Rentrée du Philhar' : l'espoir d'une passation

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- Paris, Salle Pleyel, le vendredi 17 septembre 2011
- Meyer, Concerto pour violon - Prokofiev, Symphonie n°5 en si bémol majeur, op.100
- Hilary Hahn, violon
- Orchestre Philharmonique de Radio-France
- Mikko Franck, direction

- Paris, Salle Pleyel, le vendredi 23 septembre 2011
- Mozart, Concerto pour hautbois en majeur, KV. 317 - Bruckner, Symphonie n°6 en la majeur, WAB. 106
- François Leleux, hautbois
- Orchestre Philharmonique de Radio-France
- Myun Whun Chung, direction



Je ne tournerai pas autour de l'introduction de la question posée : a-t-on, peut-on au moins espérer que ces deux concerts de rentrée de notre fierté orchestrale nationale aient présenté, par anticipation, le passage de témoin entre son actuel et son futur directeur musical ? Je réponds que oui, il le faudrait. L'espoir, plus ou moins sensé selon les périodes, de voir un jour arriver Esa-Pekka Salonen à la tête de l'OPRF doit être au moins différé ; ce qui est tout de suite beaucoup plus supportable dès lors que l'on projette la perspective de passer quelques années en compagnie de son cadet de vingt-et-un ans, également issu de l'extraordinaire classe de Jorma Panula : Mikko Franck. 
Durant un certain temps, j'ai cru que Franck n'existait pas, ou plus. Je me suis rendu au moins trois fois à un concert de Franck sans voir Franck : la première fois d'ailleurs que je devais l'entendre à la tête du Philhar', lors d'une soirée fameuse de décembre 2008, ce fut Salonen qui assura son remplacement, pour un concert d'anthologie qui contribuait déjà à faire de Franck un bon génie de la direction d'orchestre. Mais en redevenant sérieux, après ce concert-là, je me dois presque de suivre la ligne décrétée par Concertonet : Mikko Franck est très plausiblement un génie de la direction d'orchestre, dont on ne peut que souhaiter avec ardeur qu'il puisse être un jour débarrassé de ses ennuis chroniques de santé et qu'il soit en mesure d'assurer pleinement des fonctions de directeur d'orchestre. Si possible du meilleur orchestre français, pour notre plus grand et égoïste plaisir.

Franck est à seulement trente-deux ans un grand chef pour au moins trois raisons outre sa faculté d'être remplacé par de grands maîtres. Premièrement, pour une raison difficile à vérifier pour qui n'a pas le loisir de s'immiscer dans les répétitions : mais à en juger par la grande affection qu'ont de notoriété publique, et de façon exceptionnellement ostensible lors des saluts les musiciens du Philhar' pour lui, Franck est d'évidence un magnifique dompteur d'orchestre. Peu importe - on ne tient pas nécessairement à le savoir -, que ce soit dans un sens à l'ancienne (szello-mravinskien, disons, encore que l'hypothèse ne manque pas de charme) ou plus près d'une acception plus moderne et consensuelle, dans le style charismatique de Salonen, justement. Le résultat est tout de même édifiant, en matière de mise en place pure comme de cohérence à long terme de l'imaginaire sonore projeté dans la si difficile symphonie de Prokofiev.
Deuxièmement, Franck est un chef qui ne triche pas avec l'apparence du concert, et qui de façon ostensible n'ajoute ni spectacle ni surplus de signification à la façon de faire jouer ses musiciens en public. Il s'agit de réaliser au mieux ce qui a été préparé, et de faire confiance à des instrumentistes qui, du reste, le méritent tout à fait dans ce cas précis. On sait que sa condition physique l'oblige à rester la plupart du temps assis, mais je ne peux m'empêcher de penser que cette contrainte conduit à bien plus de profits que de perte dans l'impact qu'a sa direction dans le contexte du concert. Là encore, il y a la face émergé de la chose : quand Franck se lève, comme pour la coda du premier mouvement de la 5e, l'effet de montée en sauce est proportionnée au caractère exceptionnel de ce surcroît de présence - et il est impressionnant, cet effet. Mais il y a surtout la face immergée, qui est une sorte d'enchérissement sur l'obligation faite à l'orchestre de se concentrer sur l'essentiel, à savoir les fondamentaux techniques et spirituels mis en place préalablement.
Troisièmement, et c'est à la fois une cause (dans l'esprit) et une conséquence (dans le résultat entendu), Franck est tout le contraire de ces chefs histrions, ou simplement moyens qui racontent une histoire par succession d'épisodes plus ou moins caractérisés, ou dépeignent une vision naïve de la structure formelle des œuvres - typiquement, en s'excitant pour faire jouer vite et fort puis ménageant un tunnel d'ennui et de platitude dans une transition ou une section introspective qui sera nécessairement ralentie et artificiellement murmurée. A l'image tant de Salonen qu'une certaine tradition slave, la direction mise ici sur l'économie maximale de caractérisation narrative - d'une part -, et la maximisation de l'intégration organique du matériau, d'autre part.

