Festival du Touquet : Maria Masycheva

- Le Touquet, Palais de l'Europe, le 27 août 2010 (ou plutôt le 28, vers 1h du matin).
- Beethoven, Sonate n°23 en fa mineur, op. 57 - Chopin, extraits des 24 Préludes, op. 28 : préludes 1 à 12 - Lyapunov, extraits des 12 Etudes d'Exécution Transcendante, op. 11: Berceuse en fa dièse mineur (n°1) & Lezghinka en si mineur (n°10).
- Maria Masycheva, piano. 
Au Touquet, le 27 août. © Victor Mahieu
   
Retrouvailles joyeuses pour le petit concertorialiste : si Maria Masycheva a défloré la rubrique pianistique de ce lieu, ce n'est pas tout à fait par hasard. Bien sûr, cela aurait pu être tel ou telle autre jeune homme ou femme porteur de beaux espoirs. Mais je reviens rapidement sur les raisons qui m'ont conduit à ce choix. De manière générale, je suis toujours ravi de découvrir un espoir de voir se perpétuer la filiation soviétique notamment au travers de sa plus prestigieuse tradition, celle de la classe de Virsaladze dont est issue Maria Masycheva - tout comme Dinara Klinton dont je parlerai tout de suite après cette note. Mais dans le cas de la première nommée, il y a surtout eu la grande satisfaction de la voir (presque) triompher dans un concours international, non seulement parce que les grandes compétitions ne couronnent plus que rarement d'autres pianistes que d'improbables asiatiques, mais aussi parce que la tournure particulière, sans concessions à la démagogie et au commercialement correct qu'avait pris sous la présidence d'Aldo Ciccolini le dernier Marguerite Long était en elle-même porteuse d'espoir.

    La seule occasion que j'ai eu de réécouter Masycheva après le concours fut gratifiante, comme je l'ai raconté ici. L'unique réserve possible portait sur un certain manque de prise de risques, en proportion de ce que sa base pianistique superbement armée lui permettrait. Pensez que j'avais écouté cette pianiste offrir des interprétations fort abouties d'une sonate de Haydn, de l'opus 116 de Brahms, des Sarcasmes de Prokofiev, d'études de Rachmaninov, Lyapunov et Mozkowski, de novelettes de Schumann, du Prélude, Choral et Fugue de Franck et à deux reprises du Concerto pour la Main Gauche... sans souvenir de plus d'une ou deux scories. Au point que j'en venais à en souhaiter qu'il en apparaisse davantage, au bénéfice d'autre chose. Souhait exaucé au Touquet, et je dois le dire, avec une radicalité pour le moins surprenante, puisque j'ai bien entendu à peu près dix fois plus de fausses notes dans les dix premières minutes de son récital qu'au cours des trois heures d'écoute précédentes de cette pianiste.
    Certes, Masycheva n'avait peut-être pas prévu de jouer l'Appassionnata ainsi... et le fait d'entrer en scène à minuit passé (elle concluait l'improbable nuit du piano à la mode touquettoise...) n'a probablement pas été étranger à ce que j'ai entendu. Seul le résultat compte, et il se peut qu'elle ait trouvé sa propre prestation ratée, compte tenu de la logique ultra professionnelle qui paraît parfois encadrer plus que de raison sa liberté expressive - et qui devrait au moins convaincre les responsables de grandes institutions de lui donner sa chance... En attendant, enfin du traversant, du diagonal dans la conduite !  Dans cette sonate dont l'écoute, peut-être plus que pour toutes les autres de Beethoven, est à jamais modelée par la destruction pure et simple de toutes les limites du danger opérée par Richter et Gilels, Masycheva parvient à se mettre franchement en danger, et nous faire sentir en danger. En tout cas, dans un premier mouvement de feu, qui au moins autant que dans ses prestations plus assurées montre sa grande maturité : car elle ne fonce pas tête baissée en redémarrant dix fois un nouveau climax, solution de facilité parfois adoptée. Incontestablement, la grande arche est là, palpable, sans théâtralisation superflue, dans un tempo assez modéré et tenu de bout en bout : c'est bien ce qui donne au grand développement arpégé comme à la conclusion du mouvement leur dimension tellurique. Pas d'empressement artificiel, mais un refus superbe du note à note, au profit d'une autorité de l'oreille qui éclate magnifiquement au grand jour.

