mardi 2 novembre 2010

At heart, I am just a gardiner

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- Paris, Salle Pleyel, le 23 octobre 2010

- Schumann, Ouverture de Manfred, op. 115 - Brahms, Double Concerto pour Violon et Violoncelle en la mineur, op 102 - Schumann, Symphonie n°3 en mi bémol majeur, op. 97.

- Thomas Zehetmair, violon
- Christian Poltéra, violoncelle
- Orchestre Révolutionnaire et Romantique
- John Eliot Gardiner, direction

    Enlevez le i de Gardiner et dans le titre qui précède, si vous ne le saviez pas, vous obtenez une célèbre phrase de Claudio Abbado, affirmant il y a quelques années qu'il tenait au moins autant à ce que l'on se souvienne de lui pour les arbres qu'il a plantés - ce n'est pas une métaphore - que pour les témoignages musicaux qu'il a laissés - ah mais, finalement, c'est peut-être un peu une métaphore, il est malin, cet Abbado. Le dernier concert de Sir John Eliot G. a procuré, contre beaucoup d'attentes, à peu près autant de plaisir que celui d'Abbado. Naturellement, impossible de comparer, à trois jours d'intervalle, une prestation orchestrale comme celle proposée par le Britannique avec le grand show supra-élitaire du all-stars lucernois. J'ai pourtant été plus enthousiasmé ce samedi dans le ressenti, l'empathie avec le travail des interprètes, le caractère immédiat et communicatif de leur engagement. Un mot, donc, quant à ce qu'il est malheureux d'appeler ma notation, et qui ne se veut qu'une symbolisation des souvenirs - permettant d'en faire un tri rapide dans la liste des concerts critiqués. J'ai moi-même fait entorse à cette logique en attribuant les quatre à Abbado, comme je l'avais fait, bien plus en rapport avec l'impact émotionnel, pour le récital de Koroliov. Mon triple nobile tend donc à s'institutionnaliser comme le symbole du concert extrêmement sympathique et enthousiasmant en dépit de réalisations perfectibles - et néanmoins supérieures à la moyenne. Il y a eu ainsi la formidable Petite Messe Solennelle donnée par Andrea Lucchesini, et la 2e Symphonie de Schumann de Masur.

    La différence importante entre cette soirée et le concert tout-Schumann de Masur, c'est que le programme entier a bénéficié d'un traitement de même qualité. Après l'imbuvable Müller-Schott, cela faisait déjà plaisir de trouver - en fait, de découvrir pour ce qui me concernait - un violoncelliste plus qu'audible, en la personne de Christian Poltéra. Lequel s'est montré parfaitement digne de son compère Thomas Zehetmair, et ce n'est pas un petit compliment pour moi qui considère de plus en plus Zehetmair comme un des trois ou quatre violonistes les plus importants d'aujourd'hui. Leur entente permet d'asseoir un investissement physique considérable dès leur entame : contrairement à celui de Müller-Schott, le violoncelle de Poltéra possède une qualité essentielle, celle de respirer. Le son n'est pas perpétuellement en tension ramassée sur elle-même, mais projette et en même temps construit, s'écoute à longue vue autant qu'il écoute ses partenaires. Un vrai plaisir. Zehetmair n'est quant à lui pas le plus immaculé des violonistes, a fortiori dans un répertoire romantique techniquement aussi délicat - d'ailleurs, avec tous les unissons, n'est-il pas plus difficile que "le" concerto de Brahms ? Mais sa justesse reste largement dans les limites de l'acceptable, et ses petites scories d'articulation ne nuisent nullement à l'intelligibilité, ni des unissons, ni du dialogue. Le caractère âpre mais pourtant non spectaculaire de son violon correspond qui plus est très bien au caractère de la partition, et tout autant à la fusion des sonorités avec Poltéra. 
Photo Marco Borgraeve
    Quant à Gardiner, il use tout au long des deux premiers mouvements d'une science admirable de la continuité polyphonique, n'hésitant pas à faire ce qui devrait toujours être fait dans cette œuvre pour lui éviter de paraître lourde et académique : mettre de l'intensité, du surgissement, des aspérités dans les lignes d'harmonie, tout spécialement de petite harmonie. Laquelle n'est pas la plus belle du monde, loin s'en faut, mais a le mérite essentiel de jouer le jeu à fond, tout comme les cors naturels dont on s'accommode plus ou moins des pains à répétition. Faire jouer les bois avec le maximum d'intensité est une composante essentielle de la réussite orchestrale, et c'est une chose plutôt bien admise et comprise dans Beethoven et dans la musique russe notamment. Mais dans le romantisme allemand cela reste encore trop rare, et particulièrement dans Brahms. Dans ce Brahms où les clichés ont la vie dure ("brumeux", "lourd", "sérieux"), c'est vraiment une plus-value de premier ordre. Toutes ces qualités de conception et d'esprit généraux atteignent leur acmé dans la traversée du mouvement lent, superbement effusif côté solistes, magistralement équilibré côté Gardiner. L'ensemble de l'interprétation est d'une noblesse sans apprêts exemplaire, et parvient à mettre en œuvre un lyrisme puissant dans un esprit chambriste. La perfection, du moins spirituelle, aurait été atteinte sans un sérieux accident de continuité dans la direction de Gardiner, embarquant à l'emporte-pièce l'orchestre dans la seconde section du finale, alors que celui-ci avait idéalement débuté. Mais malgré ce raté de construction, j'ai été ravi de trouver une exécution de référence de cette œuvre-piège, effaçant la déception de celle proposée, il y a deux ans dans la même salle, par les Tetzlaff et Haenchen à la tête du Philhar' - tous très plan-plan.