Il me paraîtrait justifié de dessiner ici un parallèle entre la direction - prokofievienne du moins - de Mikko Franck et la conduite générale, brahmsienne en particulier, de Vladimir Jurowski. Car on retrouve chez le premier cet art consommé de l'effacement des intentions de caractérisations face au souci du traitement le plus serré de l'imbrication thématique, que ce soit au niveau de détail, dans le contrepoint de développement typiquement, que dans les relations de plus grandes échelles entre les idées motiviques les simples, les correspondances de cellules les plus élémentaires. Justement parce qu'il s'agit ici de pénétrer au plus près du détail, et que cela serait démesurément long, on ne pourra le faire ici. Thomas Rigail a très bien souligné (jusqu'à l'exagération ironique quant à l'absence de profondeur comme remède à la saturation de représentations) les conséquences de cette dimension sur ce que l'on entend, et pour quelques exemples parfaitement choisis, je renvoie à sa critique.
J'ajoute à ce qu'il dit du fascinant second mouvement que cette vision (pas si singulière en ce qu'elle faisait de ce mouvement le plus proche de la manière mravinskienne) déstabilisait d'autant plus qu'elle faisait suite à Paris à celle, diamétralement opposée, proposée par Vassily Petrenko l'an dernier. Aucun enjouement, aucune distance figurant l'ironie puisqu'après tout l'ironie est un concept puissamment attaché au monde langagier, dont la vision dans la musique s'épuise dès que l'on a affaire à de la bonne musique. Ici il est épuisé d'avance et ce n'est sans doute guère plus mal. 
On peut en dire autant, sans doute, du superbe finale, poussant le principe d'intégration linéaire à un point réglant définitivement la question de sa crédibilité - ou de sa légitimité. Nul besoin (contrairement à un léger doute qui pouvait traverser le I) de l'accent usuel des éruptions et disruptions attendues : on écoute ce qui est écrit sans le commentaire d'un interprète qui n'est démiurge que par son retrait - mais il l'est pourtant, et combien. Austère sans doute dans ce qu'il propose, profondément humain dans ce qui y transparaît.

