mercredi 18 mai 2011

La grande bataille de Karl Kraus...

... un mythe de Sisyphe moderne, en définitive.

La perle journalistique de l'année, hors journalisme musical bien sûr, nous vient du Monde. Plus exactement, du service "culture" du Monde, bien sûr, culture et journalisme étant en quelque sorte les deux jambes d'un guerrier conceptuel très difficile à abattre.

L'abus de Wagner peut entrainer des dérapages, donc.

Nous sommes en 2011, et non seulement pour l'équipe des cultureux du "quotidien de référence" (qui ne signent pas leurs méfaits, un peu comme, disons, des commentateurs de blog) Wagner est toujours responsable du nazisme, mais il est aussi responsable des scandales post-modernes à deux sous qui se jouent pour amuser la galerie d'un temple de la sous-civilisation artistique contemporaine (le cinéma de masse, icône de l'art-divertissant).

Ces gens là connaissent-ils une partition de Wagner ? Non.

Ces gens-là ont-ils déjà réfléchi sur la destinée de l'art allemand d'avant Wagner jusqu'à Hitler ? Bien sûr que non !
Ont-ils lu pour cela les pensées in situ de la crise de cette destinée tragique aux premiers signes d'avènement du IIIe Reich ? Certainement pas.
Ont-ils tenté de comprendre la relation des derniers créateurs et penseurs de valeur allemands et autrichiens (des juifs, presque tous) à cette crise là, de suivre chez eux les méandres du rapport au wagnerisme comme à l'antisémitisme ? Voudrait-on que leurs petites cervelles explosent de confusion que l'on ne s'y prendrait pas autrement. Autant demander à leurs collègues chroniqueurs politiques de réfléchir à la nation française et, en vis-à-vis, au sens du projet identitaire européen (dans sa filiation national-socialiste, par exemple).

Pour tout cela à la fois, il aurait fallu qu'ils lisent Adorno mais aussi et surtout Schoenberg sur Wagner et la tradition germanique, ce qui suppose une certaine volonté de s'instruire sur l'art, et non pas sur la culture : peine perdue d'avance. Il aurait fallu qu'ils lisent Karl Kraus en sus, évidemment. Impossible, sinon ils ne seraient pas journalistes.

Réponse par avance à ceux qui auront tôt fait de lire là une défense de la diatribe de Lars Von Trier : Lars Von Trier s'est disqualifié bien avant cette conférence de presse. Il s'est disqualifié en tombant de la vulgate cinématographique prétentieuse qui plait à la critique culturelle, en plaquant de la musica d'arte (de Wagner, en l'espèce) sur son dernier film, ce qui le rabaisse définitivement au niveau d'un vulgaire Stanley Kubrick (et pourtant, que j'avais aimé Dogville : c'est même le dernier film que j'ai trouvé digne d'un début d'attention).
Ses propos n'ont donc aucun intérêt, de toute façon, et il faut être journaliste pour y prêter attention, et encore plus gloser à partir de là. Ne pas avoir d'idée et savoir les exprimer, n'est-ce pas.
Théo Bélaud - Florian Forestier - Vincent Haegele - Philippe Houbert 
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2 commentaires:

benoitdespinoza a dit…

Tout à fait d'accord avec cette chronique, même si je ne suis pas sûr que l'enjeu en vaille la chandelle.
En revanche j'ai plus de mal avec le "vulgaire Kubrick", dont je suis certes loin d'être un inconditionnel. Je conviens volontiers de ce que l'usage de Ligeti ou de Bartok chez ce dernier est souvent agaçant (sans parler de Strauss/Karajan); mais en fait-ce un cinéaste de la médiocrité de LVT (faiseur prétentieux et onaniste)? Si le fait qu'un cinéaste emploie de la "musica d'arte" (quid?) le condamne nécessairement à vos yeux, il faudra parler du vulgaire Visconti (Senso), du vulgaire Fritz Lang (M, Blue Gardenia, etc.), du vulgaire Godard (passim) voire des vulgaires Straub et Huillet, ce qui ne manque pas de piquant.
Ceci n'enlève rien à la pertinence de votre propos sur Wagner.

Théo Bélaud a dit…

Cher Baruch,

bien sûr, je comprends votre point de vue, étant donné que s'il y a un seul point sur lequel je me sens bien seul parmi mes amis, c'est mon rejet de la musique posée sur le cinéma dès lors qu'elle n'a pas été composée pour le cinéma - et là, en revanche, je peux être très amateur.

J'ai donc été surpris quand mes trois camarades ont accepté, alors que leurs points de vue sur la question sont bien plus nuancés, de signer ce petit billet, je suppose parce que le sujet n'était pas celui-ci et qu'il convenait de marquer le coup.

Ceci étant, on pourrait aussi, il me semble, être un vrai cinéphile et considérer Von Trier autrement que comme un faiseur, ou du moins pas plus que Kubrick... mais c'est un tout autre débat.