    Le thème et variations est quasiment du même niveau, et rappelle avec maestria la grande leçon de Serkin : concentrer, voire minimiser l'expression dans les premières variations pour laisser la tension se libérer d'elle-même dans les dernières et mener naturellement à l'exutoire final. Exutoire qui me laisse, lui, légèrement sur ma faim : d'abord à cause de l'absence de reprise (là, Gilels est un très mauvais exemple, et on ne pardonne pas à tout le monde ce qu'on pardonne à Gilels !). Ensuite car, malgré un tempo à nouveau justement retenu, la dimension harmonique manque davantage, peut-être à cause d'une baisse de régime physique réduisant la tenue des notes sur le thème pointé, un peu trop crispé. Léger manque d'appuis métriques dans la coda, par ailleurs, mais c'est là une des carences les mieux partagées du monde dans ce finale...
    Comme pour Beethoven, je n'avais encore jamais entendu Masycheva jouer Chopin. Même si elle se contente prudemment d'une moitié (ce qui évite notamment tout juste de se confronter au terrible fa # majeur...), elle se mesure d'emblée à l'un des quatre ou cinq opus les plus impossibles, et son audace est moins payante qu'avec Brahms - dont elle avait assez admirablement tenu l'opus 116 à Gaveau. On retrouve son piano clair, tout à fait sûr et toujours lisible y compris dans les chausses-trappes en sol majeur ou en fa dièse mineur : mais précisément, il faudra attendre ce dernier (donc les trois-quarts du parcours) pour que l'engagement lâche à nouveau prise et force l'attention, une certaine banalité - quoique cette solidité en l'absence d'inspiration ne soit pas banale - habitant ses sept premiers préludes - surtout le premier, qui ne parvient nullement à installer un climat. Ce sont surtout les n°10 à 12 qui sortent Masycheva de sa réserve, tant dans le lyrisme que dans la voie d'une forme de déséquilibre qu'elle ne retrouvait pas depuis son Beethoven. Le si majeur rappelle son aptitude naturelle au grand style épuré, le sol dièse mineur son habilité à tenir la pulsation sans duretés malgré la difficulté de l'écriture - dans ce prélude, on mesure combien ce privilège assurant contre la vulgarité est réservé aux bénéficiaires d'une vraie formation technique élitaire.

    Par rapport à l'interprétation déjà magistrale donnée Salle Cortot de ses deux Lyapunov, j'ai par bonheur retrouvé le gain en prise de risques déjà offert par Masycheva à l'autre extrémité de son récital. Est-ce d'ailleurs le bénéfice de ce surcroît de tension physique et harmonique, ou celui d'une seconde écoute au concert (ces études sont superbes, alors quand seront-elles au programme, disons, d'un Berezovsky?), mais j'ai eu cette fois l'impression très nette d'entendre en Lezghinka une pièce proche du niveau d'inspiration des études de Liszt ou Rachmaninov - donc, un quasi chef-d'œuvre. A part cela, je n'ai toujours pas vu le nom de Maria Masycheva apparaître dans les programmes des principales salles parisiennes pour la saison qui démarre. Certes, le Long-Thibaud a tellement perdu en crédibilité ces vingt dernières années qu'une ou deux éditions reprises en main par Ciccolini ne suffiront sans doute pas à en refaire un filtre fiable de talents. Mais je doute que ce soit cette raison qui explique ce qui n'est, je suppose, qu'un oubli de circonstance.

Théo Bélaud
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