samedi 30 avril 2011

Le Paris pascal (I), Parsifal

V / ∏
- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le jeudi 14 avril 2011

- Wagner, Parsifal

- Nikolaï Schukkof, Parsifal ; Angela Denoke, Kundry ; Kwangchul Youn, Gurnemanz ; Michael Volle, Amfortas ; John Wegner, Klingsor ; Steven Humes, Titurel
- Chœur et orchestre du Münchner Staatsoper
- Kent Nagano, direction


Si je place en tête d'illustration un portrait de Nikolaï Schukkof, c'est comme parabole de ce qui aura été la globale surprise de cette unique représentation en version de concert de Parsifal. Une version de concert, certes, mais qui n'aura essentiellement valu que sur le plan vocal, de manière paradoxale dans cette configuration dont on aurait attendu qu'elle valorise davantage le personnage-orchestre que la moyenne des productions scéniques. Non que, contrairement à ce que laisse croire le très étrange consensus (mon camarade Houbert mis à part), l'on était resté sur une mauvaise impression orchestrale lors du dernier Parsifal parisien, monté à Bastille dans la déjà célèbre production de Warlikowski et sous la baguette d'Hartmut Haenchen. Ccelle-ci s'était montrée assez remarquable, et avait été bien servie par un fort bon orchestre de l'ONP : avec ses grandes qualités (transparence et intelligibilité, beauté de la petite harmonie, précision de la grande, finesse générale), et ses défauts habituels (manque de densité, d'impact, voire de méchanceté). Haenchen n'a--il pas, d'ailleurs, été encore salué un peu partout pour le Parsifal monté à la Monnaie cette saison ?
Ceci étant dit, il est vrai que l'on attendait au moins aussi bien, sinon mieux de l'orchestre de l'Opéra de Munich et de son directeur Kent Nagano. Ces musiciens avaient d'ailleurs brilé lors de leur dernière venue au TCE, en décembre 2009, dans une luxueuse (Harteros, Grigolo) Bohême excellemment dirigée par Ascher Fisch. Comme il semble relativement improbable que ces bavarois prennent moins au sérieux ou connaissent moins bien la partition de Parsifal que celle de La Bohême, il faut bien s'interroger sur la faculté de Nagano de se montrer à hauteur tant du propos musical que des simples enjeux de réussite technique. Le premier acte, à cet égard, laisse une impression meurtrière : du début à la fin, presque rien n'est franchement en place, et comme rien n'est non plus franchement foutraque, le sentiment d'un flottement désagréable prédomine, laissant à penser que l'orchestre pourrait éventuellement bien jouer mais qu'une absence totale au podium de vision architecturale et de conception des équilibres harmoniques l'en empêche en permanence. 
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Ce défaut sera assez largement effacé dans le II, dont les difficultés de direction ne sont vraisemblablement pas de même nature - mais pour la subtilité, à nouveau, il faudra repasser, et sur cet acte qui était une grande réussite de Haenchen, il faudra du reste m'expliquer en quoi les munichois étaient si supérieurs à l'Opéra de Paris. Rechute spectaculaire, hélas, dans le III, avec des dernières pages absolument bâclées dans la plus grande confusion, ce qui n'est assurément pas le meilleur moyen de laisser une impression favorable.
Au-delà de cette mise en place généralement approximative, c'est surtout la mollesse et le manque de décision, de clarté du geste qui frustre dans la direction de Nagano. Certains instants en sont très symptomatiques, comme le basculement dramatique en fa mineur du prélude du I (ci-dessus), qui comme si souvent fait ce soir office de premier juge de paix, et dont le jugement est plus que sévère. Ou, toujours dans le I, Gurnemanz : "kann er selbst Helige mit dem verwunden, den Gral auch waehnt' er fest schon uns entwunden!" : avancée inconsistante, progression dynamique incertaine, discipline des violons mal assurée hypothèquent la force narrative comme à d'innombrables autres endroits (Kundry, "seine Mutter ist tod", évidemment...). 

Certes, ici et là, la magie sacrée de la partition instrumentale opère, incidemment mais de assez pour y croire un peu : dans l'excitation des vingt dernières minutes du second acte, même si la conclusion proprement dite de celui-ci reste assez timide ; et sur cette lancée de prise de confiance, dans un prélude du III étonnamment bien tenu - avant, donc, un fâcheux effondrement progressif. Mais dans l'ensemble, le manque de cohésion des cordes, de distinction des cuivres et d'engagement de la petite harmonie (nonobstant quelques beaux solos) déterminent largement une écoute frustrée du grand rite symphonique attendu. On en vient dans l'enchantement du vendredi saint à se demander ce que le chef veut entendre, tant cela semble indéterminé, aléatoire : la seule partie des premiers violons au climax de l'enchantement (ci-dessus), résume au fond cette non-direction, au sens premier du terme : on ne sait où l'on va, surtout là où l'oreille attend d'être emmené quelque part. Et ici comme ailleurs, la rapidité générale (moins de quatre heures, avec un troisième acte notamment bouclé à peine plus d'une heure !) renforce davantage l'impression d'une vision floue qu'elle n'en définit une, comme c'était le cas avec Haenchen, dans des tempos comparables.
photo palpatine