Je renvoie, si vous ne l'avez pas lue il y a deux minutes déjà, à la première partie de la critique de Rigail pour ce qui est du concerto de Meyer et de la prestation d'Hilary Hahn. En ajoutant un commentaire plus personnel : la constance et l'application avec laquelle toute la critique (pas seulement les deux articles mentionnés ici) est tombée à bras raccourcis sur cette malheureuse chose interroge quelque peu. Ce genre de consensus négatif est plutôt rare, on le sait. Quel air cherche-t-on à se donner - je ne vise aucun critique en particulier, et surtout pas le plus drôle et brillant de tous - en tirant ainsi des missiles nuclaires sur une ambulance aux pneus crevés et sans chauffeur ? Je me le demande. Sans doute parce que c'est assez fédérateur et garantit une petite respectabilité à ce qui subsiste de la communauté "classique" (qui devient il est vrai de plus en plus communautaire, et donc endogame) : un bon coup de dézingage d'un compositeur faisant du sous-Glass et qui s'est essentiellement fait connaître par le cross-over à l'américaine, cela ne peut pas faire de mal et ne coûte pas cher, et il est quasiment impossible d'argumenter contre. Et ce n'est certes pas moi qui le ferai. Mais je m'étonne que Rigail lui-même n'ait pas pris le parti d'indiquer que le vide musical ici constaté, quoique de nature entièrement différente (il y a certes ici une sorte d'embryon de musique pure) est tout à fait comparable à celui des créations couramment dispensées en des lieux dévolus à la musique actuelle la plus imbue de sa respectabilité acquise de haute lutte. Entre le dévoiement d'un langage autonome réduit à sa reconceptualisation lamentable, et ce langage-là immaculé mais émasculé (répétons une alternance d'accord durant dix minutes, il y aura bien quelqu'un d'ému, ce qui est mieux que personne), on tient le Charybde et Scylla de la musique contemporaine et c'est bien la seule leçon à tirer de cette improbable création française.

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Retrouvailles avec Myun Whun Chung. Celles-ci n'allaient pas de soi : je m'étais dispensé du moindre de ses programmes (il est vrai frappés du sceau de la routine la plus routinière) la saison passée. Avant cela j'avais assisté à un nombre respectable de ses concerts, alternant haut et bas avant de trouver que l'on tombait tout de même très bas, eu égard à la qualité superlative d'un orchestre que le chef sud-coréen (coréen tout court, dit-il maintenant) aura au moins eu le mérite de ne pas abîmer du tout. Dans le répertoire romantique germanique qu'il affectionne, Chung m'avait convaincu une seule fois, il y a exactement deux ans, dans une 2e de Brahms du feu de dieu en dépit de son aspect extraordinairement massif, avec un orchestre straussien. La chute n'en avait que plus rude quelques mois plus tard lorsqu'il avait donné coup sur coup une 8e de Bruckner et surtout une 2e de Schumann d'un vide et d'une inertie tout à fait étonnants, là encore étant donnée la tenue instrumentale excellente du Philhar'. 
Je passerai rapidement, beaucoup trop au goût des nombreux hautboïstes manifestement subjugués qui avaient fait le déplacement vendredi dernier, sur le Mozart de François Leleux. L'über-hautbois français, notamment soliste adulé du Chamber Orchestra of Europe, en aura, globalement, donné à ses aficionados pour leur argent. Sa faculté peu commune à varier les plaisirs - les accents, les attaques, le timbre dans la mesure du naturellement possible, et évidemment les dynamiques - est exploitée en long et en large et force l'admiration. Ce n'est franchement pas pour moi, malheureusement. Je ne demande pas mieux que d'être séduit par une exécution de très haut niveau d'un concerto de Mozart quel qu'il soit, la chose étant suffisamment rare pour être prise avec une complaisance moralement justifiée. Mais même en tentant de me raccrocher à celle-ci, la manière de Leleux me laisse plus que dubitatif : tente-t-il involontairement de démontrer que la musique est trop anecdotique pour que l'on n'ait pas besoin de ce surinvestissement de caractérisation... et, oserais-je ajouter, de l'imagination débordante de Leleux. Tout cela, selon l'expression consacrée, me donne le mal de mer. Peut-on, là encore avec ce malheureux Mozart, parler d'enterrement, certes de première classe cette fois-là ? Je le crains, à entendre cette inflation de phrasés tous plus sophistiqués et maitrisés les uns que les autres, et dont je ne contesterai même pas qu'ils proposent une vision cohérente formellement. Mais je ne comprends pas à quoi cela sert, ni en quoi cela sert une musique dont les phrases sont parfaitement évidentes en ce qu'elles se présentent comme telles. Oui, c'est talentueux ; oui, c'est expressif ; oui, contrairement au piano d'un Perahia ou à la direction d'un Koopman dans ce répertoire, on peut penser que la musique est prise au sérieux, mais je n'ai pas envie de manger de ce sérieux-là, trop riche en culture pour moi - je n'oserai incriminer la présence de Jack Lang, mais enfin il n'est pas mal tombé.

