Järvi, Isserlis, et l'OP bondit en avant !

Santé ! 
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- Paris, Salle Pleyel, le 10 novembre 2010

- Sibelius, Tapiola, op. 112 - Chostakovitch, Concerto pour Violoncelle en mi bémol majeur, op. 107 - Prokofiev, Symphonie n°6 en mi bémol mineur, op. 111

- Steven Isserlis, violoncelle
- Orchestre de Paris
- Paavo Järvi, direction



    J'ai assisté ce 10 novembre au meilleur concert de l'Orchestre de Paris depuis celui de Jukka-Pekka Saraste (Concerto pour violon d'Elgar avec Znaider et 4e de Nielsen) - lequel avait peut-être même été le meilleur concert de l'OP des dernières années. Cela situe un peu le niveau de cette quatrième prestation de Paavo Järvi en tant que directeur, mais prend d'autant plus de valeur quand on commence par le début, à savoir par un Tapiola parfaitement raté, mais qui a été presque entièrement balayé par la suite. Je ne m'y attarderai pas, bien que la déception, pour un adorateur du testament sibélien comme moi, ait été considérable. Au vu de ce qu'a montré Järvi dans Sibelius (à commencer par la 2e de la semaine précédente), il est probable que ce Tapiola n'est pas représentatif du niveau auquel il peut élever l'OP dans cette musique, même s'il faut sans doute considérer que maintenir cohésion et tension aux cordes dans Tapiola est plus difficile que dans la 2e Symphonie. Naturellement, la faiblesse des bois y est tout aussi rageante, tant à cause du manque systématique de caractérisation que des carences en virtuosité (les deux pauvres traits chromatiques !). La frustration est d'autant plus forte que, sans surprise, Järvi laisse pourtant deviner qu'il a une vision claire de l'œuvre et de sa structure, et qu'il pourrait montrer un juste équilibre entre paliers narratifs et flux unifié. Mais pour cela, il faudrait que les cordes parviennent à une tension permanente dans les dynamiques faibles, autant que les cuivres soient moins timides dans les deux surgissements d'effrois... Au moins convient-il de remarquer la justesse générale des altos, ce qui est loin d'être une chose évidente dans cette partition : mais apparemment, ici, c'était pour les violons que la justesse était la plus délicate ! Dommage, et l'on se dit, au vu de ce qui a suivi, que Tapiola n'a pas dû être aussi travaillé que le reste.
   


Feuermann et son Strad'... Feuermann
     Le concerto pour violoncelle recevra un traitement d'une bien plus grande qualité, et ne serait-ce que du point de vue de la mise en place et de l'engagement orchestraux, cette interprétation se montrait bien plus satisfaisante que celle du 1er concerto pour violon donnée par les mêmes avec Repin le mois précédent. Mais surtout, la prestation de Steven Isserlis est pour moi - qui n'avais jamais écouté le porte-étendard anglais du violoncelle en concert - une excellente surprise. Ce violoncelliste un peu fantasque, à l'allure rappelant Misha Maisky (sans les kilos de bijoux), et revendiquant l'influence de Daniil Shafran, frappe d'abord par son apparente retenue. Apparente, car la caractérisation de l'allegretto initial ne se fait pas sans une sophistication certaine, qui pourrait sous bien d'autres archets rendre cette page inécoutable. Mais quelque chose d'assez mystérieux dans la gestion des phrases - qui ne sont pas vraiment phrasées mais semblent s'assembler par fondus enchaînés dans des mesures ad libitum - ainsi que dans la sonorité fait que l'on est forcé d'écouter ce discours, même s'il semble bien éloigné d'un certain idiome impérieusement dramatique. Je soupçonne que l'instrument ait une importance supérieure à la moyenne dans le cas d'Isserlis : l'ancien Stradivarius  de Feuermann (un des derniers, 1730) est connu pour être un des rarissimes strad' de silhouette allongée, pas beaucoup moins long mais nettement moins large que les autres. Sa sonorité a ceci de spécial qu'elle est naturellement tendue, semble au début manquer d'aération, d'ampleur, mais pourtant se projette sans agressivité, sans jamais faire trompette. Il en résulte une sorte de ligne paradoxalement grasse et flûtée à la fois, ce qui est pour le moins singulier, et est sans nul doute lié à la perception globalement positive que l'ont peut avoir de cette conduite, à la fois fantomatique et... pleine de tendresse : hystrionne ? Ce doit être là que cette intensité étrange du son pourrait jouer son rôle : au lieu d'être simplement intéressé ou étonné, elle force la concentration, de façon bien plus contraignante qu'avec ces jeunes violoncellistes qui raclent chaque note pour être sûr que le dernier rang de la salle va ressentir une vibration. Et si ce violoncelle avait une parenté avec le violon, mettons, d'un Kavakos ?! Je ne dis pas que c'est d'un même niveau, mais les paradoxes qui apparaissent quand on tente de comprendre pourquoi l'on écoute autant semblent un peu identiques.
...le même Feuermann joué par Isserlis
    C'est dans le moderato que ces éléments commencent à convaincre sérieusement, non seulement de leur cohérence mais de la crédibilité d'un apport interprétatif, par rapport à une certaine routine opulente et un peu premier degré. Isserlis n'a en fait rien d'un Maisky, et se révèle infiniment plus subtil non seulement dans le son mais surtout dans les articulations, montrant une capacité étonnante à susciter du sous-entendu, de l'interrogatif dans les phrases, sans qu'on n'ait l'impression que cela minaude ou soit vain. Jouée dans une stricte continuité, la cadence est à mon sens tout à fait admirable, car on n'a vraiment pas l'habitude de l'entendre ainsi construite comme une sorte d'improvisation quasi schumanienne, loin de la montée implacable habituelle. Un contresens ? Je n'en suis pas si sûr. Les traditions d'interprétations sont en grande partie liées aux interprètes, et dans le cas de ce concerto, c'est la composition même qui a paru se fondre aux aspirations expansives du jeune Rostro. Mais la musique s'arrête-elle à ces aspirations et à leurs réalisations ? Ce serait un peu lui faire injure que de penser qu'elle n'aurait pas d'autres potentialités, et il est  éminemment défendable de penser qu'Isserlis en révèle de nombreuses, y compris dans un finale extrêmement bien structuré, durant lequel l'osmose architecturale avec Järvi a paru parfaitement limpide. Avec des bois transperçant le tissu comme il se devrait ici, (remarque valable pour le I), ce concerto aurait été une réussite majeure. D'autant qu'accessoirement, Isserlis nous a épargné le Bach en solde rituel, pour proposer une exécution violoncellistiquement fascinante de la fameuse transcription de Casals du "chant des oiseaux" catalan.

