samedi 18 septembre 2010

Dieu au bordel, le féminin éternel

- Paris, Salle Pleyel, le 8 septembre 2010.
- Mahler, Symphonie n°8 en mi bémol majeur
- Viktoria Yastrybeva : soprano - Anastasia Kalagina, soprano - Lyudmila Dudinova, soprano - Nadezhda Serdyuk, mezzo - Zlata Bulycheva, mezzo - Sergei Semishkur, ténor - Vladimir Moroz, baryton - Vadim Kravets, basse - Andreï Petrenko, chef de choeur - Orchestre du Théâtre Mariinsky - Choeur du Théâtre Mariinsky - The Choir of Eltham College - Marina Mishuk, chef de chant - Valery Gergiev, direction
© Marco Borggreve

    Peu après cette Huitième de Mahler, j'écoutais au TCE la Petite Messe Solennelle dont Rossini, dans sa désopilante dédicace au bon dieu, se demandait si c'était bien "de la musique sacrée, ou de la sacrée musique". Les Mille ne se revendique certes pas oeuvre liturgique, mais cette dualité y existe bel et bien. Et Gergiev, plus ou moins volontairement, a tranché : c'est de la sacrée musique, nom de dieu ! Le problème, c'est que ça ne vaut à peu près que pour la seconde partie... Difficile de dire grand'chose de la première, ce qui ne signifie ni qu'elle fut grandiose, ni qu'elle fut catastrophique. Simplement improbable. On le sait, Gergiev est un marginal par rapport à la tradition de direction soviétique, et ses fondamentaux, si tant est qu'ils existent, ont bien peu à voir avec la discipline, la lisibilité  et la fermeté des lignes qui caractérisent, chacun avec leurs personnalités, les conduites de Temirkanov, Jansons, Pletnev ou Fedosseyev. Ce n'est pas pour cela qu'il est mauvais (inconstant, ça, c'est certain), ni que son projet orchestral se résume à l'esthétique du chaos. D'une certain organisation spontanée du chaos, peut-être, ce qui est différent et n'est pas un charlatanisme pour gogos dans son cas.
    Et d'une certaine façon, son Veni Creator le prouve, car mener ainsi ce gigantesque monolithe contrapuntiquo-choral en ne faisant aucun effort de clarification du contrepoint ni de la lisibilité chorale relève d'un petit miracle. Incontestablement, il y a une conduite ici, au sens de la conception générale du cheminement harmonique, et qui n'est pas qu'aléatoire dans sa gestion de l'écoute. Mais cela ne peut suffire. Même en faisant la démarche de se dire que nos oreilles contemporaines sont trop habituées à la propreté et l'intelligibilité : le Veni Creator de Gergiev reste tout de même  nettement plus foutraque que, disons, le Kommt ihr Töchter mir Klagen de Mengelberg. Peut-être, aussi, que si l'inspiration de Mahler dans cette première partie était un petit peu plus constante, la méthode Gergiev approcherait-elle cela...
    On mesure aussi la variabilité des prestations du chef selon les jours, l'orchestre et peut-être l'habitude, en écoutant ce concert d'il y a cinq ans avec Rotterdam : à la fin de cet extrait, la progression vers le retour du sujet du Veni Creator Spiritus est plus formellement transparente que ce que j'ai entendu à Pleyel, mais aussi manifestement moins tendue et excitante.
    Vaillants, le chœur du Mariinsky et les remarquables chérubins du Eltham College assurent vaille que vaille cette curieuse tenue, davantage en intensité qu'en tension, si l'on peut dire. Le cas de l'orchestre est un peu plus problématique. Déjà assez décevante dans Tchaikovsky l'an passé, la phalange de Gergiev peine toujours à tenir la comparaison avec son écrasant voisin petersbourgeois. Certes, il n'y a pas eu de dérapages majeurs tout au long de la symphonie, et les cuivres en particulier livrent une performance d'ensemble très honorable et presque exempte de trivialités. En revanche, l'acidité des bois peine toujours à convaincre d'une caractérisation assumée, et surtout, un manque cruel de consistance du quintette se fait sentir presque de bout en bout. Les violons restent généralement audible, mais ce n'est pas le cas des voix basses et intermédiaires. Dans une situation où le contrepoint est déjà bien malmené et le chœur passablement livré à lui-même métriquement, cela n'aide guère. Les instrumentistes ne peuvent sans doute pas être tenus pour seuls responsables : je n'ai pas compté précisément, mais le nombre des altos, violoncelles et contrebasses (autour de la norme post-romantique 12//10/8) ne m'a pas paru de nature à équilibrer l'effectif général. 

    Ce qui hypothèque pour bonne partie l'entame de la scène de Faust, hélas : d'autant plus frustrant que la direction de Gergiev y trouve un objet beaucoup plus idoine, où la construction narrative s'affirme sensiblement plus. Quel dommage alors qu'elle ne se repose pas sur un son d'orchestre plus profond et assombri. D'autant qu'en-dehors de cela, il n'y a guère de reproches factuels à adresser aux exécutants pour la seconde partie. Sans être transcendants, les solistes rattrapent bien leur entame ratée, notamment le quintette féminin, dont les premières interventions avaient été autant de cafouillages polyphoniques. Je suis plus circonspect sur la prestation de Vadim Kravets (peut-être Nikitin aurait-il été plus à son aise), pater pas suffisamment profondus, à l'image de ses homologues à cordes frottées... En revanche, Vladimir Moroz s'avère suffisamment ecstaticus, alors que le ténor Semishkur peine à convaincre qu'il est Faust... une part d'aléatoire procède ici du fait que Gergiev, comme en première partie et comme vis-à-vis des chœurs, laisse généralement les chanteurs se débrouiller, un peu comme si lui se trouvait dans une fosse et eux sur scène - ce qui, au fond, n'est pas absurde, et le caractère improvisé des enchainements de scènes n'apparaît pas en soit gênant. Mais alors le charisme variable de chacun devient alors d'autant plus important pour la continuité musicale.
   
    Par rapport à ce concert de l'an passé, cette fois avec le Mariinsky, et déjà Kalagina et Dudinova le Chorus Mysticus a encore gagné en ampleur, mais pas en lourdeur, bien plutôt en lyrisme et en souplesse - les attributs dont Gergiev sait le mieux se rendre maître, sans doute. C'est vrai pour la conduite chorale mais surtout pour le raffinement et la précision (mais oui) d'intonation des cuivres et des violons, la tendresse effusive mais sans complaisance de ces derniers parvenant à une réelle émotion à l'orée de la péroraison finale. L'aperçu donné ainsi de cette œuvre folle la ramène quelque part à une construction déniaisée, où peu de crédit est donné à la dimension religieuse initiale, et beaucoup de ferveur est accordée à la cantate érotico-spirituelle conclusive. Ce n'est pas assez pour convaincre qu'il y a là un grand dessein interprétatif, évidemment encore moins pour témoigner d'une probité musicale serviable... mais au fond, cela méritait d'être entendu. Pour la suite de l'intégrale qui se déroulera à Pleyel, je suggère toutefois de privilégier les symphonies que Gergiev donnera à la tête du LSO (malheureusement minoritaires : 3, 7 et 9).

Pour un compte-rendu prenant à raison le temps du détail, mais allant à peu près dans le même sens que le mien (à part pour la toute fin), on lira avec profit celui de Thomas Rigail pour Classiqueinfo.

Théo Bélaud
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