Invincible Masur

Sigi Tischler
V V / ∏ ∏ ∏

- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 7 octobre 2010

- Schumann, Genoveva, ouverture - Concerto pour violoncelle en la mineur, op. 129 - Symphonie n°2 en ut majeur, op. 61

- Daniel Müller-Schott, violoncelle
- Orchestre National de France
- Kurt Masur, direction





    Et de... combien ? Enfin, je n'ai pas raté de concert parisien de Masur depuis exactement un an (je n'en avais raté qu'un, celui du Songe, la saison précédente), et attends toujours (rien ne presse) que lui en rate un. Je dis lui, car dans les choix des solistes les bonheurs ont été pour le moins variables, et semblent devoir continuer à l'être. Qu'importe, depuis que de directeur il est devenu directeur honoraire, il semble mordre dans une seconde vie et surtout une seconde relation avec le National, sans doute apaisée et plus complice. 
    En tout cas, le résultat est que, clairement, l'orchestre joue avec lui comme avec aucun autre. Il y avait bien eu quelques réserves à avoir en 2008-2009, aucune en 2009-2010, en tout cas là où Masur était seul responsable des opérations. Egmont intégral, Peer Gynt quasi intégral, les deux Paulus, les trois dernières symphonies de Mozart, et surtout la magnifique 8e de Dvorak. Il y avait bien eu le concert des trois Roméo, où le National se surpassait et où ce n'était pas assez pour vaincre la partition de Prokofiev... mais on le pardonnait bien volontiers, tant tout avait été tenté de la meilleure façon possible, et dans la mesure où Masur, une deuxième année consécutive après l'exploit Manfred, avait réussi juste avant à leur faire jouer un Tchaikovsky digne de ce nom.

    Ce qu'on a entendu pour cette rentrée était au moins digne du Dvorak de l'année dernière, sinon de ce que Masur a donné de plus beau depuis la fin de son mandat : l'inoubliable Elias, en décembre 2008. Du reste, la similitude était frappante dans le déroulement de la soirée. Une ouverture enthousiasmante, (c'était la Rusalska de Smetana l'an dernier) un concerto pour violoncelle totalement raté par le soliste, une symphonie magistrale. Genoveva n'a certes pas idéalement débuté, avec quelques approximations gênantes dans l'harmonie, mais s'est améliorée de page en page, se concluant non seulement brillamment mais avec, déjà, la signature du meilleur de ce que Masur continue d'apporter à cet orchestre : la simplicité, la discipline, l'engagement par la cohésion et l'unité, sans rien forcer. On passera sur les traits de cors foireux, tout le monde les foire, ces traits, même les cors de Dresde : c'est de la faute de Schumann, après tout, quelle idée d'écrire des choses pareilles. Moins de classe évidemment, certes, mais déjà, Masur montrait l'immense supériorité d'un chef qui sait exactement comment structurer une interprétation sans la surligner ni l'annoter : le trop doué Harding aurait pu en prendre la graine, lui qui dirigeait donc la Staatskapelle dans le même programme au TCE en juin 2009 (avec le concerto pour violon à la place du violoncelle).
    Alban Gerhard dans le Dvorak, c'était pénible, Müller-Schott dans le Schumann, c'est pire, en tout cas pour moi, parce que je fais partie de ceux qui aiment beaucoup plus le Schumann que le Dvorak. D'un autre côté, les problèmes ne sont pas exactement les mêmes : Gerhard, c'était du violoncelle buldozer, un son de pupitre d'orchestre plus que de soliste, et une gestion éléphantesque du discours, tout pareil et tout fort. Müller-Schott à aussi la réputation d'un violoncelliste d'une puissance exceptionnelle, autant qu'une maîtrise technique hors-pair. Sur les deux plans, on reste déjà sur sa faim : il ne parvient jamais à tenir la phrase du thème - d'accord, c'est un sommet de difficulté de l'instrument - et surtout s'en sort en la débitant en tranches. Quant au son, il est non seulement décevant, il est extrêmement énervant : plutôt aigre, systématiquement tendu sans aucune respiration, et du coup plus étriqué à l'oreille qu'il ne doit l'être, objectivement, au potentiomètre. Mais ce qui compte, c'est bien l'oreille ! Rien ne semble projeté, tout est rétréci, et une sensation pénible de note à note s'installe petit à petit, sans que même par bribes le chant ne se déploie.
    C'est d'autant plus dommage que, fait plutôt rare avec le National, même avec Masur, l'accompagnement est ici de bonne tenue, aéré, clair et précis, même si bien sûr les timbres des bois ne sont pas à la hauteur. Mais rien ne peut compenser cette crispation permanente du jeu de Müller-Schott, cette absence totale d'ampleur lyrique, cette avancée toujours gagne-petit du discours, qui hache les phrases et distille des accents et des pauses d'articulation incompréhensibles. Il sera d'ailleurs frappant de constater le peu d'enthousiasme de la plupart des violoncellistes de l'orchestre à la fin du concerto - du reste, le seul violoncelle que j'ai pris un peu de plaisir à écouter dans celui-ci aura été celui de Jean-Luc Bourré, très juste dans le dialogue.


