Inattendu raté d'Andris Nelsons

VVV / V
© M. Borggreve

- Paris, Cité de la Musique, le 29 octobre 2010

- Strauss, Metamorphosen - Mozart, Concerto n°20 en mineur, KV 466 - Strauss, Also Sprach Zarathustra

- Mihaela Ursuleasa, piano
- Orchestre de Paris
- Andris Nelsons, direction






     Problème d'un nouveau genre pour le petit concertorialiste : l'intéressé principal de cette critique en forme de corvée fait partie des raisons de vivre - du moins d'espérer, ce qui revient au même - énumérées de manière permanente en ces lieux, sur votre gauche. Plus précisément, c'est le jeune chef sur lequel j'ai souhaité - et souhaite toujours, pas de panique - parier, et donc le seul de sa profession de moins de cinquante ans que j'ai aligné aux côtés de mes monstres préférés, Boulez, Salonen, Temirkanov, Masur, Jurowski, Abbado, Jansons.  Il faut que je raconte brièvement ma rencontre avec ce petit géant letton. C'était en février 2009, au Châtelet : le matin (c'était l'époque bohème, spirituellement bénie et matériellement maigre, où je ne faisais rien d'autre que de m'occuper de musique), je me rends à la générale d'un concert du National. Une générale comme les autres, a priori, d'un concert sans attrait particulier qui allait en plus être semi-déserté pour cause de concurrence de Chailly et Lang Lang le même soir. C'est l'ordre inverse du programme qui est choisi : Heldenleben pour commencer. Diable, c'est que ça sonne, cette affaire, et que c'est conduit et presque raffiné, lyrique, jamais lourd. Puis concerto pour trois pianos de Mozart, avec Bismuth (admettons), Chamayou (on pique du nez) et Stern (réveil douloureux). Là,  ce qui se passe n'est vraiment pas courant : au bout de quelques minutes, je n'écoute plus que le National. Et pour cause : je n'ai jamais assisté à une répétition où, une fois l'œuvre filée, le chef passe ensuite autant de temps (dans le III surtout !) à reprendre avec tant de rigueur et de passion chaque thème, et pour ceux-là chaque intonation de chaque pupitre de cordes, et séparément s'il vous plaît. 
    Et Passacaille de Webern pour finir : je cours interroger une connaissance de l'orchestre, ravi de sa matinée. Lui fais remarquer que ce tout juste trentenaire dont je n'ai jamais entendu le nom rappelle furieusement Jansons. Eh oui, évidemment, qu'il me répond en rigolant : c'est son poulain ! Son clone, en avais-je conclu après le concerto proprement dit. Je l'ai retrouvé, toujours avec l'ONF mais au TCE, l'hiver dernier, dans un programme tout Dvořák, un peu plus à la peine dans le concerto pour violon avec un décevant Pavel Sporcl, mais encore brillant, cursif et évitant avec une intelligence bluffante toute trivialité dans la rare Cinquième Symphonie - beau souvenir que le mouvement lent, en particulier. Depuis, Nelsons a fait son trou dans le gotha européen, prenant la direction du Birmingham Symphonic, et enchaînant, dans le sillage de son illustre aîné, les invitations à la tête des phalanges les plus huppées du vieux continent. Quelques jours avant ses débuts avec l'Orchestre de Paris, il dirigeait, pour la première fois aussi... le Philharmonique de Vienne au Musikverein (provoquant l'enthousiasme de mon homologue viennoise de Likely Impossibilites).

    Manque de répétitions, ou, à la suite de ce prestigieux adoubement, début de paresse du chef déshabitué des orchestres de second rang ? Premier constat, évident, dans les Metamorphosen, la mayonnaise ne prend pas pour ce qui constitue une qualité essentielle de Nelsons, qualité essentielle de toute grande direction : produire discipline d'abord, éventuellement classe ensuite chez les cordes. C'est frustrant, car son choix d'approche est courageux, et consiste à respecter en l'accentuant presque la tripartition métronomique de la partition. Les monstres sacrés du disque (Furt, Karajan, Barbirolli, et le fabuleux Klemperer) ont un peu institutionnalisé une vision davantage intégrée sur le plan des tempos, plus souple et continue dans les transitions, en fait une sorte de transition géante certes loin d'être absurde. Mais on sait notamment depuis l'admirable enregistrement de Salonen qu'il y a une manière de s'y prendre plus factuellement proche de ce qui est écrit et tout aussi capable de grandeur et de cohérence. Chef de son temps, Nelsons choisit très clairement cette dernière optique, sauf que les cordes de l'OP sont à l'évidence très, mais très loin de pouvoir la défendre. La messe est presque dite dans la première page, prise en deçà de l'adagio, pourtant marqué non troppo. La cohésion d'attaque et donc de sonorité fait cruellement défaut, et la respiration est impossible, simplement de ce fait.
    Le problème avec les Metamorphosen, c'est qu'elles sont écrites pour 23 cordes solistes. Or, dans l'Orchestre de Paris, s'il y a des instrumentistes qui tirent leur épingle du jeu, en particulier la première altiste, le niveau se révèle sans grande surprise extraordinairement hétérogène. Presque aussi grave que cet alliage qui ne prend jamais, Philippe Aïche se montre dépassé au premier violon. Il assure certes les notes, mais il lui est impossible d'aller au-delà, et son déficit de consistance comme de projection est complètement rédhibitoire. Les endroits où ses solos sont couverts par l'alto solo (m. 278-298 notamment), le violoncelle solo (par exemple début de la section appassionato, 145 et suivantes), et ainsi de suite, hypothèquent plus encore que la continuité, mais jusqu'à la simple lisibilité thématique de la partition. L'attaque de la première section en sol (etwas fliessender, m. 82) est symptomatique : si on ne connaissait pas l'oeuvre par coeur, on ne soupçonnerait pas que le premier violon y a le premier rôle ! Nelsons a beau se jeter à corps perdu dans les accélérations successives, à aucun moment il ne parvient à faire oublier que ses musiciens sont à des années-lumière du niveau de sûreté individuelle nécessaire. Tant d'attaques commencent avec une vitesse d'archet hésitante qui ne se stabilise que quand la note s'est éteinte... A force de fuite en avant vers le piu allegro, le basculement au tempo primo rend imparfait l'exhibition de la tripartition, dans la mesure où il s'agit davantage cette fois d'un andante moderato : ce qui n'est pas plus mal pour la crédibilité instrumentale de la conclusion, mieux tenue que l'entame.

