Yundi Li, l'horreur tranquille

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- Paris, Salle Pleyel, le 7 novembre 2010
- Chopin : nocturne en si bémol mineur, op. 9 n°1 ; nocturne en mi bémol majeur, op. 9 n°2 ; nocturne en fa dièse majeur, op. 15 n°2 ; nocturne en bémol majeur, op. 27 n°2 ; nocturne en ut mineur, op. 48 n°1 - Andante Spianato et Grande Polonaise, op. 22 - 4 Mazurkas, op. 33 - Sonate n°2 en si bémol mineur, op. 35 - Polonaise en la bémol majeur, op. 53

- Yundi Li, piano.



    Je ne pensais pas que c'était cela, Yundi Li. C'est-à-dire : je pensais que c'était un peu mieux que Lang Lang, ou que Siheng Song. Parce que je me figurais une sorte de produit calibré pour un public alternatif à celui de Lang Lang, plus "mixte", moins exclusivement asiatique, éventuellement plus connaisseur, attaché à la réputation du beau label jaune à papa, quelque chose comme ça. Une sorte de chopinien français, de bon goût pour ne pas craindre le pléonoasme, sans doute ennuyeux et scolaire, mais apportant au moins à la facticité musicalisante la sûreté digitale que les français n'ont même pas. C'est cent fois pire que cela, donc. C'est l'horreur. De la musicalité musicalisante à gogo, il y en a. Tout est très bien appris et sonne aussi faux qu'un élève de conservatoire qui n'écoute que Lady Gaga mais qui veut son diplôme peut jouer faux, mais musical, cependant. Du moins peut-on dire cela pour la sélection (phénoménalement convenue) de nocturnes ouvrant le concert, qui fait vaguement illusion, en ce sens que cela ne minaude ni n'orgasme trop, jusqu'au choral de l'ut mineur et aux octaves, qui font renouer avec l'ordinaire pianistique le plus vulgaire et, qui plus est, approximatif. Soyons juste, car c'est bien le seul instant où quelque chose de bon s'est passé dans ce récital : Yundi Li aura tenté, certes laborieusement, de faire quelque chose de caractérisé du doppio movimento, en jouant avec plus ou moins de bonheur ou de maladresse des plans sonores.
    C'est ensuite que, petit à petit, cette étonnante construction ("pianiste chinois fabriqué pour l'occident", mais nettement moins réussi que Yuja Wang) se délite avant de s'effondrer avec grand fracas. C'est ensuite que l'horreur se révèle donc. Bien sûr, il est facile de taper sur une exécution de l'Andante Spianato et Grande Polonaise. D'un autre côté, on n'y peut rien si certains sont assez inconscients pour le jouer. Mais au moins est-ce l'occasion pour ce pianiste de commencer à se montrer sous son vrai jour, pour apparaître dans tout son artifice. Avec une dose respectable de pédale, l'andante se déroule dans une sorte de flou sonore vaporeux, en tout cas s'agissant de la main gauche. Les deux commentaires choraux sont traités avec un prosaïsme précieux, et une théâtralité affligeante (le second trois fois plus fort que le premier). Globalement, on est dans le fabriqué absolu, un continuum qui ressemble en permanence à du Chopin mais dont il n'est pas vraisemblable de croire que cela pourrait en être. Ce pourrait être un mauvais film, où dans un contexte totalement décalé un pianiste viendrait jouer Chopin, le message de la scène étant quelque chose comme "la musique classique, désuète, mondaine, sentimentale", avec des jeunes filles en fleur prenant le thé derrière. Tout cela est déjà bien connu et entendu vingt fois par an, mais pas à ce degré en quelque sorte industriel, tant tout est si calibré et calculé, mis en boîte.
    Le second pan de l'horreur se découvre dans la polonaise : et c'est plus inattendu. Côté virtuosité (je parle évidemment de virtuosité au sens franco-chinois, précision digitale, pas de vraie virtuosité), on est bien loin du compte, c'est-à-dire du standard asiatique de concours actuel. Cela savonne pas mal, précisément dès que l'on sort de la possibilité d'avoir une maîtrise strictement digitale des traits : les ponts chromatiques, ça passe, dès qu'il y a des déplacements ou des octaves un peu compliqués, ça casse. Et ce n'était rien à côté de ce qui allait suivre.

