mardi 9 novembre 2010

Ici le son devient parole : la gloire de Kurtág

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- Paris, Palais Garnier, le 2 novembre 2010
- Bartók arr. Kurtág, Canon à la quinte (Mikrokosmos, vol. I) - Bach arr. Kurtág, Das alte Jahr vergangen ist, BWV 614 ; Gott, durch Deine Güte, BWV 600 ; Gottes Zeit ist die alleberste Zeit (sonatine de la cantate Actus Tragicus, BWV 106) -  Kurtág, extraits des Játékok (a) - Colinda-Balada pour choeur et neuf instruments, op. 46 (b) - Quatre poèmes  d'Anna Akhmatova pour soprano et ensemble instrumental, op. 41 (c) 
- György et Marta Kurtág, piano (a) 
- Chœur de la Philharmonie de Cluj (b)
- Ensemble Musikfabrik (b, c)
- Natalia Zagorinskaia, soprano (c)
- Cornel Groza, direction (b)
- Olivier Cuende, direction (c)



     Je vais rapidement me débarrasser du peu de réserves que j'ai à formuler sur cette très belle soirée - point culminant, sans doute, du Festival d'Automne à Paris. Il y en a deux. Premièrement, même si ce devait être prévisible, la persistance de l'usage par les époux Kurtág du piano droit supersordino. Je comprends très bien, non pas ce que l'instrument a de fascinant, mais la fascination qui conduit à vouloir le substituer au bon vieux Steinway de concert. Presque toute l'œuvre pianistique de Kurtág est construite comme une méditation presque naïve sur le son du piano, et sur les possibilités de s'en échapper - ou d'échapper à l'aléatoire des interprètes et du prosaïsme sonore que cela véhicule, mais peut-être n'est-ce là que mon mauvais esprit : pourtant, c'est vrai au fond, pourquoi ne donnerait-on pas une super-sourdine à tous ceux qui nous cassent les oreilles ? Quoi de plus logique, finalement, que cette démarche d'écriture qui induit cette démarche d'exécution : la musique est harmonie, de quelque ou quelqu'autre nature changeante, mais harmonie ; l'harmonie est un phénomène physique, qui se présente via la perception du son. Le son présente la musique : c'est une transitivité. Les Játékok forment un corpus d'essais, d'indications, de suggestions pour varier cette transitivité, pour forcer le pianiste et l'auditeur à écouter autrement, pour recevoir autrement les notes écrites. C'est tout autre chose que le piano préparé.
   Dans le cas de cette sorte de pianino (cal)feutré, on est dans le fantasme d'un piano clarinette. Bien sûr, pour faire un legato de clarinette, il faudra toujours le pianiste capable de le faire : mais au moins obtient-on, pas tant le son comme timbre, mais cette naissance de la note apparentée au souffle, qui apparaît comme déjà là, qui n'agresse pas, qui ne surgit pas, qui s'émancipe de la nature percussive de l'instrument. Paradoxe : la présence naturelle de la note est renforcée alors que l'aptitude à résonner par la projection est évidemment perdue. C'est peut-être l'ultime privation : même les plus grands pianistes ne sont pas des magiciens, des thaumaturges des maux de leur instrument. Ils usent tous de l'artifice de la projection résonante (ça ne veut pas dire la pédale pour autant) pour créer l'illusion d'une absence de percussivité alors que c'est pourtant toujours un marteau qui frappe une corde. Kurtág renonce à donc à cela. C'est bien sûr triché, mais ce n'est pas le problème. Il y a seulement que quand on a entendu tant des Játékok sur grand piano, et a fortiori les transcriptions de Bach par Dezső Ránki et Edit Klukon, la frustration existe... C'est dit et n'est plus à dire. Je parlerai à la fin du duo Kurtág en ne pensant plus à cela.



Zagorinskaia, Kurtág et Cuendet le 4 novembre. Photo lpc
    Autre semi-réserve m'empêchant de faire de ce concert un éloge suprême (vous savez, mon gros oméga), la relative déception constituée par la première audition de Colinda-Balada, donnée en création française. Je dis cela avec toutes les précautions imaginables. D'abord parce que, sur le principe, une seule écoute, ce n'est pas assez pour une œuvre de Kurtág. Ensuite parce que je devais attendre trop, tout de suite, en émotions immédiates, de cette petite cantate de Noël d'un tel maître de l'onirisme, de l'intimité et de la micro-orchestration - la pièce est "orchestrée" pour neuf instruments solistes. Au reste, l'effectif choral (autour de quinze pour chaque voix) semble naturellement convenir au voisinage d'un orchestre moyen plutôt qu'à celui de cet ensemble : il est douteux que ce soit un malentendu, surtout pour une exécution en présence du compositeur, et alors même que la nomenclature demande un "double chœur mixte" (on comprendra donc, un double chœur de chambre mixte !). Ce déséquilibre renforce l'impression que l'effusion narrative est comme déconstruite, pour ne laisser filtrer que des sous-entendus au travers des interventions de l'ensemble, qui ne sont vraiment intelligibles qu'au début, au milieu et à la fin - fin qui est tout de même extrêmement belle, et joue avec bonheur de la diction du texte roumain, que le chœur de la Philharmonie de Cluj met très bien en valeur. Je suis cependant resté un peu dérouté par le type d'austérité dégagé par la musique, qui semble trouver sa source dans un esprit médiévalisant comme pour former un mini-Klagendelied contemporain, passé au filtre du Prince des Bois. Le ténor solo (était-il en cause ?) semble un peu accessoire dans l'affaire. Enfin relativisons : cela reste tellement plus intéressant et personnel que la moyenne contemporaine !


