Cédric Tiberghien, intéressante évolution

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- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 17 novembre 2010
- Chopin, Scherzo n°1 en si mineur, op. 20 ;  Mazurka en mi majeur, op. 6/3 ; mazurka en mi mineur, op. 17/1 ; mazurka en la mineur, op. 17/4 ;  Ballade n°1 en sol mineur, op. 23 ;  mazurka en ut majeur, op. 24/2 ; mazurka en si bémol mineur, op. 17/4 ; Scherzo n°2 en si bémol mineur, op. 31 ; Trois Mazurkas, op. 59 ; Polonaise-Fantaisie en la bémol majeur, op. 61 - Szymanowski, mazurkas op. 50 n°6 & 7 - Scriabin, impromptu alla mazur en ut majeur; mazurka en mi mineur, op. 3/7 ; mazurka en ut dièse mineur, op. 3/6 - mazurka en mi mineur, op. 25/3 - Tansman, mazurka en ut majeur, Livre I, n°3 ; mazurka en majeur, Livre I, n°4 ; mazurka en la mineur, Livre III, n°1 ; mazurka en mi mineur, Livre III, n°3 ; mazurka en ut majeur, Livre I, n°9
- Cédric Tiberghien, piano

    Cédric Tiberghien grandit discrètement, sans doute trop au goût de certains. En pondérant cette question du poids de la médiocrité de tant de pianistes français qui "réussissent", ils n'ont pas tort. Avec sa gentillesse et sa tête de parfait jeune premier, il aurait pu devenir la coqueluche d'un public beaucoup plus large, et prétendre remplir le TCE au même titre qu'un Angelich ou qu'une Grimaud. Ce qui est, aujourd'hui, loin d'être le cas, et ce statut plus ou moins volontaire d'éternel espoir fait aujourd'hui un peu oublier qu'il a trente-cinq ans. Qu'importe, car il a manifestement raison de prendre son temps, même si on peut sans doute lui reprocher un ou deux enregistrements superflus - à commencer par son improbable Bach. Le disque n'est presque jamais représentatif de l'évolution, du moins de la qualité intrinsèque d'un pianiste, c'est à mon sens un lieu commun. Ce pour quoi Tiberghien a pris son temps est manifestement une remise en question tranquille de son rapport au piano, et de ce point de vue, on ne peut que se réjouir du chemin accompli par rapport à l'enthousiasme un peu naïf - mais déjà sympathique - des débuts (je l'avais pour ma part écouté en concert au seuil de cette évolution, quand il faisait encore très chien fou, en 2002 et 2005). 
    L'autre aspect révélateur de cette maturation est la qualité du programme proposé, en tant que programme. C'est certes une dimension du concert à laquelle je n'accorde pas l'importance systématique que beaucoup jugent pertinente. Je pardonne maintenant n'importe quel programme sans queue ni tête ou simplement éculé à des musiciens dont la qualité me semble le justifier. Mais incontestablement, cette déambulation autour de la mazurka et plus largement de l'esprit musical polonais était fort bien conçue et agencée. Car le choix des quelques œuvres de grandes dimensions de Chopin n'était manifestement pas ici sans rapport avec cet esprit général, à l'exception peut-être de l'atypique scherzo en si bémol mineur. Le si mineur parce qu'il contient la merveilleuse berceuse populaire en guise de trio ; la ballade en sol mineur car elle est des quatre celle se rattachant le plus explicitement à un programme littéraire polonais - pour autant que se pose la relativisation de cette dimension, certes. Enfin, la Polonaise-Fantaisie parce qu'elle est le quasi-testament également en forme de profession de foi de Chopin, tant en regard de son plus profond atavisme que de l'avenir de la musique vers lequel son regard se tournait. Enfin, c'est assez heureux d'avoir fait entendre, outre le trop rare Tansman, les premiers styles de Scriabin et Szymanowski, assez négligés par rapport à leurs œuvres les plus caractéristiques.

    Sur le strict plan de l'exercice de style alla mazur, la seconde partie du programme (la partie extra-chopinienne suivie de l'opus 59) aura été la plus convaincante, à l'exception relative des Scriabin manquant parfois de subtilité sonore, sans que cela n'hypothèque l'intérêt intrinsèque d'entendre ces pages négligées. En revanche, les Szymanowski et surtout les Tansman sont réjouissants et dépassent le seul intérêt de la découverte de gentilles pages marginales. La grande mazurka en ut majeur de Tansman, en particulier, représente un des moments décisifs de ce programme : placée au bout de la série extra-chopinienne, elle apporte une forme de résolution très convaincante à ces incursions, en ce sens qu'elle laisse sur une impression non anecdotique. Cette page, loin d'être aisée pianistiquement, a sous les mains de Tiberghien plus qu'un brillant de salon, et sait intelligemment outrepasser son cadre de danse pour revêtir un caractère épique positivement roboratif. Je ne peux malheureusement être aussi élogieux pour ce qui est des mazurkas de Chopin de la première partie, qui sans relever, loin s'en faut, des catastrophiques valses ou mazurkas fréquemment données par de supposés spécialistes de Chopin, ne parviennent pas au détachement, à la bonne distance qui permet la distinction. Ce n'est pas du mauvais piano, pas du grand non plus, et la concentration qui permet à Tiberghien de se défendre honorablement dans les pages de plus grandes dimensions ne suffit pas ici, comme si - en fait c'est bien de cela qu'il s'agit - il lui manquait le stade supérieur de virtuosité nécessaire pour jouer les plus simples de mazurkas, et faute d'être porté par un piano suffisamment magistral ici, il oscille entre le trop anecdotique (mazurka en la mineur) ou la tension trop artificielle (mazurka en si bémol mineur).