    A la conquête de l'opus 111 ! Rien que cela. Rien que pour cela, il faut tirer son chapeau bas à Järvi, pour faire entendre une symphonie de Prokofiev presque jamais jouée chez nous, alors qu'il est raisonnable, me semble-t-il, de prétendre qu'il s'agit de la plus belle des sept, en tout cas de façon beaucoup plus argumentable que pour les sempiternelles 1e et 5e. Ce n'est peut-être pas l'opus 111 des symphonies en général, mais en tout cas Prokofiev n'a, comme Brahms et Wagner, pas pris le cap symbolique à la légère, et le premier des nombreux mérites de Järvi ici est de montrer à chaque instant qu'il y a de l'enjeu, autre que didactique, à présenter cette œuvre au concert. C'est un Orchestre de Paris transfiguré, sans doute pas qualitativement mais en tout cas spirituellement, qui se jette dans cette 6e, avec une conviction dont on ne les avait pas vu faire preuve depuis, donc, l'Inextinguible de Saraste et la Nouveau Monde donnée par Järvi en juin dernier. Principal trait reliant ce Prokofiev à ces Nielsen et Dvorak : la densité des cordes, du fait de leur unité d'engagement, qui compense le manque évident de classe sonore. Mais au moins y a-t-il des phrases allant d'un point à un autre, sur chaque traitement du premier thème du moins (le second ne sera que partiellement maltraité par les bois, alors que les interventions du cor anglais sont quant à elles plutôt réussies).
    La force productrice de nécessité, d'appétit de la musique insufflée par Järvi prend toute sa dimension dans un magnifique second mouvement, où mêmes les cors se montrent remarquables dans les poignantes réminiscences de l'andante de la 8e Sonate. Les vagues successives du développement sont admirablement bien étagées en dynamiques, et une forme de lâcher-prise pour le moins inhabituelle se fait jour dans la forme d'engagement des musiciens, à l'évidence idéalement préparés à ce tour de force. Il faut aussi noter qu'aucune facilité n'est employée pour figurer  le caractère russe, ou plus simplement l'intensité : les percussions ne prennent jamais davantage que leur place (on n'a pas eu cette fois le concerto pour timbales de certains passages de la 2e de Sibelius...), et à l'inverse l'équilibre des cordes avec le célesta et le piano est impeccable. Et puis, il y a autre chose : qui sait, peut-être galvanisé par cet étonnant bond en avant de l'OP dans le répondant, Järvi lui-même semble tenter plus de choses ! En particulier dans toute la seconde moitié du finale et encore plus dans la réalisation de la coda, foudroyante et non dénuée de prise de risques, la battue s'autorisant de soudaines sollicitations pour accentuer les déséquilibres, les aspérités rythmiques les plus troublantes de cette page : plutôt que d'être assénée comme coup d'arrêt, la dernière mesure semble en un éclair aspirer dans le vide. De la maître-ouvrage, et l'espoir grandit encore que le niveau des trois-quarts de ce concert soit le standard de l'OP d'ici un an ou deux.
Théo Bélaud
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