Siegfried ou le crépuscule de Nicolas Joel

V V V (mes) - V V / ∏ ∏

- Paris, Opéra-Bastille, le mardi 15 mars 2011
- Wagner, Siegfried, deuxième journée en trois actes du festival scénique l’Anneau du Niebelung
- Torsten Kerl, Siegfried ;Wolfgang Ablinger-Sperrhake, Mime ; Juha Uusitalo, Wanderer ; Peter Sidhom, Alberich ; Stephen Milling, Fafner ; Elena Tsallagova, Waldvogel ; Katarina Dalayman, Brünnhilde ; Qiu Lin Zhang, Erda :
- Orchestre de l’Opéra de Paris,
- Philippe Jordan, direction

Par Philippe Houbert

Le petit mais très directif concertorialiste m’ayant demandé de respecter un juste équilibre entre commentaires sur la mise en scène (il paraît que ça s’appelle comme ça), sur la direction musicale (ah bon ! ) et sur la performance des chanteurs, j’essaierai de respecter cette règle des trois tiers, auxquelles, en idolâtre de Raimu, j’ajouterai un quatrième petit tiers pour exprimer ce que je pense d’une année et demie de direction de l’Opéra national de Paris par Nicolas Joel.
Il est des moments terribles dans la vie d’un mélomane, notamment quand ce dernier essaie de comparer ce qu’il entend ou voit aujourd’hui aux concerts auxquels il a assisté il y a dix, vingt, trente, bientôt quarante ans. Il y aussi – effet combiné de l’âge et du nombre important de spectacles vus et entendus- le trouble qui naît de la quasi-absence de souvenirs relatifs à des événements auxquels on a assisté il n’y a pas si longtemps que ça. Aussi bizarre que cela puisse paraître, le tétralogiste acharné que je suis, qui connaît presque par cœur le moindre élément de mise en scène de sept à huit productions du Ring, ne garde quasiment pas le moindre souvenir des deux premiers volets de l’Anneau que l’Opéra-Bastille nous servit il y a à peine un an. De vagues images : la cohorte prolétarienne des géants, le grand escalier qui mène au Walhalla, des lettres GERMANIA en gothique et puis rien d’autre. Pas la moindre vision générale de l’œuvre, même pas un beau livre d’images, aucun sens du récit, des chanteurs laissés à eux-mêmes. Un cauchemar, quoi !


Siegfried est de loin celui des quatre volets du Ring qui pose le moins de problèmes. Wagner raconte, il n’y a presque qu’à suivre les dialogues. Ca n’est pas pour rien que Tancred Dorst, collant au texte, en avait fait la partie de sa récente production bayreuthienne la plus aboutie. Günter Krämer est à mille lieues de cela. L’histoire n’a pas l’air de l’intéresser ; les personnages non plus ; ils ne sont abordés que par petites touches qui ne connaissent aucun suivi, aucun développement théâtral. L’acte 1 s’ouvre sur un intérieur petit-bourgeois allemand aux couleurs criardes, dans lequel un Mime homosexuel (aucun critique ne semble avoir perçu cela – à moins que ça ne soit pas politiquement correct de relever cette évidence) élève un Siegfried en salopette fort peu seyante (le moindre de ses mouvements le rend parfaitement ridicule). Une télévision trône au milieu du salon. Mime passera un bout des « Nibelungen » de Fritz Lang pour apprendre la peur à Siegfried. Des idées stupides comme celle-ci, il y en a fort peu (le Wanderer se présente à Mime en SDF à la lance fleurie, les éphèbes qui semblent servir de soufflet à la forge). Le problème, c’est qu’il n’y a strictement rien d’autre sur le plan théâtral. Par les temps qui courent, la relation pseudo-parentale entre un homosexuel et un ado aurait pu être quelque chose d’intéressant à creuser. Mais que nenni avec Krämer !
Le deuxième acte, à défaut d’être meilleur sur le plan dramaturgique, montrera un décor assez efficace pour dépeindre les murmures de la forêt. Pour le reste, qui sont ces sauvages qui semblent veiller sur la retraite de Fafner mais qui ne bougent un petit doigt pour le sauver ? Où mène ce rail de chemin de fer ? Krämer propose un dédoublement du Waldvogel, adolescent voulant jouer avec Siegfried (idée assez jolie mais restée à l’état d’ébauche) sur le plan scénique, la soprano intervenant des balcons.
Quant au troisième acte, si l’idée de réutiliser le grand miroir penché, augmentant la profondeur de la scène, appliquée cette fois à une bibliothèque dont Erda et les Nornes (bien nombreuses) seraient les conservatrices, n’est pas mauvaise en soi, on rage de constater qu’elle n’est pas du tout utilisée théâtralement , si ce n’est lorsque Wotan balance une allumette derrière lui pour symboliser la fin du savoir comme début du crépuscule des dieux (ach so ! kolossal finesse !). Et pourtant, ce dialogue Wotan-Erda est l’un des plus importants du Ring entier, lourd de signification sur la personnalité du dieu ! La confrontation avec Siegfried se déroule devant le rideau noir, réduisant bien inutilement l’espace, et le réveil de Brünnhilde ainsi que la scène finale retrouvent le grand escalier du Walhalla pour décor, les deux héros se décidant à évoluer vers l’avant-scène (le monde des humains), un tas d’autres personnages dont on ne sait qui ils sont voguant finalement vers les sommets. Rideau jusqu’en juin pour ce Ring dont on aimerait dire qu’il est acculturé.