Il faut donc se rattraper sur autre chose, et il n'était nullement écrit que ce fût possible. Du moins, en-dehors du retour tant attendu de la Kundry d'Angela Denoke, déjà formidable dans son alternance avec Waltraud Meier à Bastille, et qui depuis s'est payé le luxe d'utiliser la petite marge de progression que l'on pouvait lui accorder. Sa Kundry est désormais, sans doute, un sommet du chant wagnerien d'aujourd'hui, ce que certains considéreront comme une position par défaut, mais du chant opératique en général et wagnerien en particulier, il en va un peu comme du piano : la déliquescence généralisée n'empêche pas l'éclosion de merveilles solitaires. Et Denoke, qu'elle chante Berg, Zemlinsky, Janáček, encore Janáček ou Wagner, fait partie de ces exceptions. Son autorité n'a fait que croître depuis trois ans, dans ce rôle si exclusif, et son II à elle est un spectacle dans le spectacle, trop idéal pour que l'on s'attarde sur le détail.
On s'attendait à ce que Denoke, dans le II principalement, écrase son principal partenaire et accentue les faiblesses présumées de Nikolaï Schukkof. Dire qu'il n'en a rien été serait un peu exagéré, mais le fait que le ténor autrichien, Siegfried encore incertain, parait prendre ses marques en un Parsifal très humain, de timbre comme de prosodie, de plus en plus touchant à mesure de l'avancée de l'opéra. La cohérence dont il faut preuve dans son identification anti-héroïque au personnage est donc aussi cohérence avec ses moyens vocaux, limités en projection certes, mais non dénués de finesse dans le vibrato comme le phrasé. Son duel avec Klingsor pâtit certes de la limite en question, mais reste crédible, et c'est plutôt le magicien de John Wegner, assez artificiellement maléfique et d'une agressivité surjouée qui souffre de la confrontation vocale.
De g. à d. : S. Eckhoff (chef de chœur), Schukkof, Denoke, Youn, Volle et Nagano

L'autre bonne surprise vient du Gurnemanz de Kwangchul Youn, qui après avoir été Marke, Fasolt et Hunding à Bayreuth décroche ici, je crois, son rôle de consécration. Naturellement, passer après Selig dans ce rôle est foncièrement cruel, mais cependant bien moins que l'on pouvait s'y attendre. Le baryton coréen, doté d'un timbre monochrome mais assez noble et posé avec calme et sans vibrato superflu, assure fort bien son I, timidement au début, mais de plus en plus assuré ensuite : ce qui n'est pas sans mérite ajouté, tant l'approximation rythmique de Nagano le met parfois en difficulté. Il n'aura pas totalement récupéré de cette belle prestation au III, et son enchantement est quelque peu éteint (dupliquant la fragilité émouvante de Schukkof alors qu'un contrepoint en solidité aurait ici été parfait).
Les membres de la troupe du Staatsoper livrent également des prestations plus qu'honorables, même si le Titurel de Steven Humes ne sort pas précisément des abysses tombales. Tatonnant au début, l'Amfortas de Michael Volle prend ensuite une belle assurance et clôt son III avec panache et une sincérité assez poignante.

On passera sur l'utilisation malvenue et totalement manquée de solistes du Tölzer Knabenchor en écuyers... Les Filles-Fleurs (Hanna-Elisabeth Müller, Laura Tatulescu, Gabriela Scherer, Evgeniya Sotnikova, Tara Erraught, Okka von der Damerau), placées entre le chœur et l'orchestre sont en revanche tout à fait satisfaisantes. Le chœur, lui, se sort bien de sa tâche rendue ingrate par l'imprécision de la direction (les "zu lezten Mal" du III sortent un peu au petit bonheur la chance, mais enfin ils sortent : là encore, n'en déplaise aux snobs, c'était autre chose à Bastille). Surtout, pour boucler la boucle, il faut hélas attribuer un double carton. Jaune pour l'absence d'une recherche de spatialisation chorale de la fin du I (les sublimes parties de sopranos et altos, chantées en coulisses, sont inaudibles), alors que le TCE se prête fort bien aux indications de chant en "haut de coupole" demandées par Wagner : pourquoi ne pas avoir utilisé les loges de galeries, qui auraient été tout à fait idéales ? Rouge, pour les cloches... pré-enregistrées !!! Décidément, ce Parsifal aura été uniquement vocal... et scénique. Un comble. Gageons que la prochaine version de concert élyséenne, avec Gatti et son plateau bayreuthien, rééquilibrera les choses.
Théo Bélaud
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