Consolation relativement inattendue du jour : le Bruckner de Chung, peut-être parce qu'il s'agit de la sobre et lumineuse 6e, est moins apathique et lourdaud que d'habitude. Chung fait montre de ses mérites habituels : maitrise parfaite des plans (bien aidé par des cuivres aussi dynamiques que proches de l'immaculé), articulation thématique sobre et classique, absence d'extraversion malvenue dans l'expression, ce qui convient parfaitement au Philhar' dans ce répertoire aussi, où il est tout aussi à son aise que dans le XXe siècle ou la musique française. Le directeur dispose comme à son habitude de la "dream-team" de l'OPRF, ou à peu près. Ce n'est pas faire injure au reste de l'orchestre que de parler ainsi, compte-tenu de la brillante façon dont celui-ci s'est dépatouillé d'une partition aussi diabolique que la 5e de Prokofiev en étant mené d'une main aussi exigeante. Mais l'on retrouve ici l'âme du meilleur Philhar', avec Roussev, Levionnois, Perruchon (formidable comme d'habitude) et l'extraordinaire Devilleneuve, qui aurait tant mérité de jouer le concerto en première partie. Il semble décidément qu'elle joue de mieux en mieux, si une telle chose était possible. Il y a naturellement son double solo de l'adagio, qui prend à la gorge avec si peu d'apprêts. Mais il y a au fond tout ce qu'elle fait qui donne un supplément d'âme à l'admirable petite harmonie, cristallisé dans les superbes interventions du scherzo dans le motto de la 5e Symphonie : on attend après cela les galactiques de Lucerne de pied ferme.
A leur meilleur, les cordes du Philhar' offrent quantité de gratifications et font notamment montre d'une tenue remarquable dans l'adagio, mouvement dans lequel se figure presque idéalement le paradoxe de l'ère Chung. Cela démarre idéalement, pas seulement parce que Devilleneuve y a le premier rôle, pas seulement parce que le tapis du quintette est d'une beauté rare : mais parce que Chung semble insuffler quelque chose comme il y était en bonne partie parvenu dans un premier mouvement fermement mené à défaut d'être transcendant dans le discours. Et presque soudainement la physionomie des choses bascule de façon incompréhensible : au retour du thème pointé au quintette à nu (à partir de D), on croit toucher à un niveau supérieur d'élévation et de tension, Roussev imposant à ses troupes une concentration habitée d'une qualité homogène de son qui n'a presque rien à envier aux meilleurs orchestres mondiaux : et cela fonctionne, la progression harmonique emmenée par les cors s'ensuit superbement, et l'avènement du nouveau thème à I transforme les cordes en petite Staatskapelle Dresden - metamorphosen ! Et puis tout s'effondre ou presque, sauf la qualité de jeu de l'orchestre. La conduite de Chung s'endort littéralement dans le dernier tiers. Il en dérange pas, certes, il n'est pas Rattle. Mais il n'est plus là. Le scherzo en roue libre, et le début du finale, seront beaux et indifférents. Retour du chef pour donner un début de sens architectural aux cinq dernières minutes, fort convaincantes. 
On reste interdit : merci, M. Chung, d'avoir laissé ce fantastique outil dans l'état où vous l'avez trouvé, et sans doute d'en avoir encore poli certaines zones, mais nous aimerions maintenant qu'il serve plus souvent à faire des vendredis soirs le rendez-vous des enjeux, des frissons, du rêve, et non plus seulement du satisfecit. A bon entendeur.

Théo Bélaud
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