Fedosseyev, une subjectivité et une conviction intactes

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- Lille, Nouveau Siècle, le vendredi 4 mars 2011

- Glazounov, Symphonie n°5 en si bémol majeur, op. 55 - Stravinsky, Le Chant du Rossignol- Tchaïkovsky, Francesca da Rimini, op. 32

- Orchestre National de Lille
- Vladimir Fedosseyev, direction


Par Anna Svenbro

Lille et la salle du Nouveau Siècle sont familiers du chef d’orchestre russe Vladimir Fedosseyev, qui nous avait donné à entendre en mars 2010 avec l’Orchestre National de Belgique une 5e symphonie de Prokofiev d’une très bonne facture. Alors que l’année dernière, le programme que dirigeait le chef russe comprenait, outre le Märchen-Poem de Sofia Gubaidulina, le Concerto pour piano de Schumann (avec Anna Vinnitskaya), Fedosseyev dirige cette fois l’Orchestre National de Lille dans un programme exclusivement russe, avec la 5e symphonie d’Alexandre Glazounov, et, après l’entracte, le Chant du rossignol de Stravinsky et enfin Francesca da Rimini de Tchaïkovski.

Le visage russe que Fedosseyev nous propose tout d’abord est celui de Glazounov, compositeur post-romantique formé un temps sous la férule de Rimsky-Korsakov, davantage apprécié en Russie qu’à l’étranger, mais dont la 5e symphonie, souvent dénommée « Héroïque », reste l’œuvre la plus connue avec son ballet Raymonda et son Concerto pour violon.
On se souvient de la superbe intégrale des symphonies de Glazounov que Fedosseyev a enregistrée entre 1976 et 1979 avec l’Orchestre symphonique de la Radio de Moscou. Cette interprétation fait référence, à côté de l’intégrale gravée par Svetlanov avec l’Orchestre symphonique d’État de l'URSS, et, dans une moindre mesure, de celle (non-russe) que Neeme Järvi a enregistrée avec l’Orchestre symphonique de la Radio Bavaroise et l’Orchestre Symphonique de Bamberg, version éditée par Orfeo dans les années 1990. Plus particulièrement, la version de Fedoseyev de la 5e symphonie, par son intensité, tient le haut du pavé discographique, et ce, malgré les aléas de la prise de son.
Fedosseyev confirme cette réputation acquise sur le disque en dirigeant cette partition en concert avec un orchestre non russe, l’Orchestre National de Lille : il en est l’un des spécialistes incontestés. Le discours musical, malgré la densité et l’absence de transformation du matériau thématique, est maîtrisé de bout en bout, sans jamais perdre de son souffle. On est également frappé par l’extrême cohérence de la vision générale de Fedosseyev dans cette œuvre, une vision très énergique. Des amples développements du premier mouvement au finale en passant par un ébouriffant scherzo orchestre et public sont tenus en haleine.

Lorsque l’on aborde, après l’entracte, la lecture donnée du poème symphonique en trois parties Le Chant du rossignol de Stravinsky, on retrouve la même exigence de cohérence et la même énergie de la part du chef. Dans une œuvre où les bois et vents occupent une place prédominante, l’Orchestre National de Lille se montre très brillant, ses couleurs chatoient ; il nous rappelle à quel point les enseignements et l’influence de Rimsky-Korsakov en matière d’orchestration furent précieux à Stravinsky avant de quitter définitivement la Russie. Les jeux entre les divers pupitres, les divers plans sonores, les contrastes et les variations dynamiques qui parcourent l’œuvre sont assez bien mis en lumière. Un léger reproche cependant : l’orchestre perd un peu en précision, notamment s’agissant des tempi adoptés dans la deuxième partie de l’oeuvre, ce qu’il gagne en cohérence et en force de conviction.

Le dernier visage de la musique russe que Vladimir Fedosseyev choisit de nous montrer lors du concert est celui de Tchaïkovski, avec Francesca da Rimini. Il s’agit là aussi d’une partition où le chef est devenu une référence en enregistrement avec la version qu’il a gravée en 1991, toujours avec l’Orchestre symphonique de la Radio de Moscou (à côté de l’interprétation incontournable de Mravinsky avec l’Orchestre Philharmonique de Leningrad, puis celles de Svetlanov avec l’Orchestre symphonique d’État de l'URSS, de Bernstein avec le Philharmonique de New York et de Markevich avec le LSO).
L’écriture contrastée des divers épisodes de ce poème symphonique d’un seul tenant est clairement mise en évidence par l’orchestre. Cette œuvre vient nous rappeler l’influence certaine de Berlioz et de son Traité d’orchestration sur l’écriture orchestrale de Tchaïkovsky ; entre le chef russe et l’orchestre français, l’alchimie opère : les bois (hautbois et cor anglais dans le Piu mosso particulièrement) font merveille pour planter le cadre lugubre de cette pièce et amener la tornade infernale de l’Allegro vivo, conduite avec énergie et brio. Le contraste est d’autant plus saisissant avec l’épisode suivant, où Fedosseyev se montre très fidèle à l’indication cantabile de la partition, sachant exploiter toutes les possibilités de l’orchestre, avant de repartir toujours avec la même force de conviction dans l’Allegro vivo qui clôt l’œuvre.

Ce concert, fruit de la collaboration entre Vladimir Fedosseyev et l’Orchestre National de Lille est donc à marquer d’une pierre blanche : le chef, fort de sa connaissance et de son expérience s’agissant des différentes œuvres qu’il a choisi de nous faire entendre, de sa personnalité et de sa force de conviction, a su au cours de ce concert faire en sorte que l’Orchestre National de Lille donne le meilleur de lui-même. On souhaite qu’une telle collaboration se prolonge dans les prochaines années pour notre plus grand plaisir.

Anna Svenbro

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