jeudi 7 avril 2011

Et maintenant, le générique/primitif italien

V V - ∏ ∏ 
- Paris, Salle Cortot, le mardi 29 mars 2011
- Beethoven, Sonate n°23 en fa mineur, op. 57 - Liszt, Rhapsodie Hongroise n°6, S.244/6 - Rachmaninov, prélude op. 32/5 en sol majeur - prélude en sol dièse mineur, op. 32/12 - prélude en si bémol majeur, op. 23/2
- Anna Fedorova, piano

- Beethoven, Sonate n°17 en mineur, op. 31/2 - Liszt, Grand Solo de concert, S. 365 - Chopin, Ballade n°3 en la bémol majeur, op. 47
- Olaf Laneri, piano
Le générique hongrois
 Honnêtement, c'est une pure coïncidence. Pour rappel, et si vous n'avez pas le courage de suivre les liens ci-dessus, les termes générique et primitif n'ont rien ici de dépréciatif, au contraire : du moins tant qu'ils s'appliquent, comme dans ces trois cas, à une certaine caractérisation de ce qui, heureusement, survit des principales écoles nationales du piano. A l'instar de la soviétique et a contrario de la hongroise, l'italienne a fourni aux Mardis d'Animato certains de leurs meilleurs éléments : la jeune Francesca Vidal qu'on serait intéressé de réentendre, certains des candidats intéressantes au dernier Concours Chopin (notamment Leonora Armellini), la remarquable Mariangela Vacatello, le magnifique Federico Colli bien sûr. Olaf Laneri fait partie de la première génération des jeunes découverts par Marian Rybcky, et qui, comme Yakov Kasman ou Sofia Gulyak, reviennent, à maturité, se produire aux Mardis. Laneri ne semble toutefois pas faire la carrière des deux pré-cités, même s'il a à son actif l'enregistrement d'une intégrale des sonates de Beethoven (des sonates auxquelles j'ai pu jeter un coup d'oreille, elle semble tout à fait honorable, plus en tout cas que certaines contemporaines qui nous été vendues ces dernières années). 

Avant son entrée en scène, il aura fallu subir une des turpitudes de la programmation animatienne, qui ordinairement vient d'un Est plus lointain mais parfois, hélas, parvient à nous montrer ce que la formation post-soviétique (ou ceux qui s'en échappent pour des raisons hélas souvent évidentes) produit de pire. Pire, en l'espèce et pour rester dans la saison en cours, qu'Elizaveta Ivanova, dans un genre très proche à tous points de vue. Anna Fedorova est une jeune fille au charme irrésistible, douée d'une forme de présence énergétique (cet anglicisme blairiste convenant très bien, si vous saisissez l'idée) donnant l'illusion permanente de la tension, et d'une indéniable intelligence musicale caractérisant tout à peu près dans le style qu'il est convenu d'appeler juste. Un prototype pour les concours modernes, au même titre que les asiatiques, d'autant que tout cela est exécuté avec le plus beau des sourires. Naturellement, le piano est à l'avenant, ou plutôt en proportion de ces multiples compensations qui ne trompent pas grand' monde : affreux, et ce de plus en plus en fur et à mesure d'un programme cent fois trop difficile pour la jeune Ukrainienne. Là où cela devient insupportable, c'est quand les compensations prennent une autre tournure que les attrape-nigauds classiques susmentionnés, et que l'on bascule dans le numéro soit de pure séduction théâtralisée, comme dans la seconde section de la rhapsodie jouée comme une sorte de danse du ventre préparatoire au strip-tease (effectivement, la dernière partie était plus que déboutonnée). La vulgarité des Rachmaninov laisse pantois et par charité, je m'abstiendrai d'évoquer la volodoserie de rappel (imaginez seulement : au milieu de cette horreur, je glissais à mon voisin "on dirait un chinois" !).

