mercredi 30 mars 2011

Parkanyi, le quatuor crépusculaire

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- Paris, Eglise Saint Roch, chapelle du calvaire, le dimanche 20 mars 2011
- Haydn, Quatuor en ut
majeur
, op. 54/2, Hob. III/57
- Bartók, Quatuor n°3, Sz. 85 - Schubert, Quintette à cordes en ut majeur, D. 956
- Quatuor Parkanyi : Itsvan Parkanyi, 1er violon ; Heinz Oberdorfer, 2nd violon ; Ferdinand Erblich, alto ; Michael Müller, violoncelle
- Marc Coppey, violoncelle




De façon encore plus nette que pour la prestation des Diotima à Saint Roch, je suis d'accord avec la critique publiée par Carlos Tinoco sur ce concert. Ce qui est pratique, car j'ai bien des sujets en retard sur la table, parmi lesquels deux soirées tout à fait exceptionnelles. Je m'autorise donc ici à faire court, très court, et pour l'essentiel non pas d'argumenter, mais de nuancer ou illustrer le propos auquel je renvoie. Une remarque générale s'impose : que de regrets de n'avoir pu fréquenter régulièrement ce quatuor en France, que ce soit sous l'étiquette Parkanyi ou l'ancienne - Orlando. La réserve quant à la fiabilité du primarius Istvan Parkanyi est logique, mais ce qu'il montre comme limites aujourd'hui paraît en soi évoquer les choses formidables dont il a été capable. Les restes d'aujourd'hui n'en sont pas forcément plus beaux (ce serait un parti bien esthétisant), mais sont néanmoins beaux, tout court. Le caractéristique petit concerto du second mouvement du Haydn le mettait superbement en exergue. Son style qui semble tout droit sorti de l'époque des Vegh et (surtout) des Budapest - presque en plus minéral - est en fait celui de tout ce quatuor dont la cohérence est tout à fait exceptionnelle à ce degré de forte personnalité.
Effectivement, l'opus 54/2 est un quatuor expérimental, une de ces quelques pages de Haydn cherchant non pas à anticiper les canons formels du futur, mais à lancer des pistes, des ballons d'essais qui de fait se sont révélés visionnaires. Il faut un métier exceptionnel, un savoir particulier de l'interprétation, pour se jouer avec l'assurance des Parkanyi des grandes pauses - notées comme telles sur les mesures silencieuses des mouvements extrêmes ; ou pour faire de la partie centrale du finale autre chose qu'une illusion de début d'un "vrai" finale, et bien un intermède sans but. De manière plus globale, quelque chose de l'œuvre semble rejoindre avec bonheur les gènes les plus profonds de ces instrumentistes : une musique mélangeant curieusement fulgurances, étrangetés modernistes et trame d'écriture plutôt archaïsante (par rapport à bien des quatuors antérieurs de Haydn). Les Parkanyi ont eux-mêmes quelque chose d'archaïque dans leur style (l'apparence visuelle renforce assurément cette impression), et en même temps une forme de liberté, de distance et de spontanaité par rapport à la musicalité scolaire, soit l'un des atouts les plus rares et précieux qui soient dans le monde musical d'aujourd'hui.

La continuité entre leur Haydn et leur
Bartók est tout à fait admirable, le choix de chacun des quatuors étant par ailleurs fait à très bon escient. Dans le plus concis des six quatuors, les Parkanyi donnent une leçon d'économie de moyens dramatiques - quitte sans doute à retenir un peu trop le tempo du II, et par ailleurs à limiter l'impact des pizz Bartók. L'austérité très hautaine de cette vision est rendue légitime par la formidable cohésion sonore mise en œuvre, les accrocs d'intonation (du reste limités au premier violon) paraissant ici très accessoires en regard de l'impressionnante unité de ton et de discours.
On retrouve cette austérité transformée en charme (mais oui, après tout, ce sont des hongrois) dans le Schubert, qui offre un quasi renversement de perspectives fort intéressant trois joursaprès la très belle interprétation des Zukerman Chamber Players. Les arêtes sont ici beaucoup plus saillantes, les caractérisations souvent plus appuyées (thème majeur du II systématiquement surpointé, non sans profondeur, par Istvan Parkanyi, et tout le finale, presque paysan). La continuité et, sans surprise, l'assurance techniques sont en revanche moins permanentes, et le premier mouvement (une nouvelle fois joué sans sa reprise) en pâtit plus que les autres, même si là aussi le travail des voix intermédiaire est remarquable de richesse. Mais le premier violon n'a pas ici toute la souveraineté nécessaire dans la longueur de phrase - malgré, dans un genre pourtant radicalement différent de Zukerman, une absence parfaite de complaisance.
C'est à partir du mouvement lent que le discours prend donc une autre consistance. Un grand moment, réussi comme rarement, est la transition de la mineure vers la section conclusive : difficile ici de faire à la fois plus dépouillé, sévère et intense. De manière générale, les Parkanyi réussissent mieux là où les amis de Zukerman manquaient un peu de personnalité stylistique, et leur III est dans son ensemble plus intéressant parce que plus contrasté, gradué, mobile aussi, et plus poignant dans le trio. Je ne reviens pas sur ce que souligne à très juste titre Carlos quant à la prestation hors de propos de Marc Coppey - que j'avais déjà vu jouer le quintette une fois, de façon tout aussi anecdotique pour d'autres raisons. Sinon pour enfoncer le clou : avec n'importe quel autre violoncelliste de haut niveau (car on est, certes, dans le très haut niveau), l'exécution dans son ensemble aurait eu une autre (grande) allure sur la durée : pourquoi ces grognements pseudo casalsiens surjoués, toujours les mêmes, comme pour démontrer primairement l'intégration à l'esthétique générale ? En fait de rugosité et d'austérité ne reste que de nombreux prosaïsmes, particulièrement frustrant dans la seconde partie de l'exposé du II (ces pizz secs qui tombent tous à plat), alors même que ce proposaient ici Erblich et Müller était magnifiquement tenu. Dommage... Mais le quatuor hongrois de grand style, même reconstitué avec des pièces rapportées, vit encore : à son crépuscule, peut-être bien, mais celui-ci est beau.



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