    
    Dans l'opus 33 d'abord, marqué par une mazurka en ut majeur d'une insondable grossièreté, entièrement tapée, martelée, et qui bizarrement semble incapable d'avancer, faute de cadre rythmique intelligible - on entend bien un temps fort qui fait taaakkk de temps en temps - et se réduit donc à une chose aussi inerte que bruyante. La grande si mineur est consternante : d'abord, là encore, elle paraît n'avoir aucun sens (ce qui, en fait, était le cas de chaque page de l'entier programme). On arrive là à un stade d'absurdité, ou de barbarie, faisant penser à ces malheureux collégiens sommés de déclamer des alexandrins classiques, voire de l'ancien français. La dernière section majeure ressemble à un air de salsa pour vacanciers du Club Med. Et ce n'est (presque) rien à côté de la Funèbre, attaquée avec des sabots de pachyderme et qui sombre en deux temps, trois mouvements dans la bouillie absolue. Le développement du I a une distinction (enfin du moins une subtilité) de rap américain. Le scherzo est pire, car les notes y sont encore moins, les duretés plus dures, les trivialités plus dégueulasses encore. 
    Parce que, finalement, c'est cela le terme que j'ai le plus envie d'utiliser : dégueulasse. Faut-il que je parle de la polonaise héroïque, vraiment ? Car, dans ce contexte pianistique là, l'opus 53 après l'opus 35, ce que cela a pu donner me semble tomber sous le sens. Maintenant, je trouve qu'il y a là un cas d'école, en ce qu'un concert peut donner matière à discuter un problème bien plus vaste, et que celui-ci semblait en deux heures résumer celui de la barbarie musicale moderne - ou, selon, les points de vue, l'agonie de la musique, tout simplement. Car il faut voir que Yundi Li a quasiment eu sa standing ovation, après avoir, fier de lui, infligé une chinoiserie débile et repoussante (qu'on n'oserait pas jouer à la Star Academy, à mon avis), puis une étude révolutionnaire (normalement j'écris "en ut mineur" ou "opus 10/12", mais puisqu'on était de toute façon passé dans le concert de variété...) raccord avec le niveau où l'on était tombé. Je n'aurais aucun problème si la réaction de Pleyel avait été celle d'un public normal dans de telles circonstances : des supporters qui hurlent pour couvrir les huées des autres, des invectives, des bousculades, bref, une réaction vivante de gens civilisés face à un phénoménal moment de barbarie et de mise à mort. Mais non, je n'ai vu qu'un effet d'abaissement collectif des plus glauques, sordides.


    La responsabilité des gens véritablement coupables d'avoir projeté ce pianiste sur les grandes scènes internationales est colossale. Tout particulièrement celle du jury du Concours Chopin, concours qui n'a certes à peu près plus aucune crédibilité. Le jury, Argerich comprise, donc, qui aurait mieux fait de garder le coup du scandale pour cette occasion plutôt que pour Pogorelich. Car depuis lors, il a dû y avoir une évolution de Yundi Li, qui risque de se poursuivre par une course à l'abîme sépulcrale de la musique. Il joue comme si, par la sorte de magie d'une délivrance de brevet d'authenticité, il détenait réellement quelque chose le légitimant dans l'interprétation de Chopin -  ou de Liszt ou de tout autre sur qui il jettera un jour son dévolu : "en lui donnant le prix Chopin, on en a fait une sorte de monstre" m'a-t-on notamment glissé à l'issu de ce calvaire. Cela pourrait, aurait déjà pu s'arrêter, si la forfaiture ne se poursuivait pas, impliquant dirigeants de la production du disque et du concert à travers le monde ne continuait à cautionner l'inconcevable. Mais c'est bien en cela que ce violent symptôme d'une catastrophe si prévisible dépasse largement le cadre de ce concert, et même celui de la personnalité de Yundi Li : il s'agit du triomphe d'une idéologie (et non d'une pseudo tolérance, quoique cela revienne presque au même), aujourd'hui quasi-totalitaire dans le monde musical : cette idéologie nihiliste qui veut que tous les interprètes soient d'abord des "personnalités", des "artistes" au sens culturo-marchand, ce qui constitue l'exacte raison pour laquelle il sont tous interchangeables, et qu'un Yundi Li soit un artiste Deutsche Grammophon, au même titre que Maurizio Pollini. Après tout, ils ont remporté le même concours, non ? Ainsi l'horreur peut-elle s'avancer, tranquille. Rien ou presque ne la perturbera. Qu'ils sont insensés, ceux qui tentent de croire qu'on ne vit pas les dernières décades du Bas-Empire.
Vivez-les comme si vous étiez, tant qu'à faire.
 
Théo Bélaud
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