Pletnev confirme, Repin ressuscite

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- Paris, Salle Pleyel, le mardi 10 mai 2011

- Chostakovitch, Ouverture de Fête, op. 96 - Prokofiev, Concerto n°2 en sol mineur, op. 63 - Chostakovitch, Symphonie n°9 en mi bémol majeur, op. 70

-Vadim Repin, violon
- Orchestre National de Russie
- Mikhail Pletnev, direction



Je l'avais mentionné dans la nouvelle page recensant mes meilleurs souvenirs depuis décembre 2008 - la raison pour laquelle cela ne remonte pas plus loin étant tout simplement que j'aurais sans doute pas déclaré Opus majorem un autre concert durant la saison 2007-08 - : après ses errements beethoveniens, Pletnev et son orchestre étaient revenus en pleine gloire déjà à l'automne 2009, offrant un concert d'anthologie aux côtés de Nikolaï Lugansky (1er Concerto de Rachmaninov et 15e Symphonie de Chostakovitch, déjà). Dans un répertoire russe où le National post-URSS n'a plus guère que le Philharmonique de Petersbourg comme horizon d'excellence à atteindre, on s'attendait forcément à une soirée gratifiante, mais pas nécessairement autant que lors de ce mémorable dimanche après-midi du 31 cotobre. D'abord parce que le programme pouvait sembler un soupçon plus anecdotique cette fois-ci, et ensuite parce que je n'ai pas précisément l'habitude d'entendre des prestations aussi gratifiantes de la part de Repin que de celle de Luganksy, d'ordinaire.

En bref, tout m'a fait mentir ou presque. D'abord, la prestation de Repin. Certes, en étant le premier violoniste à passer derrière Hilary Hahn, le contexte ne lui était pas favorable, en tout cas sur le plan strictement technique : tout autant que lors, pour s'en tenir à cette saison, du Chostakovitch donné en octobre avec Järvi, les traits sont parfois forcés, non pas dans le sens d'une accentuation vulgaire ou histrionne (on en est loin en l'occurrence), mais d'un contrôle perfectible du son et donc de la justesse perçue. C'est particulièrement net dans le début (particulièrement allant et combatif) du III, ou l'instabilité rythmique le dispute, au début, à l'approximation d'intonation. Seulement, voilà : absolument rien de tout cela, contrairement à d'habitude, ne pose vraiment de problème pour l'écoute. Car, justement à l'inverse de sa routine des dernières années, Repin se présente ici tel que le fantasment volontiers ses aficionados de la première heure, en orgueilleux lion du violon russe, prenant des risques, allant au bout non seulement de ses phrases mais de toutes ses logiques de progression, et peut-être de façon plus décisive encore, jouissant pleinement de son échange avec ses partenaires du jour.
Et qu'il y a de quoi ! Un certain nombre d'auditeurs, moi compris, commençaient à ressentir une certaine lassitude à l'égard des exécutions plus ou moins routinières, en tout cas très similaires les unes aux autres de ce 2e Concerto de Prokofiev. Certes, les violonistes pouvaient s'y montrer plus ou moins inspirés - récemment, encore, Katchatryan -, mais rien de ce que j'avais entendu précédemment ne m'avait préparé au nouveau miracle d'accompagnement offert par Pletnev et son National de Russie. Une merveille de travail d'orchestre de tous les instants, ne laissant pas la plus petite mesure carrée à l'anecdote et pourtant ne surlignant aucun trait, aucun contrechant grossièrement, bien au contraire. Et alors même, aussi, que dans chaque mouvement les tempos sont plutôt davantage allant que la moyenne, en tout cas dans les mouvements extrêmes - ou chaque protagoniste porte par ailleurs une attention soutenue aux multiples indications pressant la battue. La première chose qui frappe tout au long de l’œuvre est l'exceptionnelle finesse et ductilité avec lesquelles les pupitres de violons , même placés comme il se doit dans la tradition russe en vis-à-vis, parviennent à épouser l'agogique de Repin et, plus encore, ses variations dynamiques pour construire avec lui un dialogue toujours ambigu, suggestif et totalement fusionnel en même temps.
A cet égard, le mouvement lent, bissé, est une merveille absolue, compensant à lui seul largement les quelques scories de Repin dans les mouvements rapides. S'il ne fallait garder qu'un détail, émerveillement parmi les émerveillements, ce serait les dernières pages bluffantes de cet andante anthologique, avec cette ultime phrase où le soliste reprend le motif d'accompagnement, chantée par les violoncelles, cors et clarinettes avec une indescriptible, quoique sourde noblesse, avec une qualité fabuleuse de fusion des timbres. Cela, ou la prestation non moins extraordinaire de la trompette bouchée durant les intermèdes, ou encore les interventions toutes plus élégantes les unes que les autres de la première flûte, rappelaient aussi à quel point Pletnev est bien devenu un formidable chef de métier, bien loin du pianiste trop doué supposément parti faire joujou avec la baguette - toute allusion déplacée à une affaire en cours ou l'autre étant incidente.
Ceux qui avaient déjà goûté à la classe de Pletnev comme chef accompagnateur y auront trouvé une confirmation mais surtout, ceux qui attendaient de retrouver le vrai Vadim Repin n'auront pas regretté le voyage cette fois, et on ne peut que s'en réjouir.