Après cet apéritif déprimant (et qui laissait le Yamaha exsangue d'avoir tant fait crac-pschit, voire crac-boum-uh), forcément, notre signor Laneri avait le champ libre pour paraître à son avantage. Ce qu'il parvient à faire non sans laisser, au début, planer des doutes quant à, disons, le feu sacré qui serait le sien. C'est le problème des pianistes génériques : ils ont l'air quelconques de prime abord, parce qu'ils ne musicalisent strictement rien et tâchent simplement de bien jouer de la musique, donc, pour commencer, par bien jouer de leur instrument... sans même montrer, contrairement à d'autres, qu'ils en sont capables ni comment ils en sont capables. La relatif indifférenciation dynamique (on repense à Jando), tendant un peu tout vers un poco forte épicentrique, est un des aspects caractéristiques de ce jeu d'apparence anonyme. Sauf que la qualité, parce que rare, n'est jamais anonyme, et qualité il y a bien ici. Univoque, sa Tempête l'est, mais pas sur un versant qui glisserait vers l'anecdotique ou la trivialité. Les tempos manquent certes de retenue - mais ont le mérite d'être assez cohérents les uns par rapport aux autres), et d'êtres stables -, mais ce relatif empressement ne nuit pas à l'impression générale de sérieux, voire de saine sévérité se dégageant de ce jeu. Le naturel, la très grande économie expressive du II séduit malgré la présence un peu massive du son.. C'est le rondo qui est un peu plus frustrant par son manque de mystère - mais qui est susceptible de saisir celui-ci dans ce mouvement sinon les plus grands ?
La découverte du Grand Solo de Liszt (à ne pas confondre avec le Grand Galop...), dont je n'ai même pas réussi à trouver la partition, est en fait celle, non précisée au programme, de l'arrangement qu'en a fait Leslie Howard pour son intégrale qui se voulait plus qu'intégrale : c'est en réalité une pièce concertante - et le de concert du titre est sans doute à prendre au sens du genre et non du style. Sans orchestre, la pièce paraît certes trop longue et bavarde pour sa substance - plus, pour donner un ordre d'idée, que les paraphrases, qui sont de la musique sous-estimée... Mais elle permet d'apprécier, ce qui était sans doute en partie le but du jeu, les très solides fondations de ce pianiste dont il paraît que, adolescent, il travaillait tout le répertoire de Michelangeli pour espérer un jour l'égaler. Ce n'est pas Michelangeli ici, mais l'on peut plus clairement dans cette partition dont je préfère ne pas connaître le nombre de notes apprécier le caractère discrètement typé de la technique de Laneri, qui emprunte plus nettement que les jeunes italiens que l'on a pu entendre au style de Michelangeli, ou peut-être de Fiorentino : a contrario de la plupart des hongrois et russes, une assise assez basse, mais très droite et statique. L'absence de domination et d'appréhension globalisée du clavier est compensée par la très grande souplesse des avant-bras, la fluidité des déplacements qu'elle permet, et bien sûr l'élasticité permanente du poignet, encore plus décisive ici que quand le pianiste est positionné haut. Il en résulte une manière de grand style, comme on dit ou plutôt disait, certes aussi sobre et peu charmeur qu'imaginable, mais cependant agréable à sentir. Le grand style, dans le sens moiseiwitschien, est bien ce qu'il faut à l'impossible Ballade en la bémol : on s'en approche plus ici que neuf fois sur dix, même si l'épure et la simplicité ne sont qu'approchées. 
Le côté sympathique, encore une fois, du bon pianiste générique un peu primitif, c'est qu'aucun de ses traits n'est développé dans un sens qui permettrait de justifier son éloge, mais qu'au moins ces traits partent tous dans la bonne direction. Alors, bien sûr, je le réentendrai avec plaisir, lui aussi.

1 commentaire:

Loïc a dit…

Bonjour Théo,
Le solo de concert est une pièce connue en fait, éditée chez Breitkopf à l'époque, et qui est dééclinée sous 3 versions à ma connaissance.
La plus connue (sous le nom de Concerto pathétique) est de loin celle pour deux pianos enregistrée avec succès par Argerich/Freire et surtout Heidsieck et sa femme.
Il existe également une version piano et orchestre dont l'enregistrement officiel de Lortie surpasse celui d'Howard... Même si un live de Katsaris de 1984 met tout le monde KO!
Concernant la version solo, Andaloro, dans l'intégrale Naxos, signe la référence absolue à mon sens ; vraisemblablement l'un des tous grands disques de piano de ces dernières années.