Danube, Moldau, la croisière sérieuse


- Paris, Salle Pleyel, le mercredi 25 mai 2011

- Brahms, Concerto pour piano n°2 en si bémol majeur, op. 83 - Dvořák, Symphonie n°7 en mineur, op. 70

- Leif Ove Andsnes, piano
- Orchestre de Paris
- Paavo Järvi, direction



L'heure du premier bilan sonne pour le directeur de l'OP et ses troupes. Il est heureux de toute façon, ce bilan, étant donné d'où partait la barque à mener. Il est difficile de situer où Järvi a mené le niveau, disons, intrinsèque de l'orchestre, tous les meilleurs soirées de la saison en-dehors de ceux de Dohnanyi - j'écris à la veille de ceux de Salonen - ayant été ceux du directeur lui-même. Rarement un concert de l'OP aura été vraiment homogène en qualité - le Grieg-Sibelius, peut-être. On en aura retenu surtout des secondes parties allant du fort bon à l'excellent (5e de Sibelius, 6e de Prokofiev, 4e de Beethoven, dans l'ordre ascendant), guère de concertos, Järvi ne se montrant jamais très à l'aise dans le répertoire viennois tardif (Berg malgré Kremer, Brahms avec Vogt, donc sans conséquences). 
En ce sens, le schéma de cette soirée résumait un peu celui de la saison de l'OP et de la marque plus ou moins gratifiante que Järvi y a imprimé. Pour ces mêmes causes menant aux mêmes effets : d'un côté ce qui ressemble à un sérieux manque d'affinités entre l'imaginaire sonore et discursif du chef estonien et le répertoire viennois en question, et de l'autre un sens de la conduite qui s'applique remarquablement à tous les grands symphonistes non germaniques, post-romantiques et modernes : comme si Järvi éclipsait dans ses forces de représentation la part d'héritage putative du premier de ses points forts - Beethoven. En ce sens, Dvořák était l'un des derniers chaînons manquants à cette programmation inaugurale - il reste Tchaikovsky, dans lequel on est curieux de découvrir ce qu'y donnerait le dynamisme structuré de sa direction.

Un ami, dvorakien passionné pur jus, m'avait fait un compte-rendu extrêmement élogieux d'une 7e Symphonie donnée il y a deux ans au Festival de Prague, avec la Radio de Francfort. J'imagine sans trop de peine, effectivement, ce que pouvait donner cette lecture assez peu charmeuse ou capricieuse, mais très virile et organisée, avec des forces instrumentales de niveau supérieur. D'autant que Järvi avait, en fin de saison dernière, montré toute l'étendue de ses facultés dvorakienne en élevant l'OP à une très remarquable 9e. Sur cette double base, l'attente était peut-être un peu trop grande, et faisait oublier que l'Orchestre de Paris n'est fondamentalement pas (encore) remis en état de jouer autrement qu'en force une symphonie de Dvořák. Une forme de compensation permanente qui a le mérite de ne pas contredire, logiquement, les options de caractérisation de Järvi, qui n'est pas vraiment là pour se soucier de raffinement des textures ou même de la polyphonie : aucune chance ici de retrouver un son ou même un esprit, une élégance ressemblant de près ou de loin à un Dvořák classieux et idiomatique. On retrouve plutôt ici l'esprit sévère et le geste un peu bourru de la superbe 8e donnée par Masur l'an passé.
Mais cela ne fonctionne pas tout à fait aussi bien, peut-être parce que la partition est de structure un peu plus touffue, et que la rigueur organisationnelle du chef ne suffit pas à compenser la confusion sonore dans une bonne moitié de la symphonie, c'est-à-dire dans ses mouvements impairs. Pourtant, nos amis de la petite harmonie font leur possible pour répondre présent, mais de façon trop peu constante et unitaire pour structurer de façon intelligible tant le tissu harmonique (développement central du I) que le chant (le III, bien sûr, sans miracle). Plus gênants, les cors exagèrent franchement ici, dans l'approximation d'intonation comme, surtout, dans une grossièreté de son plus rédhibitoire dans cette musique que dans beaucoup d'autres. Les mouvements pairs, plutôt plus vifs que la moyenne (le I était joué déjà plus allegro que maestoso, mais avec pourtant trop d'inertie du fait de son manque de clarté) sont autrement plus tenus, et tout particulièrement le finale, où se retrouve enfin le sens aigu de la progression architecturale dont Järvi est coutumier, et qui a marqué toutes ses réussites symphoniques déjà mentionnées.
Face aux caméras de Mezzo, Järvi fait et se fait plaisir, en venant diriger sa troisième Valse triste en deux ans à Paris. L'exercice est pour le moins singulier pour un orchestre en résidence placé sous la baguette de son directeur, mais il n'a pas dû échapper à ce dernier que les deux premières de ses valses, également données en rappel, avaient marqué les esprits, lors des deux premiers concerts de son excellente intégrale Beethoven au TCE. Surprise et enchantement qui tenaient pour l'essentiel au pianissimo spectaculaire, proche et même collé au niente, imposé au second thème de la valse. La figure de style (une sorte de troisième degré si l'on prend en compte simultanément les enjeux stylistiques et le côté tarte à la crème de ce bis) est bien sûr reconduite ici, avec moins de réussite que n'en offraient les forces de la Kammerphilharmonie Bremen (voir ci-dessous). Les capacités instrumentales sont en cause (notamment pour ce qui est de l'emballement final, que Järvi surcaractérise autant que l'entrée du second thème), mais l'effectif deux fois supérieur change aussi la donne, sans doute. Qu'importe, au moins cela rappelait il de bons souvenirs.

