôlement vous ennuyer pour aller écouter la 7e par Dudamel...;)

christophe Hanna a dit…

... par Sokhiev (j'ai encore ma dignité).

:)

christophe Hanna a dit…

Ne me dites pas que Dudamel a donné l'ouverture des Noces en conclusion de la 7e lui aussi...

Théo Bélaud a dit…

Je n'allais pas courir du Châtelet où l'on jouait Hillborg et Salonen à 18h pour aller écouter le 3e de Beethoven par Sokhiev et Angelich... c'est vrai que ce dernier s'est fait huer ? (et surtout, est-ce vrai que c'était un naufrage ? apparemment la critique autorisée garde un silence poli sur cette soirée...)

Vérification faite, non, Dudamel s'est concenté d'une danse hongroise...
C'est avant Jansons Ivan Fischer qui avait fini avec les Noces, en fait.

christophe Hanna a dit…

je vous confirme qu'il était possible d'assister au concert Salonen (tristes Siècles hélas) et courir au TCE juste après.
Angelich a joué (à) l'Empereur, pas le 3e. Pédale enfoncée, gros son bien mou, rien d'intéressant mais un hueur soliste au 2e étage (j'ai cru que c'était vous en fait - non, je plaisante). Difficile de dire qui de Sokhiev ou Angelich était hué - un peu disproportionné quand même...

J'aimerais bien écouter Sokhiev avec le concertgebouw...

Je suis déçu d'apprendre que Dudamel n'a pas bissé avec "Bambo" à la fin de la 9e de Mahler...

Théo Bélaud a dit…

Bambo ce n'est pas la berceuse de Volodos d'après Tchaikovsky ? A ne pas confondre avec l'histoire de Mambi (avez-vous déjà vu FX Roth diriger West Side Story au fait ? une expérience pataphysique).

Les Siècles et Chamayou, certes, mais j'étais quand même ravi de réentendre ce concert que j'avais adoré lors de sa première française - concert inoubliable parmi les concerts inoubliables...

P.S. : je n'ai jamais hué personne de ma vie, je vous assure !

Théo Bélaud a dit…

"... de réentendre ce concerO..."

christophe hanna a dit…

je paierai cher pour voir débarquer Volodos en manches à froufrous multicolore et tournant sur lui-même en criant MAMBO.
FXR dans West Side Story... même Alfred Jarry n'en voudrait pas.

plus sérieusement, je dirais à propos des bis qu'ils servent souvent de "révélateur" (au sens chimique du terme) de l'œuvre qui vient d'être jouée. Ainsi, le Chopin de Andsnes après le 24e de Mozart l'autre soir... un peu comme si la clé de l'interprétation se trouvait en partie révélée dans la manière et le choix du bis.
Si j'en dis plus, je vais faire du Théo Belaud.