    Les belles intentions montrées par Nelsons dans Mozart il y a deux ans sont ruinées par ce mineur, qui doit être le plus sordide assassinat de Mozart que j'ai entendu au concert depuis la sonate KV 330 de Siheng Song. Nelsons n'a rien assassiné de son côté, mais a démissionné. Que tirer des ces bois aussi laids que possible et de ces violons rêches autant qu'approximatifs ? Mis à part appuyer ici et là des accents histoire qu'il se passe quelque chose. Faisons lui tout de même crédit d'avoir évité le grand naufrage des cordes dans la romance. Pour le reste, c'est le néant. Malheureusement, il y a pire que le néant, et le pire imaginable survient avec la prestation de Mihaela Ursuleasa. Ursuleasa, je n'en avais pas un si mauvais souvenir, ni n'en avais formé de préjugé défavorable, pour deux raisons. 1. Je l'avais découverte dans le 3e de Bartók en décembre 2008 : ce n'était pas sublime, mais c'était propret et parfois touchant d'économie un peu naïve. 2. J'ai réécouté ce même concerto trois jours avant ce concert, par Jablonski, une prestation si calamiteuse que je me réjouissais presque par avance de réentendre la jeune roumaine.
    Il y a deux manières de commenter son exécution du mineur : la première c'est celle du journaliste (qui a détesté, car c'était bien la seule possibilité, mais qui bien sûr n'a pas le droit de le dire). Cela donnerait à peu près : Mihaela Ursuleasa propose une vision très vivante du 20e Concerto, qu'elle investie d'une variété de touchers et de caractères étonnante, et non sans prise de risques. Cependant, on reste interdit face à ce sort fait à chaque note, qui rend parfois difficile la cohérence du discours : l'extériorité très théâtrale de la pianiste a le mérite de montrer une véritable appropriation de la partition, mais laisse parfois l'auditeur au bord d'un chemin trop accidenté. Voyez, le journalisme, c'est pas dur, d'ailleurs j'écris cela en regardant Drucker, eh oui. C'est Mélenchon chez Drucker aujourd'hui. Je vais le faire à la Mélenchon : c'était nul, bête, vulgaire et détestable. Et il n'y a que les apeurés de la presse pour ne pas oser le dire tout haut, terrifiés qu'ils sont par le fouet qui les rappellera à l'ordre ensuite (pourtant, j'en ai vus qui n'avaient que l'humour pour ne pas pleurer à l'entracte).  Et je ne vais pas me fatiguer à argumenter contre cette "interprétation" en forme d'(im)posture, où les poses lascives et les œillades racoleuses au public servent à compenser un jeu de piano-bar qui n'est même pas fichu de jouer les notes (les sait-elle seulement dans le développement arpégé du I ? J'en doute). Cela ressemble à Bavouzet dans le 4e de Beethoven, mais en plus salace. Ursuleasa, c'est en fait cette pianiste qui est vendue avec le bon vieil attrape-nigauds : "un îlot de musicalité dans un monde du piano où seule la technique compte". Incontestablement, elle fait dans le musical et pas dans la musique. Dans l'expression de soi, quoi : elle se réalise elle-même dans son individualité de femme libre ! Une artiste qui ira loin, elle est l'incarnation du conformisme culturel.

    Je n'ai eu qu'une envie après cela, rentrer chez moi, cette sorte de Mozart m'ayant, au sens propre, donné mal au bide. J'ai accompagné mes amis pour Zarathustra, quand même. Je crois que c'était nettement mieux que les Metamorphosen. Dans la conduite du moins, aucun solo n'étant au niveau et la petite harmonie se couvrant encore de honte jusque dans la coda. Mais je n'avais franchement pas le cœur à écouter. Vivement le prochain vrai concert de Nelsons.

Théo Bélaud
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