A ce vide dramaturgique et stratosphérique à la fois, il fallait un juste pendant musical. Nicolas Joel l’a fait : il a pour nom Philippe Jordan. On nous dit – et le buzz est assez savamment orchestré – que les musiciens de l’orchestre adorent Jordan. Outre le fait qu’on s’en fiche comme de l’an quarante, on aimerait mieux qu’ils le détestent. Quand on connaît la réputation rebelle de l’orchestre, les voir devenus si moutons ne peut que nous rendre perplexe. Essayons d’être honnête : instrumentalement parlant, à part l’habituelle pagaille aux vents lors de l’évocation de la forêt au I,1 et quelques cuivres mal sonnants au III, c’est impeccable de tenue. On ira même jusqu’à admettre que les Murmures de la forêt au II étaient très évocateurs. Et on en restera là des compliments. Car, pour le reste, c’est l’emm…….. maximal. On passerait presque sur les dynamiques mollassonnes qui font que, dès que les cuivres se réveillent un peu (fin du I, interlude du III), on n’entend plus qu’eux. Mais le pire crime de lèse-wagnérisme est bien de cantonner l’orchestre dans un rôle d’accompagnement et d’oublier qu’il doit être, qu’il est un acteur essentiel du drame. D’où la sensation que rien n’est tenu, que la direction d’orchestre se perd dans des détails « pour faire joli » au lieu de se focaliser sur l’action, d’être producteur de tension. Tout est sous contrôle, mais en creux ; Jordan ne lâche presque jamais l’orchestre. Je n’ai pas souvenir de m’être autant ennuyé sur le plan orchestral pour quelque Ring que ce soit, Eschenbach et l’orchestre de Paris compris.

