Skip Sempé-Pierre Hantaï : l’art de l’essentiel


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- Paris, Cité de la Musique, Amphithéâtre, le vendredi 25 mars 2011

- Rameau, Pièces pour clavecin et transcriptions pour deux clavecins d’extraits des Indes galantes, Hippolyte et Aricie, Dardanus, Les Fêtes d’Hébé, Platée, Zoroastre, Les Paladins, des Nouvelles Suites de clavecin de 1728 et des Pièces de clavecin en concert de 1741 et 1752.

-Skip Sempé, clavecin Goujon/Swanen 1749-1784
- Pierre HantaÏ, clavecin Ruckers/Taskin 1646-1780
Skip Sempé

Par Philippe Houbert

A la question : « comment choisissez-vous vos concerts ? », je ne sais pas toujours répondre précisément. Un doux mélange de curiosité boulimique, d’attirance vers des œuvres de mon petit Panthéon, de formules d’abonnement plus ou moins attractives …. et puis, quelques artistes qui me feraient bouger quand bien même ils se mettraient à jouer  Au clair de la lune . Tout cela pour dire que, j’ai beau être un ramiste forcené, la perspective d’entendre un concert uniquement consacré à des transcriptions pour deux clavecins de pièces du grand Jean-Philippe ne m’aurait pas enthousiasmé plus que ça, si le seul nom de Pierre Hantaï et le plaisir de réentendre Skip Sempé ne m’avaient aimanté vers l’amphithéâtre de la Cité de la musique.

En 1735, le succès des Indes galantes est tel que Rameau  en fait paraître une réduction destinée aux « amateurs ».  Il y explique qu’il y « présente les symphonies entremêlées des Airs chantants, Ariettes, récitatifs mesurés, Duos, Trios, Quatuors et Chœurs ….. en tout plus de quatre-vingt Morceaux détachés. J’ai formé quatre grands Concerts en différents tons : les symphonies y sont même ordonnées en pièces de Clavecin, et les agréments y sont conformes à ceux de mes autres pièces de clavecin. » Il y ajoute une quatrième entrée préparée pour la reprise de l’année suivante. Ce sera les Sauvages qui viendront compléter la version des Indes galantes telle qu’on la connaît aujourd’hui.
Dans l’édition de 1735 mentionnée ci-dessus, seules cinq pièces exigeaient l’emploi d’un second clavecin. Toutes les autres pièces ont donc été aménagées par Skip Sempé et Pierre Hantaï sur le modèle de ce que Couperin proposait dans l’Apothéose de Lully : la basse jouée simultanément par les deux clavecinistes, ces derniers se répartissant les voix concertantes. D’autre part, les deux compères ont emprunté quelques parties d’accompagnement issues de la partition originale de façon à enrichir la texture harmonique  de la réduction. Enfin, aux Suites des Indes galantes, furent adjointes des transcriptions de pièces extraites d’autres opéras : Hippolyte et Aricie, Platée, Dardanus, les Fëtes d’Hébé, les Paladins, Pigmalion (orthographe ramiste !), Zoroastre. Et, pour faire bonne mesure, Sempé et Hantaï firent quelques emprunts aux Nouvelles Suites de clavecin de 1728 et aux Pièces de clavecin en concert de 1741 et 1752.
Pierre Hantaï
Nous n’allons pas abuser de la patience du lecteur en relatant l’intégralité du concert, ce d’autant que les qualités affichées dès l’Ouverture des Indes galantes firent une forme de fil conducteur près de cent minutes durant. Puisque le concert est disponible sur citedelamusiquelive.tv, j’orienterai les zappeurs éventuels à admirer l’extraordinaire phrasé adopté dans la musette en rondeau des Indes galantes, l’incroyable fantaisie qui supplée l’absence de l’orchestre dans les deux tambourins du même ouvrage, la poésie de la musette de Platée, le Prélude alangui de Dardanus, la Timide, avec ces légers retards, la Sarabande de 1728 (ah ! la main gauche de Sempé !), et cette Marais si couperinesque, et la Chaconne de Dardanus. Ceci rien que pour la première partie d’un concert qui vit se succéder tout ce pour quoi j’adore cette musique : la fantaisie, la poésie, les surprises, la moindre n’étant pas de constater à quel point cette musique, pour la plupart des pièces, orchestrale, sonne aussi merveilleusement pour deux clavecins dès lors qu’on a affaire à deux instrumentistes de ce niveau.
Deux clavecinistes de première classe et deux instruments à leur mesure : les Goujon/Swanen (pour Skip Sempé) et Ruckers/Taskin (pour Pierre Hantaî) du Musée de la musique sont des instruments que nous prenons un plaisir fou à retrouver lors de la plupart des récitals de clavecin donnée à la Cité.

La seconde partie débutait avec la merveilleuse ouverture de Pigmalion, si molassonnement donnée par les Arts Florissants de Christie il y a peu à Pleyel et ici retrouvant tout son mordant. Suivie d’une formidable et si bien nommée l’Agaçante. Et ces menuets « dans le goût de la vièle » de Platée, qui saurait donner un tel festival de notes inégales. Et la Sarabande de Zoroastre, d’où vient la noblesse si douloureuse de cette pièce, si ce n’est du talent d’interprètes qui maîtrisent toutes les composantes du style ramiste. Même commentaire (j’avais prévenu !) pour le sublime prélude de Dardanus qui suit immédiatement. Le concert se terminait avec la fantasque chaconne des Indes galantes et les célèbres tambourins de Dardanus. Une vraie fête pour les oreilles !
Messieurs les Maîtres (comme les appelait un plus jeune claveciniste sur Facebook), on en redemande…

Philippe Houbert
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