    Le concert avait presque aussi bien commencé, avec une Manfred dont je n'attendais franchement pas de merveilles étant donné la difficulté qu'ont les orchestres romantiques traditionnels à en tenir la ligne sans s'empêtrer dans sa matière sonore. La rapidité ne pouvant tout résoudre... Mais pour ma plus grande joie, deux données viennent bousculer ce préjugé. D'une part, la direction de Gardiner, toujours solidement campé et dominant sans podium les musiciens du haut de son double mètre (au moins) : sobre et tranchante sans jamais être appuyée, elle correspond assez à ma forme d'idéal, tous répertoires mélangés. Pourquoi changer ce qui marche avec un chœur baroque, quand c'est si simple et sain, en venant à l'orchestre romantique ? C'est un peu comme la gestuelle de Boulez, fondamentalement conçue pour les structures complexes du contemporain et parfaitement adaptée à mettre à l'aise les musiciens dans Mahler. Cette Manfred  est donc fine et vigoureuse à souhait, avec un soupçon de raffinement vénéneux bienvenu, dans les équilibres bois/violons. Seconde donnée : le Révolutionnaire et Romantique m'a très positivement étonné, d'autant que les échos que j'avais eus de ses dernières prestations brahmsiennes n'étaient pas pour me mettre en confiance. C'est pourtant bien autre chose que la Chambre Philharmonique ou que l'Âge des Lumières ! Les cordes sont disciplinées, justes, et du reste utilisent probablement des cordes mixtes - du pur boyau aurait peut-être été supportable dans Brahms, mais certainement pas dans la Rhénane. Les bois sont fort corrects en regard de leur engagement, et nonobstant leurs accidents, les cuivres et notamment les cors font un travail spectaculaire de tranchant presque jamais trivial - ce qui est un exploit, même avec le mélange de cors naturels et harmoniques qui fait écho aux cordes mixtes.

Photo : ECM
    Le fait synthétique de tout cela est que, manifestement, les vues de Gardiner sur cette musique se sont ouvertes et élargies dans le meilleur sens, et n'ont plus rien d'intellectuellement dogmatique. La vision s'est assagie en gardant son insolence dans la réalisation, sa truculence, tout en se tenant maintenant loin de la mode de "la symphonie teutonne crade et pétaradante parce que démystifiée" : au point d'ailleurs que j'en viens par instants (premier mouvement surtout) à regretter la relative discrétion des timbales, dont la partie est ici plus qu'intéressante... Les tempos ne sont ni alanguis, ni artificiellement galopants. J'ai certes une réserve sur le caractère pour moi trop allégé et animé du Feierlich, qui manque de force tranquille et du coup de tension dans son avancée contrapuntique : comme quoi, la page la plus proche de Bach... Qui plus est, je préfère entendre dans sa conclusion de nets forte à l'attaque des fortepiano, là où Gardiner n'offre qu'un timide smozando. Mais c'est bien la seule réserve relative à la lecture proposée, car pour le reste, la logique architecturale est implacable. C'est la grande force de cette Rhénane semi-chambriste (27 cordes tout de même, je crois) par rapport à celle, crypto-wagnerienne, sympathiquement généreuse mais très foutraque offerte par Gatti et le National il y a un mois. Et c'est ce qui la rapproche de la 2e magistrale de Masur il y a quinze jours... L'indispensable discipline rythmique est exemplaire dans le I, et ne tombe jamais dans le magma de cordes. Le tempo, comme rarement, est peu ou prou celui demandé par Schumann. Ce n'est pas tout à fait le cas dans le II, qui est cependant tenu, malgré les accidents aux cors. Le très délicat troisième mouvement est remarquable de souplesse et d'articulation des épisodes, en particulier grâce à un second thème parfaitement ductile, d'une belle et rare distinction.
    Le finale est quant à lui jubilatoire tant par son énergie que par sa tenue, et dieu sait qu'il est peu évident que ces deux attributs aillent de paire ici. Tout ce qui avait manqué en tension et en clarté discursive à Daniele Gatti est ici rendu de sorte à combler tant le plaisir des sens que celui de l'ordre formel. Symbole de cette réussite, le glorieux basculement suivant le fugato mineur, avec l'entrée glorieuse des cors, toutes voiles dehors, cuivrant allègrement avec une parfaite unité d'intonation, et une dynamique qu'on ne saurait rêver plus roborative. Superficiel ? Jouissif à coup sûr, justifié par la logique architecturale, probablement. Dans la joie sonore de cette Rhénane, j'ai eu tendance à m'abandonner sans me prêter aux jeux des concerts ennuyeux (voyons, que font les musiciens du rang qui s'ennuient ?...) : raison pour laquelle je n'avais nullement remarqué l'insertion de Poltéra à la place de premier violoncelle, et encore moins celle de Zehetmair à celle de... dernier second violon du rang. Zehetmair qui surgissait donc pour offrir un joyau de rappel : le Langsam du Concerto pour Violon qui, après tout, est le successeur de la Rhénane dans la production symphonique de Schumann. Zehetmair est l'un des défenseurs majeur de cette partition encore plus étrange et ardue que le double de Brahms, et le prouve avec une classe exceptionnelle. Le choix du bis était naturellement un écho à la première partie, violon et violoncelle solos dialoguant à quasi égalité dans le bref développement : ce qu'ils ont fait avec une osmose au moins aussi admirable que celle offerte dans Brahms.

    Un orchestre bien plus honorable et surtout attachant que prévu, une future étoile, et deux très grands messieurs, de nobles jardiniers eux aussi, et à leur meilleur sans doute : un beau samedi soir.
Théo Bélaud
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