La troisième voie du grand style

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- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le mercredi 18 mai 2011

- Mozart, Sonate n°11 en la majeur, KV 331 ; Sonate n°13 en si bémol majeur, KV 333 - Verdi arr. Liszt, Aida, Danza sacra et duetto finale, S. 436  ; Wagner arr. Liszt, Tristan und Isolde, Isoldens Liebestod, S. 447 - Liszt, extraits des Harmonies Poétiques et Religieuses, S. 173 : n°6, Chant de l'enfant à son réveil ; n°8, Miserere d'après Palestrina, n°1, Invocation

- Aldo Ciccolini, piano


Je serai inhabituellement concis quant à cette soirée : qu'on ne s'y trompe pas, cela ne relativise en rien la portée d'un événement tel que l'est chacun des récitals d'Aldo Cicollini depuis quelques années. Mais vis-à-vis de ce que le doyen des maitres pianistes propose dans ce programme, je me suis déjà exprimé ici pour les deux sonates de Mozart et dans l'une des toutes premières chroniques de ce blog pour Liszt. Dans cette synthèse du répertoire qu'il a parcouru depuis quatre ans, Ciccolini n'a pas vraiment proposé de nouveautés frappantes, et d'ailleurs on ne le lui demandait nullement. Le fait qu'il ait déjà donné la partie Mozart dans la même salle en 2009 ne change pas grand chose à l'affaire, un interprète de cette distinction et de cet âge pouvant bien s'octroyer le privilège qui pourrait du reste être un droit universel des musiciens : ne pas avoir à adapter ses programmes aux besoins de nouveautés ou d'hypothétique complétude du public ou des organisateurs, mais simplement jouer ce qu'ils sont le mieux en mesure de bien jouer.

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Cela prend d'autant plus de sens dans le cas d'un octogénaire qui a si admirablement ré-escaladé la montagne des fondations d'une technique pianistique, pour bâtir un édifice qui est autant une leçon morale d'approche de la musique qu'une leçon de style. Morale, parce que Ciccolini n'est pas tant que cela un revenant : sa gloire a été considérable aux temps de sa jeunesse comme de sa pleine maturité, et s'il s'était effacé un temps, il aurait pu tout aussi bien s'imposer de nouveau sur les grandes scènes en se contentant d'apparaître avec tout ce que comporte comme représentations d'avance positives la sagesse du grand âge. Quitte à mal jouer, ce dont non seulement peu de gens se seraient aperçus, mais dont encore moins de personnes lui auraient fait griefs.
Mais celui qui avait pourtant démarré sa carrière davantage sur la base d'exceptionnelles facilités que sur un travail acharné n'a pas voulu se contenter de succès d'estime, de satisfecit respectueux et un brin hypocrites décernés à la musicalité, au sens du sens des œuvres, à la compréhension de l'âme profonde des compositeurs, et autres foutaises. Il a peut-être, sans doute même travaillé davantage son piano depuis la dernière décennie qu'il ne l'a fait durant les deux premières de sa vie. Et le résultat est non seulement admirable par la persévérance qui y a mené, mais il est d'une beauté majestueuse et puissamment instructrice.

Car les idiosyncrasies de Ciccolini, dans le classicisme du moins, ne sont pas celles des descendants du Grand Style dans son appellation homologuée, hérité de l'école Leschetizky au travers de Schnabel, Moiseiwitsch, Anastasia Virsaladze et Horszowski (même si le franco-napolitain fait parfois beaucoup penser au style tardif de ce dernier), et à leur suite les OVNI François et Michelangeli. Elles ne sont pas non plus, loin s'en faut, celles reliant entre elles les traditions soviétiques, et encore moins les hongroises (encore qu'ici et là, dans la relation mécanique de la main au clavier...). Elles se situent plutôt dans les interstices eux-mêmes syncrétiques de ces diverses filiations, cosmopolitismes pianistiques, ayant entre autres pour lien le génie du digitalisme, convoquant selon les instants la mémoire d'Horowitz, de Cherkassky, et quelques autres.
Il ne s'agit pas tant ici de confronter des échelles de valeurs, dans la mesure où tous ces groupes d'influences plus ou moins séparables ont fourni des pianistes plus immenses les uns que les autres. Simplement de décrire une partie de ce qu'est la singularité ciccolinienne aujourd'hui, dans un contexte où les rares survivances de ces traditions sont plutôt bien circonscrites et identifiables. Berezovsky et Lupu pour la première cosmopolitaine citée, Elisso Virsaladze et Ranki pour les nationales, et pour la dernière, outre Ciccolini, sans doute Sokolov.

