vendredi 10 décembre 2010

"...in das Netz meiner Musik" - Hirsch, Denoke et Mattei ensorcellent le Philhar

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- Paris, Salle Pleyel, le 3 décembre 2010

- Webern, 6 Orchesterstücke,op. 6 - Berg arr. Berg, Suite Lyrique,  II, III, IV - Zemlinsky, Lyrische Symphonie, op. 18

- Angela Denoke, soprano
- Peter Mattei, baryton
- Orchestre Philharmonique de Radio-France 
- Peter Hirsch, direction





    Certes, il y a eu quelques occasions cet automne de retrouver plus tôt notre cher Philhar. Mais entre programmes ou distributions peu engageants, voire les deux à la fois, je les ai ratées, et l'orchestre a ensuite passé la majeure partie de son temps en tournée.D'ailleurs, il finira ce trimestre de la même façon, en défendant son dernier programme de l'année (donné à Pleyel ce soir, (vendredi 10) à... Moscou et Petersbourg. Un peu dommage : à mon sens, si le Philhar est clairement devenu le meilleur ambassadeur orchestral français, il y a quantité d'autres choses (disons, moins complaisantes et cliché) qu'un Daphnis par Chung qui le ferait mieux entendre à la Grande Salle de la Philharmonie... Tant pis pour les russes. Nous avons toujours, et c'est bien l'essentiel, ces programmes cohérents et exigeants sous les baguettes invitées, avec d'excellents solistes, qui ont donné non pas les meilleurs concerts de l'OPRF, mais certaines des plus belles soirées symphoniques récentes à Paris : Salonen, Boulez/Uchida, voire Benjamin/Aimard ou Vedernikov. Il n'aura pas manqué grand'chose à la triplette invitée ce 3 décembre pour se placer dans ce sillage enchanté : une première partie - qui aurait pu être mieux conçue - au niveau de la seconde, et c'est à peu près tout.

P. Hirsch
    En effet, n'aurait-il pas mieux valu donner le Webern, pour grand orchestre, après l'arrangement pour orchestre à cordes de la Suite Lyrique ? D'autant que la qualité était moins au rendez-vous dans le second que dans le premier. Certes, les cordes du Philhar ne déméritent nullement, étant toujours emmenées par l'excellentissime Roussev - s'il quitte un jour l'orchestre, il faudra mettre une affiche les vendredi à Pleyel : fermé pour cause de pénurie de konzertmeister. Mais la direction de Peter Hirsch est bien trop neutre ici, tant dans la dissociation des voix que dans l'énergie rythmique. Il est d'ailleurs étonnant qu'un chef aussi expert dans la conduite de la musique du XXe siècle ait autant laissé l'orchestre à la débrouille dans l'Allegro misterioso, qui s'il ne déshonore pas les violons se trouve réduit faute de ligne directrice à une étude bruitiste. Dommage de conclure ainsi cette partie en queue de poisson, car elle avait bien mieux débuté. Si la première pièce de l'opus 6 de Webern, très propre, a pu manquer de caractérisation, les choses se sont très vite améliorées pour démontrer que le Philhar pouvait toujours exceller dans les écritures sollicitant le plus isolément les qualités des pupitres.
    Le Bewegt est remarquable de transparence, et parvient sans problème à recréer le micro-théâtre symphonique webernien : excellente introduction par les cors du second épisode, non moins excellente conduite des cordes jusqu'au climax (Rasch) et la glaçante conclusion à sa suite. Les Mässig et Sehr mässig permettent à la petite harmonie de confirmer, malgré quelques changements dans l'effectif, qu'elle n'est pas loin de faire partie des meilleures du monde tant au plan des qualités sonores que de la cohésion et de la virtuosité : c'est-à-dire notamment qu'elle est dans le cercle assez fermé de celles qui, de façon spontanée ou à l'injonction d'un soliste, joue collectivement pavillons en l'air. Surtout, Hirsch trouve un ton juste et une tension appropriée, qui ne sombre jamais dans la contemplation, ou uns superposition d'abstraction à l'abstraction : le geste sollicite avec simplicité l'expressivité, et ne se contente ni de mise en place ni de coloriage. Certes, la fin du IV aurait pu être plus radicale à cet égard ; en revanche, et c'est un exemple parmi d'autres, le noch langsammer (flûte, cor anglais et cordes) du Sehr langsam est absolument superbe de lyrisme, et limpide. Une belle leçon de savoir-faire ne se contenant pas d'une précision documentaire de cette musique, mais prenant la peine d'y trouver la vie et l'émotion.

