lundi 14 mars 2011

HOIO TZIM BOUM HOIO ( Ivan Fischer Universal Soldier)

V V
- Paris, Salle Pleyel, le samedi 5 mars 2011
- Liszt, Deux épisodes d'après le Faust de Lenau, n°2, Mephisto-Waltz - Wagner, Tanhäuser, ouverture et bacchanale ; Die Meistersinger von Nürnberg, ouverture ; Götterdämmerung (Voyage de Siegfried sur le Rhin, Marche funèbre, scène finale).
- Petra Lang, soprano
- Orchestre du Festival de Budapest
- Ivan Fischer, direction


J'écris cette chronique au lendemain du concert donné par Marek Janowski à la tête de son RSO Berlin, qui est venu à point nommé (deux jours après Paavo Järvi mais de façon encore plus décisive) rappeler quelques petites choses incidemment fondamentales : choses telles que l'importance du discours, de la forme, de l'harmonie comme vecteur des deux précédents, du rôle du chef comme responsable de l'orientation de ce vecteur. A point nommé, disais-je, car en divers genres les dernières semaines de la saison symphonique ont été pour le moins inquiétantes. Voire les derniers mois si l'on remonte aux catastrophiques Beethoven de Thielemann ou Rachmaninov d'Askhenazy. Est-ce un effet pervers de la surenchère parisienne (comparable à nulle autre dans le monde) en matière d'avalanche de phalanges de prestige invitées, tout particulièrement à Pleyel ? 
On connait cet autre versant de la rengaine : le mélomane parisien est snob, versatile, et en plus il est blasé et ne sait pas sa chance. Personnellement, pour m'informer continuellement sur ce qui se passe à Londres, Berlin, Münich, Vienne et dans les grands centres musicaux américains, je la mesure, cette chance. Quantitativement parlant, en tout cas, ce n'est pas difficile. Aucun autre endroit au monde n'accueille en un trimestre les philharmoniques Tchèque et de Saint-Petersbourg, le Chamber Orchestra of Europe avec Bernard Haitink, la Radio Bavaroise et le Concertgebouw d'Amsterdam tous deux avec Mariss Jansons, la Staatskapelle Berlin avec Daniel Barenboim, le Los Angeles Philharmonic avec Gustavo Dudamel, le Gewandhaus de Leipzig avec Riccard Chailly et donc le Festival de Budapest avec Ivan Fischer. Et c'est comme ça toute l'année, et c'est chaque année de plus en plus, plus fort, plus beau, plus parfait, plus luxueux, de sorte d'ailleurs que petit à petit, il n'y en a plus que pour cela, avec toujours la même formule ivre d'elle-même : chef célèbre, orchestre huppé au grand complet, répertoire post-romantique de préférence, bravos virils à la fin. Mais c'est là encore un autre problème. 
Le problème ici en question, c'est qu'à l'exception des deux premiers nommés de la litanie qui précède, et certes à des degrés divers, tous ces concerts se sont révélés d'un intérêt très limité, ou d'un inintérêt total. Pour des raisons et à des degrés différents, évidemment (Haitink et Dudamel, soit, ça ne se ressemble pas vraiment). Mais avec deux points communs à tous : 1., la magnificence, la rutilance instrumentale et 2., le non-primat des éléments que j'ai évoqués au début, et leur remplacement par les autres, c'est-à-dire le rythme, la mélodie, et éventuellement la psychologie. Les deux premiers sont les adjuvants nécessaires du discours musical (l'harmonie) mais ne peuvent jamais former sa trame. Le troisième est le succédané de la trame. Tout cela se répartit selon le répertoire, l'orchestre et le chef, de manière fort diverses, mais quelque soit la composition chimique de ce dosage initial, il y a quelque chose qui ne prend pas. Et avec Fischer, je dirais volontiers que l'on a touché le fond de l'éprouvette. Comme si d'une certaine façon, dans l'idéologie de plus en plus dominante du culte aveugle des grand shows symphoniques, il était devenu cette sorte de prototype d'un futur totalement indifférent au discours musical, héros post-moderne du super-grand son qui en jette, qui arrache, mais avec tout le confort moderne (donc entre autres garanti sans prise de tête, comme on dit).