    Ceci étant, j'ai écrit sous les mains de ce pianiste, car les efforts qu'il a entrepris pour se défaire d'une technique purement digitale sont assez évidents, à l'inverse de l'immense majorité de ses condisciples français de toutes générations. Il y avait déjà cette dimension, en beaucoup moins aboutie, chez le Tiberghien du début des années 2000 : je me souviens notamment d'un 2e Scherzo joué avec une prise de risques invraisemblable, entièrement assumée en dépit d'une réalisation plus que bancale. Il y avait une recherche de piano total partant de moyens dix fois trop modestes pour y parvenir, ce qui, assurément, garantissait une forme d'empathie de la part d'auditeurs comme moi. Il y a mieux aujourd'hui, quelque chose de plus raisonné et construit, où la mise en danger est nettement plus mesurée, mais pas forcément au détriment de la force expressive. On est bien loin d'un Chopin dantesque, assurément, mais on est nettement au-delà de la médiocrité ordinaire et loin d'exécutions qui se contenteraient de la propreté. C'est en fait plus net dans le 1er Scherzo, avec lequel Tiberghien entamait son récital. La volonté de jouer sans taper des doigts est ici évidente, et cette volonté a été suffisamment mise à l'épreuve pour que la précision et la lisibilité harmonique ne soient pas compromises.  Tiberghien a aussi beaucoup gagné en stabilité générale, en économie gestuelle, en sûreté de position (il y a quelques années, on craignait qu'il ne tombe du tabouret) et donc en décontraction dans les déplacements. Il y a, c'est une constante, un biais pour éviter ce défaut autant que, de façon générale, les prosaïsmes, et ce biais n'est pas sans frustrer d'une dimension plus héroïque : Tiberghien contient toutes ses dynamiques en-deçà de ce qu'il peut réaliser sans duretés. Frustrant dans l'absolu, mais moralement, j'insiste lourdement sur le terme, il m'est absolument impossible d'en faire un reproche. Au reste, sa berceuse est très bien conduite et parvient comme c'est désirable à créer l'illusion qu'une troisième main vient annoncer le second motif (ci-dessus).
   
    Des qualités de sobriété expressive et de contrôle de l'harmonie habitent, à un degré légèrement moindre, sa ballade. On est ici totalement privé, sauf dans les derniers sursauts de la coda, de toute dimension épique, mais c'est largement préférable tant à la bouillie sonore qu'à la somme d'intentions téléphonées. La conduite est bien plus fluide, les mains plus souples, l'homme bien moins à la lutte avec son instrument que dans la vidéo ci-dessus, qui a cinq ans. C'est avec le scherzo précédent le cas le plus représentatif, eu égard à ce que représente profondément l'œuvre, d'une manière d'attaquer les choses à leurs bases pour mieux se prémunir d'un écroulement. On en reste certes, pour l'essentiel, à la base, mais il en ressort en même temps, du fait de ce schéma inhabituel, l'inverse d'une dimension scolaire : plutôt une beauté de l'humilité dans l'effort. Le scherzo en si bémol mineur est un peu moins convaincant : Tiberghien veut rendre justice au tempo de base (presto) assez rarement suivi du fait d'une partie de la tradition interprétative qui a cherché, non sans raisons, à magnifier le caractère hautain de cette page. L'ennui, c'est que si la stabilité rythmique reste correcte, ce tempo ne permet pas, avec cette densité harmonique tout de même modeste, de chanter sur le second thème : l'ensemble de l'architecture semble alors manquer de tension et de contradictions. Du coup, le trio apparait bizarrement trop dramatique par rapport à ses encadrés. 
    Enfin, la Polonaise-Fantaisie, en conclusion de programme, renoue avec les qualités initiales, sur la lancée d'une seconde partie inspirée et avec une dimension de décontraction supplémentaire - et bienvenue - par rapport à l'entame. Les récitatifs ne sont certes presque pas assez prétentieux (!), et la longueur de note fait parfois défaut comme dans le thème lyrique du 2e Scherzo. Mais la forme est indéniablement bien exhibée alors même qu'aucun surlignage des épisodes ne vient gêner l'écoute - à aucun moment ce pianiste ne semble dire "regardez comme je comprends bien le style de Chopin", et c'est assez rare pour s'en réjouir. Mieux, ce naturel d'apparence innocente rencontre presque idéalement les ambiguïtés élégiaques de l'oeuvre, certes bien éloignée ici d'une noirceur immédiate, mais pourtant lourde de pessimisme dans ce dénuement (presque) entièrement assumé. La coda ne sera pas entièrement maîtrisée, soit, mais le dernier accord, spectaculairement non-spectaculaire, met un point de résolution d'une grande intelligence à cette vision pleine d'intelligence non contente d'elle-même. Sur cette lancée-là, et bien que ce récital n'ait rien eu d'inoubliable, j'ai eu envie de contribuer le plus possible à l'encouragement des rappels, d'autant que la logique du récital semblait indiquer que Tiberghien pouvait jouer de mieux en mieux au fur et à mesure que la soirée avançait. Surprenant, et instructif, de constater à quel point après Yundi Li son nocturne en ut mineur pouvait paraître classe...  Et la dernière mazurka de l'opus 68, simple et poignante, supplantait presque toutes les précédentes.  Encore une fois, rien de franchement sublime ici, mais si tous les français jouaient, du moins réfléchissaient sur la façon de jouer du piano comme Tiberghien, il est sûr que je ne passerais pas tant de temps et d'énergie à me lamenter sur leur formation et leur culture de l'instrument.
Théo Bélaud
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