 

Le cas de Leif Ove Andsnes ressemble, en tout cas auprès du public parisien, de plus en plus à celui de son cogénérationnaire Lugansky. Pour faire court : les aficionados sont toujours contents, et les autres s'ennuient. C'est un cas assez rare pour qu'on note cette similitude entre le Norvégien et le Russe, car il ne s'agit pas d'un conflit passionné entre auditeurs qui soit crieraient au génie soit crieraient à l'imposture. Il s'agit plutôt d'une opposition de perspectives vis-à-vis des éléments de l'écoute. D'un côté, on considère la qualité de maîtrise de l'instrument, et plus encore le caractère exceptionnellement sain de cette maîtrise. En se concentrant sur cette gratification pour l'oreille, on permet à celle-ci de mieux attraper à la volée les moments d'humanité ou de grâce qui sont distillés même au cours des prestations les moins inspirées. De l'autre côté, on se concentre sur sa frustration de voir un pianiste aussi bien doté ne pas tenter de dire, de raconter, de prendre davantage la parole - alors même qu'on ne lui demande pas non plus d'être excentrique.
Le parallèle s'arrête toutefois là, car si le défenseur de Lugansky a comme arme ultime de déclarer à quel point sa forme fragile, vacillante d'engagement est touchante par sa pudeur, il est plus difficile de parler en ces termes d'Andsnes. Lequel est d'assez loin le plus solide des deux, pianistiquement parlant, et sans doute psychologiquement. Mais le charme de la musique parlant toute seule n'arrive chez lui que comme couche supplémentaire et non comme viatique. Dans ce Brahms comme dans tout ce que je l'ai entendu jouer, l'avantage est toujours le même : outre un piano irréprochable dans les notes comme dans le son, aussi dense qu'amorti, on ne sent à peu près aucun prosaïsme de l'intention. Mais, dirons donc les détracteurs, on ne sent d'ailleurs rien du tout.

Ce qui est inexact. Suivant un schéma inverse à la symphonie, le concerto est essentiellement intéressant dans ses mouvements pairs. Le premier surtout, dans la mesure où c'est le seul où Järvi et l'OP ont paru en mesure d'exister aux côtés de leur soliste. L'orchestre, notamment ses bois (passons cette fois sur les cors patauds) entamait la soirée dans de très bonnes dispositions, offrant des plans à peu près équilibrés, dans une partition où cette exigence est à peu près consubstantielle à la forme elle-même. Andsnes se montre concerné, d'un aplomb évidemment considérable, et surtout, s'il serait exagéré de parler de prise de risques, n'hésite pas à aller chercher le supplément dynamique et de timbre venant donner son âme à sa démonstration immaculée. Ses fins de phrases sont menées à terme comme rarement, avec un sens souverain de la ligne - qualité tout autant mise en exergue dans le mouvement lent, mais cette fois sans accompagnement à la hauteur. Il ne se laisse pas démonter par le caractère un peu confus des deux transitions-réexpositions (m. 244-264, et surtout 326-341), et à partir de là semble franchement suppléer un Järvi un peu en panne d'imagination dans la conduite des opérations.
L'ennui du 2e de Brahms est que l'on n'a sans doute jamais entendu un grand deuxième mouvement sans un pianiste et un orchestre de niveaux équivalent (et haut, cela va de soi). Andsnes a dû se sentir dépaysé, lui qui ces trois derniers mois l'a joué en tournée avec le Concertgebouw et Jansons, et trois soirs de suite avec le Philharmonique de Berlin - à domicile - sous la baguette de Haitink. Il faut pourtant le travail avec le professionnalisme qu'on lui connait, mais il est impossible d'y croire, surtout après la reprise, et l'impossible progression vers le fugato, sans parler du fugato en lui-même. Ici la frustration est réelle, car ce que montre Andses dans cette partition entre toutes redoutable ne manque pas d'impressionner - même si la grande plongée finale reste trop sur ses gardes, comme si Andsnes voulait être le seul pianiste à jouer ces dernières pages sans un accroc. Son finale, ni assez franchement sévère ni, bien sûr, charmeur pour un sous, est plus anecdotique, et entérine deux constats que l'on n'attendait pas en regardant en prenant les paris de début de saison : le 2e de Brahms de Freire (avec Leningrad, cela aide, mais ce jour là le Brésilien mangeait son pain blanc) aura davantage convaincu que celui d'Andsnes, et celui-ci aura moins ému que le Mozart supérieurement distingué qu'il nous offrait en janvier avec le Concertgebouw. Ce qui reste vrai jusque dans le bis, la romance en fa dièse majeur de Schumann ne renouant pas avec le quasi grand style de la valse de Chopin de cet hiver. Encore une fois, qu'importe, avec Andsnes on restera patient, car c'est une question de cohérence, pour qui pense que tout vient à point à qui sait jouer.

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