Petit rappel à destination de ceux qui ne le savent pas : l'Orchestre du Festival de Budapest est une pure merveille, tout à fait comparable dans la classe, la personnalité et l'homogénéité de ses pupitres à Petersbourg, Berlin, Prague, etc. Dans la nature de l'engagement collectif, peut-être pas, ce qui lui confère un côté Concertgebouw du Danube, brillantissime et décontracté à la fois. D'ailleurs, je peux vous dire que Fischer dirigeant un concert du Concertgebouw (Mozart-Beethoven en 2008) et Fischer dirigeant un concert du Festival de Budapest, cela se ressemble beaucoup. Pire, dans le second cas, de toute évidence absolument tout se ressemble. Cet attelage, je suis allé l'écouter à Pleyel, deux fois, et à Budapest : dans Wagner, Liszt, Rimsky, Stravinsky. Il est franchement rare d'avoir à ce point l'impression de toujours revivre la même chose. Tout commence toujours très bien : forcément, car cela sonne divinement, et puis continue à sonner divinement pendant le discours se liquéfie, toujours de la même façon assez progressive, processus qui presque à chaque fois finit vers la fin par extraire une compensation, généralement une surenchère d'effets à courte vue. Fischer serait loin d'être le premier chef produisant du vide au kilomètre mais s'y entendant pour construire une Rolls sonore, et pour l'entretenir. En fait, l'immense majorité des mauvais chefs ne sont pas mauvais au point de transformer un bon orchestre en casserole : même pas Alan Gilbert, je pense ; seul Eschenbach, peut-être. Il est même curieux comme souvent, ils savent mieux que d'autres comment faire sonner efficacement les choses : Chung, Rattle ou Thielemann, chacun dans leur genre, sont des chefs à qui vous pouvez confier n'importe quelle perle orchestrale, elle vous sera rendue en l'état, voire repolie! Fischer s'inscrit donc dans la version hyperbolique de ce schéma, ce qui ne manque d'ailleurs pas d'être fascinant.
L'apéritif est constitué d'une Mephisto transformée en somptueux concerto pour orchestre où chaque pupitre se couvre de gloire, un en particulier, celui des clarinettes. Qui se couvriront de gloire toute la soirée d'ailleurs, montrant une singulière aptitude à projeter avec intensité dans tous les registres sans jamais lever le pavillon d'un pouce : impressionnant ! Somptueux, mais déjà passablement pesant dans la direction, qui souligne, surligne, exhibe à l'envie. Puis le grand barnum commence, et durant une petite heure l'on assiste à l'envahissement de la Pologne par la Hongrie, et pas dans le détail. Les schéma est - presque- celui constaté aux autres concerts de Fischer : les premières mesures sont si superbes que l'on caresse naïvement l'espoir d'un décollage du propos, et au lieu de cela celui-ci s'affaisse puis se complait dans sa trivialité. Ainsi le début de Tanhäuser : impossible d'obtenir un équilibre et une beauté de timbres - cors, clarinettes et bassons - plus idéal. Ensuite, la même chose, mais le résultat diachronique se résume à du bruit (beaucoup) et de l'inertie.

Hagen et Siegfried, le dernier combat
Un trait remarquable de Fischer est l'énergie qu'il dépense à exciter la tension rythmique du jeu de son orchestre, en relançant, encourageant en permanence les composantes qui le structure. Mais cela se fait dans une telle anarchie - une formule par-ci, une autre par-là - que paradoxalement la pulsation d'ensemble paraît lâche, et faire du surplace : comme avec Thielemann, mais avec cette façon qu'a Dudamel de combler le vide en animant, réanimant en permanence. Cela s'aggrave dans l'ouverture des Maîtres, tonitruante et multipliant, surtout au sortir du grand fugato, les effets de suspensions et de séquençages vulgaire dans le plus pur style maazelien. A côté, l'exécution donnée par Rodjestvensky et le Philhar il y a deux ans était un modèle de finesse. Dans la bacchanale de Tanhäuser, on touche même les limites techniques de cette agitation sans direction, la virtuosité de l'orchestre échouant parfois à maintenir, non pas une continuité perdue depuis longtemps, mais l'intelligibilité du tissu, par moments très foutraque. Le sommet de trivialité et de non-sens étant atteint au bout de l'immolation de Brünhilde - heureusement, si j'ose dire, le concert était filmé : écoutez seulement la vingtaine de mesures suivant " Selig grüsst dich dein Weib!", c'est indescriptible. Auparavant, l'orchestre aura donné le change, évidemment. Parfois en pure perte - oui les violons sont admirables de plasticité et de ductilité dans le voyage sur le Rhin, mais que la gestion des crescendos paraît vide ! Parfois à l'excès faute de pouvoir proposer autre chose, comme dans la marche funèbre de Siegfried (ce cor sonnant tout seul  comme un pupitre entier de Los Angeles !). Et dire que j'avais trouvé un tantinet hollywoodienne la (belle) marche funèbre donnée par Gatti en septembre !
Je vous l'avais dit : Fischer, c'est mieux que Dudamel, ça ne prend vraiment pas la tête, c'est cool, et en plus, c'est burné, catégorie Expendable. Ici, James Cameron n'a plus qu'à trouver un bon script avec une histoire de méga-bombe H menaçant d'exploser au centre de la Terre, qui sera bien sûr désamorcée par Bruce Willis qui bute tous les méchants et sauve Angelina Jolie ; pour la BO, c'est dans la boite.
Tenez, voici la boite, c'est gratuit. N'en abusez pas quand même : parce que le pire avec Fischer et le Festival de Budapest, qui n'arrive pas vraiment avec Dudamel, Rattle ou le Maazel actuel, c'est qu'on peut y prendre un plaisir pervers.

P.S. : évidemment, j'ai oublié de parler de Petra Lang. Très bien, Petra Lang : guère émouvante certes, mais solide et d'une diction admirable. Enfin, quand le sauvetage héroïque de l'univers laissait quelques moments de répit au chant.

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