Ce double gâchis scénique et orchestral est d’autant plus regrettable que la distribution, dans un environnement vocal wagnérien qu’on sait sinistré, est plus que correct ; sans grande surprise, ni positive ni négative. Torsten Kerl est un Siegfried « de poche », vocalement parlant. Tout ce qu’il fait est de belle tenue technique, le timbre est agréable mais monochrome, et la voix se perd dans le vaisseau de Bastille. Il faut l’apathie « jordanienne » pour que ce Siegfried ne soit pas couvert systématiquement par l’orchestre, ce qui arrive quand même à la fin du premier acte et dans la scène finale. De plus, Kerl se montre incapable de compenser ce que Krämer ne lui a pas donné, à savoir sa conception du rôle. Ce Siegfried est insipide théâtralement. On ne sait jamais ce qu’il faut en penser. Tant scéniquement que vocalement, Lance Ryan (Siegfried de la dernière année de la production de Dorst à Bayreuth) était bien plus intéressant dans sa composition d’un sauvageon zappeur.
J. Uuusitalo
Katarina Dalayman est une Brunnhilde prudente, sur laquelle peu de reproches purement vocaux pourraient être émis (je trouve que la voix bouge un peu trop rapidement, en regard de la durée restreinte de son rôle), mais, là encore, il serait vain de chercher la moindre caractérisation du personnage. Et pourtant, cette Brunnhilde pourrait être bigrement intéressante si metteur en scène et chanteuse daignaient s’intéresser à ce qui se dit et se joue, à savoir le processus psychologique qui consiste à devoir accepter les conséquences de ce qu’on a lancé dans le drame précédent : la transition du statut de fille de dieu à simple héroïne, ça n’est pas rien !
Juha Uusitalo passe pour le Wotan de la décennie. Bien pauvre décennie ! Je dois avouer n’avoir jamais été séduit par ce chanteur à la voix monochrome qui, à mon sens, fait passer un manque évident de moyens pour une saine gestion de la voix au cours d’une représentation. Ce soir-là, son entrée en SDF dans l’antre de Mime fut proprement calamiteuse (voix crayeuse, manque de projection) et si le volume vocal s’améliora par la suite, ce fut pour nous délivrer un Wanderer aussi concerné par son rôle qu’une speakerine énonçant le Bottin. Le Mime de Wolfgang Ablinger-Sperrhacke fut sans doute le meilleur compromis scénico-vocal de la soirée. Un Mime qui pense plus à chanter qu’à faire du « sprechgesang », ça devient assez rare pour le noter. Il essaie visiblement de tirer tout ce qu’il est possible d’extraire du rôle tel que « vu » par Krämer. C’est du bon travail de professionnel, particulièrement à la fin de l’acte 1.
Peu de choses à dire sur l’Alberich de Peter Sidhom. La voix manque de noirceur. L’opposition avec son frère n’est pas assez violente mais l’ensemble reste correct. Le Fafner de Stephen Milling est excellent sur le plan vocal mais le vide sidéral de la caractérisation du personnage ne lui permet de donner sa pleine mesure à ce court mais néanmoins intéressant rôle. Waldvogel très quelconque vocalement d’Elena Tsallagova. Erda mieux que correcte de Qiu Lin Zhang, qui donne le mieux de ce qu’elle peut, compte tenu des contraintes imposées par Krämer et Jordan. On l’aura compris : le plateau vocal aura, en dépit de sa relative homogénéité, peiné à sauver ce Siegfried du désastre pré-décrit.

Cette production est intervenue au moment de la publication de la programmation 2011-2012. Nous avons donc une vision de trois années (une achevée, une quasiment terminée, une troisième clairement définie) de l’Opéra national de Paris sous la direction de Nicolas Joel. Nous renvoyons les fidèles lecteurs de ce blog aux remarquables analyses développées par notre confrère Musicasola :
3 chroniques auxquelles j’ajouterais cet extrait d’une quatrième : « Avec Jordan, au contraire, les sonorités sont laides, les chanteurs sont couverts au premier forte, et la lettre morte de la partition ne devient rien de mieux que lettre morte sonore. Il y a presque quelque chose d’un Sarkozy dans cette étonnante capacité à faire fondre avec une telle rapidité un capital de départ considérable. Sauf que Jordan est aussi mou que Sarkozy est surexcité, et que je n’ai jamais, au grand jamais, soutenu Sarkozy, alors que j'ai cru très fort en Jordan... »
Disons-le clairement : Nicolas Joel a roulé son monde dans la farine comme le président de la République. Après avoir dit tout le mal qu’il pensait de son prédécesseur, il se vantait de faire venir les stars du chant. A deux ou trois exceptions près, elles sont où, les grandes stars du chant (on parle ici de stars justifiées, pas de Netrebko) ? 80% de la production viennent de reprises vieillottes, souvent mal rafistolées, hors de la présence du metteur en scène. Les nouvelles productions sont quasiment toutes à pleurer d’ennui théâtral. L’orchestre est content car on le laisse ronronner. Des productions passent de Garnier à Bastille pour faire plus de fric sans la moindre considération sur la viabilité scénique du dit transfert. Le service de presse ne supporte pas la liberté de parole de certains médias (j’en ai fait l’expérience, étant suspendu des invitations de l’ONP). Au moment où l’exposition consacrée à l’ère Liebermann connaît ses derniers jours et ravive de formidables souvenirs, force est de constater que Nicolas Joel s’est planté ou qu’il a trompé celles et ceux qui ont pris la décision de le nommer à ce poste. La France footeuse s’est débarrassée de Domenech en 2010 dans les conditions que l’on sait. La France citoyenne va sans doute renvoyer Nicolas Sarkozy à son bling-bling en 2012. Combien de scandales et de Knysna musicaux faudra t-il encore supporter avant qu’un autre Nicolas fasse l’expérience du siège éjectable ?

Philippe Houbert
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