    Cela aura été vite oublié. Dès l'entame du sostenuto assai de la symphonie, on sent que quelque chose de bon se met en route. Quelque chose de sain. Pas seulement parce que Masur bat cette introduction beaucoup plus vite que la norme, mais parce qu'il fait faire ce qui va avec son tempo : comme toujours ou presque avec lui, la cohésion des cordes est très supérieure à l'ordinaire du National, et du coup, l'aléatoire des intonations inexistant - tout comme, évidemment, les maniérismes et triturages des lignes. On connait tout cela, on sait comment et pourquoi ça marche, mais c'est fou comme cela fait du bien. Je faisais l'autre jour l'éloge de qualités similaires chez Dohnanyi, et je crois que j'aime encore plus la façon dont s'y prend Masur, avec sa dimension rustique, mais où l'austérité et le façon d'aller à l'essentiel est une joie à partager. Est-ce pour cela que lui, en plus, est aussi le seul à parvenir régulièrement à tirer des bois ce bel effort ? C'est sûr, ils ne sonnent pas mieux que d'habitude, mais au moins ils font plus que les notes. En plus, il est en pleine forme, Masur, depuis qu'il s'est étalé de tout son long en entrant en scène il y a peu. Il fait plus que son habituelle oscillation de père tranquille au niveau des hanches, encourage les entrées avec jubilation, remet le mètre en place énergiquement de temps à autre, joue avec bonheur de la réactivité toujours exemplaires des altos, etc, etc. 
    Evidemment, en partant à cette vitesse, la possibilité de ménager un réel stringendo à l'orée de l'allegro étaient limitée. Ce n'est pas grave, une progressive inflexion de la respiration suffit donc à se trouver au bon tempo, qui procure le frémissement unique de ce premier mouvement. Aucune lourdeur ne vient gâcher la sublime progression vers le climax (m. 174-200), et la lourdeur sera du reste absente de toute la symphonie. Et il y a le plus important : tout ce que Masur fait produire à l'orchestre est merveilleusement logique dans sa simplicité. Les exemples sont partout, pour le premier mouvement, en voici un rarement aussi bien servi, la réapparition anticipée du second motif dans la réexposition. Être aussi bien conduit donne cette confiance additionnelle qui fait aller à la fois droit et sans crispation le fameux motif lyrique chromatique : c'est dans cette fraicheur dénuée de sophistication, cette élégance non mondaine que certains thèmes schumanniens sont les mieux servis. 
    Bien sûr que ce n'est pas parfait, moins d'ailleurs que l'Héroïque de Dohnanyi dans un genre assez proche. Principalement parce que le scherzo reste une page trop exigeante en propreté et en précision d'articulation pour que cette concentration sur les fondamentaux et non le détail qualitatif y soit payante. Et qu'il faut bien que le hautbois joue dans le trio... Mais dans les deux derniers mouvements, il se passe plus de choses vertueuses encore qu'avec Dohnanyi (la référence est double ici : il y a eu le Beethoven de la semaine passée, mais la meilleure 2e de Schumann entendue ces deux dernières années à Paris était sans doute celle de Dohnanyi avec la NDR). Lui aussi plus allant que la moyenne, l'adagio espressivo est d'un équilibre lyrique si superbe qu'il parvient à faire complètement oublier que les cordes, et les timbres en général, ne sont "que" ceux-là. Là encore, que tout semble logique et nécessaire, sans que Masur ne donne cette impression caractéristique de chefs plus jeunes qui vont dans le sens de la musique (de la musicalité ? ) et s'y perdent par naïveté. Les si difficiles transitions caractéristiques du mouvement (cauchemardesques avec Chung l'an passé) sont symboliques de cet art consommé du changement de ton. Masur est si sûr de sa vision unificatrice qu'il enchaîne, fait rare et un peu déroutant, l'adagio au finale. Comme de prévisible, les violoncelles se couvrent presque de gloire dans le premier développement et tout le premier volet du finale est porté par la verve que permet la décontraction, à ce stade de la symphonie tout à fait acquise, des musiciens. Mais c'est surtout la seconde moitié qui est un régal : quelle lucidité dans la gestion des retours répétés du thème réconciliateur, quelle intelligence des respirations pour que l'esprit lyrique soit souligné sans que l'excitation ne retombe. Voilà typiquement ce que sait faire un grand chef avec des cordes moyennes : faire jouer avec douceur un thème en blanches avec de la tension rythmique, avec les phrasés les plus simples du monde. Quel bonheur, ces dernières minutes !

    Au fait : la quinconce crypto-bayreuthienne concotée par Gatti (voir articles précédents) semble convenir à Masur, pas du tout désorienté (il a peut-être conduit des orchestre soviétiques disposés en partie ainsi, après tout). On devrait donc avoir au moins deux concerts sur trois du National ainsi. Enfin, et surtout : surprise dont on ne sait pour l'instant que penser. Ni Luc Héry, ni Sarah Nemtanu pour commander la troupe ce soir là, mais Elisabeth Glab , l'habituelle voisine des ces derniers, officiellement toujours chef d'attaque : c'est une violoniste certainement non dépourvue de qualité - je l'ai d'ailleurs vue en primarius d'un quatuor improvisé du National, jouant Hindemith à l'Opéra Comique - et cette promotion impromptue aura été l'occasion pour moi de me souvenir que je possédais un fort bon enregistrement du concerto de Weill (avec Musique Oblique) où la soliste se nomme Glab, Elisabeth.. En attendant, elle devrait se souvenir de ses très encourageants débuts de konzetmeisterin (au TCE , du moins).


Théo Bélaud
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