Freire, un règne tranquille

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- Paris, Salle Pleyel, le lundi 11 avril 2011
- Schumann, Arabeske en ut majeur, op. 18 ; Fantaisie en ut majeur, op. 17 - Prokofiev, Visions Fugitives, op. 22 (n°2, 3, 5, 6, 7, 10, 11, 17) - Granados, Quéjas, o la maja y el ruisenor (Goyescas, n°4) - Liszt, Waldesrauschen (2 Etudes de Concert, S. 145, n°2) ) ; Valse oubliée n°1 en fa dièse mineur, S. 215/1 ; Rhapsodie Hongroise n°3 en si bémol majeur , S. 244/3 ; Ballade n°2 en si mineur, S. 171 ;
- Nelson Freire, piano


Je n'avais pas entendu Nelson Freire en récital depuis très longtemps, huit ans je crois - et en mettant à part son duo avec Argerich. En ayant plutôt un bon souvenir, et étant par ailleurs resté sur sa remarquable interprétation du 2e Concerto de Brahms cette saison, j'avais quelques attentes vis-à-vis de cette soirée. Elles ont été satisfaites, mais pas vraiment là où je le pensais. Au total, ce récital m'a laissé une impression d'homogénéité assez étonnante compte-tenu de la grande hétérogénéité du programme. Ce qui m'a étonné étant que la seconde partie soit à hauteur, voire meilleure que la première, cette dernière n'ayant pas tenu toutes ses promesses : ce qui peut, au fond, se comprendre : Freire joue les piliers du répertoire schumannien depuis tellement longtemps, sans vraiment chercher à s'y renouveler (ce ne serait d'ailleurs pas forcément souhaitable), que le feu sacré, l'envie de dire et de conduire n'apparaît qu'en filigrane. Cela reste beau, pianistiquement plutôt solide, et on aurait tort dans le contexte de déréliction actuel de cracher dans cette soupe là - le raisonnement est comparable avec la bienveillance dont est forcé de faire preuve à l'égard d'Andsnes : qui joue aussi bien du piano vaut bien que l'on soit ou patient, ou tolérant quant au manque de substance discursive.

Par le menu, cela donne une séquence schumanienne globalement au niveau de celle, rigoureusement identique, proposée par Igor Tchetuev l'été dernier. Mais différente, à n'en pas douter. En particulier dans l'Arabeske, plus anecdotique ici quoique bien jouée : bien sûr, on peut défendre cette vision effleurée, à peine allusive, et en même temps séquencée y compris au sein des refrains, comme plus proche d'un certain idiome. Mais à force d'épouser un idiome lui-même caricatural, et bien que Freire ne soit pas le plus complaisant des pianistes, on tombe un peu dans le cliché de la miniature fugace, aux humeurs discrètement versatiles et fragiles. Les mineures, en particulier la première, manquent de relief, de profondeur de respiration, de drame - même sous-entendu, pour le coup. Reste le son, toujours d'une plasticité caressante, et la transparence que permet la qualité de l'oreille, faisant du Zum Schluss la page la plus réussie.
Loin de la majesté impérieuse de Tchetuev ou, encore plus récemment, de l'ouragan Buniatishvili, la Fantaisie bénéficie de ces mêmes enviables qualités et pâtit des mêmes limites, mais, assez curieusement, pas au même degré dans chacun des mouvements.

Le premier se présente dans une vision assez unitaire, défendue dans un tempo allant et ne prenant pas le Legendenton comme une grand section centrale, mais davantage comme un développement relativement apaisé du matériau initial. C'est intéressant, et bien construit, mais quelque chose est un peu frustrant : peut-être le fait que la descente de main droite introduisant la légende proprement dite ne paraisse pas résulter d'un épuisement initial. Pourtant, dans l'exposé comme la récapitulation, les plans sonores sont denses et intelligibles, et tout est réuni, en théorie et sur le plan technique, pour que le climat sauvage et fantastique apparaisse. Tout, sauf un surplus d'envie, de combativité qui tendrait suffisamment l'architecture. Le même phénomène s'observe quand survient le thème de la ferne Geliebte : l'extrême naturel, à sa façon admirable, avec lequel cette irruption intervient a quelque chose de dérangeant. Ce thème ne sort-il pas de nulle part dans le mouvement ? Ne devrait-il pas contenir soit un résolution totalement inattendue, troublante dans son apaisement, soit comme une annonce de l'esprit de la suite ? Un peu comme dans l'Arabeske, là encore tout est beau : mais j'ai presque envie de dire trop facile.
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Le II, comme toujours, commence bien trop fort, et de plus est exposé à rebours de la logique dynamique de la partition (la fin de la marche harmonique initiale décroît et le second thème est joué moins fort que le premier). Mais ceci mis à part, le jeu est ici plein de choses très remarquable, dans la souplesse qui fait trop souvent défaut dans cette page, voire le rebond, étonnant de constance et d'heureuse conséquences pour la conduite musicale - typiquement dans les sections comme ci-illustré. Les chutes de tension existent (section en la bémol), mais le contraire est rarissime. La coda n'est pas d'une grande précision (même remarque), mais l'essentiel est sauvé, à savoir que Freire ne se cache derrière son petit doigt, c'est le cas de le dire. Il ne ralentit pas, n'arrange pas, et trouve l'énergie de renchérir sur son engagement une fois le plus difficile passé. On se dit alors, avec joie, que le feu sacré est revenu.
Ce n'est malheureusement pas vrai pour le finale, qui n'a rien d'infamant mais ne renoue en rien avec le désir de raconter, et de montrer comme Freire peut bien jouer du piano. D'un autre côté, il faut considérer l'atmosphère absolument détestable imposée par le public (pur et bruyant produit du journalisme officiel, qui fait sa sortie de l'année pour aller écouter le pianiste qui n'a que des diapasons d'or, et qui réussit l'exploit d'applaudir quatre fois dans la première partie). Je pardonnerais à n'importe qui de ne pas prendre à chaque instant l'enjeu au sérieux : comme disait Brendel, à Paris on peut bien jouer n'importe comment, le triomphe est assuré. 