Cette modeste tentative d'éclairage étant faite, il faut bien tenter de situer ce récital en regard des précédents. Une différence essentielle par rapport à sa prestation mozartienne à La Roque : c'est cette fois davantage la sonate en la qui impressionne, tant pianistiquement que dans la force, la durée tendue de sa conduite. Le thème et variations (toujours sans reprises, malheureusement, alors que la charge dramatique supportée ici ne rendrait leur observance que plus belle), m'avait légèrement laissé sur ma faim il y a deux ans, et cette fois, je n'y trouve absolument rien à redire. C'est du Mozart comme on n'en entend presque plus du tout, entièrement en tension dramatique et pourtant tout à fait dépouillé d'effets narratifs, de signaux de structure.
On pourra toujours reprocher à Ciccolini de tout jouer fort, ou à peu près : il n'est pas le premier, dès lors précisément que l'on admet le sens et l'orientation de son syncrétisme sonore et discursif (cf plus haut). Si son jeu s'apparentait à celui d'un moscovite, on supporterait plus mal cette lumière crue, toujours intense et directe, jetée sur l'harmonie comme sur la respiration des phrases. Mais une fois qu'on a (très rapidement) rendu les armes face à cette formidable leçon d'usage des doigts (que personne ne devrait jamais chercher à imiter ne serait-ce que par égard pour sa santé), on rend aussi les armes face à la puissance de cohérence du discours, dont l'ampleur confine au brahmsien dans la variation mineure (premier extrait ci-dessus), dont la densité expressive, sans le moindre pathos stylisé, est époustouflante dans le trio du menuet (second extrait), menuet qui était déjà le point fort de son interprétation à La Roque. Sa KV 333 est toujours splendide mais m'a parue très légèrement moins émouvante que la dernière fois, exception faite d'un rondo encore magistral (et quelle cadence !), où se démontre à chaque minute ce qu'est un sens supérieur de la transition, sans aucun excès de caractérisation mais avec une tension toujours ramenée de main douce et ferme, comme on tient la barre d'un navire sur une mer agitée. J'illustre ici la même transition qui m'avait littéralement fondre la première fois que je l'ai entendue sous ses doigts, et qui reste toujours d'une puissance spirituelle irrésistible.

Quant à la partie lisztienne, amputée des splendides consolations de l'été dernier, elle reste glorieuse de bout en bout, nonobstant le fait que la mort d'Isolde reste et devrait rester toujours aussi difficile à écouter en ce qui me concerne, et que, peut-être, la paraphrase sur Aida m'a paru d'une poésie très légèrement moins cosmique cette fois-ci - on chipote. En revanche, la sélection des Harmonies va peut-être encore plus loin, notamment dans un Miserere absolument fascinant d'évidence et par ailleurs d'immaculée réalisation (tout le développement ci-illustré confinant à la quintessence de cette idée si personnelle et singulière du "grand style"). La beauté du son est confondante, la noblesse d'Invocation encore une fois bouleversante. Chaque sortie de Ciccolini a maintenant quelque chose du farewell recital, mais une fois sorti, on ne veut pas y croire. Il n'y a aucune raison, au fond, puisque c'est l'intégrale des Harmonies qu'il doit nous donner à Pleyel - où, espérons-le du moins, son Bechstein devrait être encore plus splendide sous ses grosses pattes.

Théo Bélaud


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