Pletnev et le National de Russie à Moscou
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Le Chostakovitch cru 2009 de Pletnev, j'y avais déjà fait référence en commentant la 4e donnée par Jurowski cette saison. Une leçon d'épure dans l'intensité constante, le presque équivalent en direction d'orchestre, dans ce répertoire, de la leçon absolue donnée par le Quatuor Borodin. On se situait cette fois dans un registre un peu différent, dans la mesure peut-être où il s'agissait là d'un Chostakovitch légèrement différent de celui de la 15e Symphonie ou du 12e Quatuor.
D'évidence, il y avait une certaine logique à se faire renvoyer l'un à l'autre l'Ouverture de fête et la 9e. Mais pas forcément pour les raisons que les représentations académiques de l'historicisme musical suggèrent. La dimension de sarcasme de sarcasme est ici absente : car il s'agit bien, si souvent, de cela dans le Chostakovitch burlesque et grinçant, de faire du sarcasme dans la musique supposée comme sarcastique, exactement comme on veut jouer de la musique avec en sus de la musique, de la musicalité. Ici, on ne fait rien. L'ouverture de fête doit fêter, eh bien, elle fête, toutes voiles dehors certes mais une fois encore avec une parfaite absence de trivialité ou de pompe superflue. Cela claque des talons, fait beaucoup de bruit évidemment, mais ne manque pas une seconde de distinction : précisément, pourquoi une fête officielle devrait-elle en manquer, au prétexte qu'elle a été composée par Chostakovitch ? Il n'y en a pas, de raison. En revanche, il y a des raisons de faire jouer les cuivres noblement, les bois aussi fort que possible, et les cordes avec exactement la même forme de discipline (une discipline qui élève et s'élève) que dans une symphonie de Tchaikovsky. On ne boude pas son plaisir.
La 9e suit la même logique implacable, ou presque. Son premier mouvement, tout à fait remarquable dans l'esprit également de premier degré, n'a pas tout à fait la précision et l'ultra-perfection instrumentale de Jansons et de ses Bavarois. Mais en même temps, il propose déjà plus : précisément, cette absence d'ajout de signification, de surlignage de l'ironie et du grotesque. La musique est proposée, nue, dans une probité qui est celle de la lettre et non d'un esprit présupposé. Et une fois que le niveau orchestral se fixe à son meilleur, c'est-à-dire à un niveau parfaitement comparable à la phalange d'élite de Jansons ou de presque n'importe quelle autre, la comparaison bascule sans ambiguïté à l'avantage de Pletnev. La petite harmonie et les cors se brillent de mille feux dans le moderato, et le presto est, lui, absolument ravageur d'efficacité, largement aussi virtuose et maitrisé qu'avec les forces munichoises, mais bien plus organique, haletant et tendu vers le drame qui le suit, avec cette une logique, une nécessité musicale bien plus évidente.
Le quintette s'y couvre de gloire, avec une mention particulière pour des violons semblant tout droit sortir des temps héroïques de la symphonie (plutôt côté allemand que soviétique, d'ailleurs), d'une verdeur, d'une cohésion et d'une compacité sensationnelles. A nouveau, la trompette solo fait le spectacle, y compris visuel, le préposé à la tâche étant une étonnante réplique de son collègue petersbourgeois (un authentique cube d'un mètre soixante de côté, dont le trait distinctif est d'être non pas roux mais blond platine). Le IV est, lui, instrumentalement un peu moins impressionnant qu'avec Jansons - en partie parce que moins dramatisé et un peu plus rapide, m'a-t-il semblé -, et le solo de basson moins rutilant, mais cependant plus qu'honorable. Pletnev fera saluer son auteur tel un soliste, à ses côtés. Le finale est d'une rare beauté lyrique, car là encore on ne cherche à introduire une quelconque ambivalence de signification, mais simplement l'apaisement et le lyrisme peu à peu rassérénant qui sied, finalement, à une symphonie de chambre de dimensions ordinaires et de caractères différenciés, proche d'une sérénade.
Un grand art en action, assurément, et qui ne cherche en rien à se faire remarquer, bien que l'engagement de Pletnev se soit montré ici plus visible que dans sa minérale 15e : mais la distance dans l'intelligence reste d'une même forme, et d'une même hauteur de vue inestimable.
Théo Bélaud
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