D'ailleurs, après cela, il faut rendre justice à Freire d'avoir fait comme s'il ne revenait pas jouer pour les mêmes gugusses. Ses Visions Fugitives n'ont strictement rien d'idiomatique (mais alors, vraiment rien), mais ont deux mérites certains : le premier, évidemment, d'être défendues avec une qualité pianistique toujours proche de ce que Freire fait de mieux, le second, de proposer autre chose qu'une carte postale (regardez, je joue de la musique russe, à la russe). En clair, cela ressemble à des préludes de Debussy à peu près tout le temps (Freire jouera d'ailleurs Les collines d'Anacapri en rappel), mais c'est très bien fait. Et forcément plus ou moins convaincant selon les pièces : dans les n°3 ou 7, on écoute presque une autre musique, mais qui est assez irrésistiblement belle. Et plus encore dans le n°17 (à nouveau, la qualité audible de l'oreille, qui fait sonner le piano juste). Dans le ridicolosamente (n°10), en revanche, ou dans le n°6, cette sorte de substitution (vers une sorte de Mompou ?),  est moins crédible... D'ailleurs, passer de Prokofiev à Granados est une gageure que Freire réussit à moitié, faisant assez croire à une continuité d'imaginaire sonore et lyrique, et se jouant par ailleurs avec une facilité belle à contempler de la grande complexité de la partition de Quejas ; cela n'empêche pas de se demander... ce qu'au juste cette pièce, certes superbe, vient fait ici.
Écouter et commenter les Liszt clôturant le programme m'est bien difficile. Ce n'est pas de la faute de Freire : c'est de celle de Ránki, même si aucune pièce n'a été entendue par les deux. Fatalement, ce Liszt parait manquer de vie rythmique intérieure et extérieure, d'assurance dans le discours, de densité dans les passages dépouillés. Mais avec un effort d'abstraction, il faut néanmoins plus qu'audible, et souvent d'une belle distinction. Encore et toujours, la distinction de Freire, toujours un peu la même, avec cette main gauche qui fait sonner (très bien) plus qu'elle ne chante et cette droite qui vocalise la ligne de manière un peu systématique et univoque (mais avec quel métier). C'est assez pour offrir un Waldesrauschen très naturel, plein de tendresse et par ailleurs assez étonnamment propre : c'est pourtant tout à fait le gendre de pièce que Freire savonne largement, et l'on tenait encore la preuve qu'il était dans un bon soir. Dans une optique très proche, sa valse oubliée exagère un peu la valorisation du legato et de la fluidité harmonique, et manque un peu de charme au premier degré, tout comme la rhapsodie en si bémol. 
La 2e Ballade permet, elle, de finir sur une impression très agréable, montrant très clairement un Freire en pleine possession de ses moyens : toute la deuxième moitié de l'oeuvre, à partir du retour du si mineur (le stringendo et les pages suivantes) le montre assez traversé et désireux de montrer l'étendue de ses possibilités. Ce ne sera pas le grand frisson épique ici permis, mais incontestablement, un chant, une arche tendue sobrement mais avec assurance et grand savoir-faire, sans compensations, sans tricheries, et surtout sans représentations ajoutées. Mieux vaudra toujours cent fois, dans s meilleurs jours, cette probité noble jusque dans ses fragilités, et dieu nous préserve de Volodos.

Roi un peu malgré lui, notamment auprès d'un public orphelin d'Argerich, Freire a la dignité de ne pas profiter de son prestige pour tomber dans la facilité - même si son Schumann un peu fatigué, aujourd'hui, flirte parfois avec elle. France Musique a, après coup, expliqué en chœur que l'on avait entendu ce lundi à Pleyel un des récitals de la décennie, voire beaucoup plus, (et en même temps que Barenboim ferait bien d'arrêter de jouer du piano) : ma foi, que répondre à cela... L'essentiel est que le principal intéressé continue à se présenter comme le pianiste qu'il est et tâche d'en montrer le meilleur. Tant que cela dure, je ne suis pas fondamentalement opposé à ce qu'on continue à le faire passer pour le plus grand pianiste du monde... Mieux vaut lui que Kissin, ou celui déjà cité, ou dieu sait qui. Qu'il règne donc tranquille.

Théo Bélaud
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