Second poème d'Akhmatova
    De toute façon, je n'exclus pas que l'ordre du programme ait considérablement influencé ma perception de Colinda-Balada : car, en conclusion du concert, la première française des Quatre Poèmes d'Anna Akhmatova peut d'ors-et-déjà être considérée comme un événement extrêmement considérable de notre vie musicale. Je passe rapidement sur la petite polémique qui a entouré vingt secondes de l'œuvre, les premières du quatrième poème, confiées à une machine à vent et une sirène tout droit sortie de chez Varèse, sans rapport apparent avec la suite de la partition. Kurtág n'a guère habitué à ces procédés, et on s'étonne naturellement qu'il en vienne à l'employer dans une pièce aussi ciselée et personnelle, qui plus est composée ces dix dernières années. A quoi bon chercher à comprendre ? Ce sont vingt secondes qui, précisément, ne définissent rien de l'esthétique ni de la qualité de l'œuvre. Laquelle est de toute façon un chef-d'œuvre, et aussi une synthèse. Il faudrait au moins une seconde écoute, mais je ne suis a priori pas loin de penser qu'il s'agit d'un opus d'importance comparable à Stele ou Kafka-Fragmente. Kurtág y prouve une fois de plus son don unique pour magnifier les langues, cette fois russe, en créant encore un miracle de nécessité dans l'avancée prosodique, qui culmine dans le  poignant et sublime troisième poème  - Plainte (les funérailles d'Alexandre Blok), où la musique transperce doucement d'une humanité déchirante : Nous remettons à Notre Dame de Smolensk... La soprano Natalia Zagorinskaia, magnifique, restera sans doute dans l'histoire comme la dédicataire d'une des deux pièces vocales majeures de Kurtág. 


Marta et György Kurtág le 4 novembre Photo lpc
    Quant au duo de György et Marta, qu'en dire une fois passé outre les questionnements déjà évoqués ? Du factuel, peut-être : outre les transcriptions jouées à quatre mains, sachez que Monsieur a joué de ses Játékok : Consolation sereine, Versetto, Nœuds, la superbe Antienne en fa dièse, Hymne apocryphe (à la manière d'Alfred Schnittke) et In memoriam Andras Mihaly ; Madame interprétant de son côté Lamentation, Chanson, Pensées futiles sur la basse Alberti, Hommage à M. K., Merran's dream - Caliban detecting - rebuilding Mirranda's dream (superbe). Le couple se rejoignant pour jouer Esquisse pour "Hölderlin" de Janos Pilinszky. Et qu'ajouter ? Sinon que le chemin - toujours le même et cela fait partie de sa beauté, - qu'il suivent est un petit chemin, artisanal, modeste, loin, très loin de la relation contemporaine à la création et la pratique musicale, - musique au kilomètre, affirmation gratuite de soi et culte de la singularité factice - mais un chemin vers l'éternité, qui respire un amour absolument solaire, encore plus lumineux dans la série de bis  du cahier de transcriptions à quatre mains: le Duetto en sol majeur, Nur Kommt der heiden Heiland, Herr Christ, ein'ge Gottes Sohn, et un second Gottes Zeit ist allerbeste Zeit à pleurer. On peut et on devrait s'y dorer des heures durant. Le versant positif du choix instrumental de leur prestation est, après tout, que face (enfin dos) à 1600 personnes, sous les ors imposants de Garnier, le droit supersordino impose une autre écoute par son seul format : autre, ou peut-être simplement vraie ! On ne peut pas dire sans mauvaise foi que cela marche vraiment, mais Kurtág n'est pas responsable de toute la connerie du monde. Il est en revanche pleinement responsable de choses parmi les plus belles de notre laide époque.
Théo Bélaud
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1 commentaire:

Anonyme a dit…

Mon dieu, où allons nous ? Un peu de fraicheur dans le landerneau cuculturel parisien ? Stupéfiant !
( Retour rapide, j'espère, des lourdingueries habituelles, Brucknéro-mahléro-rachmaninoviennes... Arf ! )

Merci Théo !

Thierry Barlez