A. Denoke
    La dernière fois, sauf erreur, que la Symphonie Lyrique était donnée à Paris, l'affiche (au TCE) était assez glorieuse : Salonen, Kringelborn, Uusitalo, Philharmonia. Malheureusement, elle avait quelque peu fait psschit, m'inspirant alors un titre parfaitement dénué d'imagination mais très clair. Kringelborn ne trouvait pas la facilité et la liberté vocales suffisantes pour être poétique, Uusitalo, que l'on a retrouvé en pleine forme en Kullervo cette année, n'avait pas retrouvé de voix du tout, et le Philharmonia de Salonen paraissait relativement prosaïque comparé par exemple à... l'OPRF de Salonen un peu plus tôt. Rétrospectivement, ce dernier point était tout sauf imprévisible. Cocorico ! Nous avons au moins une phalange parisienne de classe intrinsèquement supérieure à l'un des "Big Four" britanniques, et c'est le Philhar. Les écoutes répétées des deux formations l'ont assez montré ces dernières années, mais la comparaison dans une même (fort difficile) partition apporte une confirmation assez définitive. C'est simple, en qualités individuelles et collectives des pupitres, tout sonne mieux dans cette exécution, au détail près que les cuivres du Philhar manquent parfois de caractérisation, du moins, disons, de méchanceté. Mais à tous les autres étages de la fusée, les trajectoires sont plus fluides, les démarrages plus francs et la mécanique plus fiable. Surtout, sur le plan de la réception d'ensemble, j'ai eu l'impression d'une franche progression spirituelle dans cette exécution, un peu au fond à l'image de l'œuvre : il a semblé que Hirsch et ses forces se sont transcendés (sans jamais paraître forcer leur engagement) au fur et à mesure que Denoke et Mattei se sont montrés plus à leur aise, le tout donnant une impression fusionnelle gratifiante. Alors que Salonen et son orchestre étaient aussi monté significativement en puissance dans les trois derniers mouvements... mais seuls.
P. Mattei
    Cela tient peut-être au fait que la direction de Hirsch convainc avec beaucoup de finesse, et paraît très iben mûrie. La comparaison avec Salonen est presque impossible, et c'est heureux car ce chef inconnu du grand public (à part le grand public passionné de Nono...) et peu charismatique aurait sans eu du mal à convaincre en rentrant dans la logique démiurgique et galvanisatrice du finlandais. La conduite ne se fait nullement à l'énergie cette fois, mais bien plutôt par une savante logique de caractérisation des épisodes et des plans sonores, qui fait confiance aux beautés naturelles de l'orchestre. Cette conduite ductile et raffinée fait merveille dès le I, par exemple dans la très délicate transition après den Saum der dunklen Weite zu berühren (et tout de suite après, d'admirables clarinettes pour le passage calando), ou juste avant O fernstes Ende. On est tout aussi frappé par l'assurance des clarinettes (solo, pupitre ensemble, ou basse, tout, quoi) dans le VI. Il est permis de trouver que Hirsch passe à côtés de certaines aspérités de la partition (comme les ponctuations de cuivres à la fin du II), comme dans Webern, mais la critique est un peu facile dans la mesure où parvenir à ce délié et cette clarté d'avancée relève bien moins de la facilité qu'il n'y paraît. Et cette transparence ne se fait pas toujours au détriment de la violence et de la tension : le début du III, et surtout l'ensemble du V, extrêmement tenu, l'illustre très bien. Enfin, toute la symphonie bénéficie d'un troisième soliste de luxe (autre carence regrettable du Philharmonia) en la personne de Svetlin Roussev, irréprochable, toujours intense et toujours juste de ton, évidemment à l'écoute - admirable dialogue avec Denoke dans le IV. Et tant pis s'il triche sur le ppp dans le VI, car la flamme est là...
    Denoke, justement, m'a conquis avec un soupçon de retard à l'allumage. Il faut dire que tout un chacun, l'un pour sa formidable Kundry (j'en fais partie), qui pour sa Marie (encore plus extraordinaire, paraît-il), place le niveau d'attente la concernant très haut, à présent. Certain ont apparemment considéré que sa discrétion dans le II était imputable au manque de retenu de l'orchestre. Je ne suis pas vraiment d'accord - dans ce cas, qu'est-ce que cela aurait été avec Salonen ! - et j'attire l'attention sur le fait qu'il y a des passages où respect de la partition et mise en valeur de la soprano sont assez inconciliables (...Hals und warf sie ihm in den Weg) Je penche un peu plus pour une mise en voix un peu lente,  gênante jusqu'à l'attaque un peu hasardeuse de son Spricht zu mir. Mais toute la suite aura été d'un très haut niveau de maîtrise de la ligne comme de la diction, ces qualités culminant un VI sublime - quel contrôle sur meine gierigen Hände drükken Leere. Mattei lui tient tout à fait tête, ce qui a pu surprendre : la voix n'a peut-être pas l'assise et la personnalité de barytons plus profonds et paternels, mais ce n'est pas forcément un mal dans une partie qui s'appuie presque en permanence sur les mi3 et fa3 : et dans ce registre, Mattei excelle et garde toujours un timbre homogène, ne compromettant jamais sa ligne expressive. Son Friede, mein Herz est d'une fragilité assumée qui fait merveille dans le dialogue avec le cor solo.

Denoke, Hirsch et Mattei à Pleyel. Photo Opera Cake
    Un fort beau concert entendu par... cinq ou six-cent personnes environ, affluence qu'en près de 150 concerts à Pleyel je crois bien n'avoir jamais constatée - imaginez le second balcon fermé, l'arrière-scène fermée, ce qu'on a déjà vu quelque fois certes, mais en plus l'orchestre quasiment réduit aux trois-quarts des travées centrales, et idem au premier balcon. Mais c'est que, oui, Daniel Harding devait diriger ce concert... Pour autant, il n'est pas sûr, assez improbable même, que son annulation ait tant contribué à vider la salle : il est encore moins sûr qu'on ait perdu au change avec Peter Hirsch d'ailleurs. Il semble donc encore exclu que le public se déplace pour le chef-d'œuvre de Zemlinsky si au moins une superstar n'est pas au casting car le constat reste navrant. Il faut donc des concerts Chung-Kissin-Chopin (ou Sting, tant qu'à faire) pour que le meilleur orchestre français fasse salle comble ?  C'est très triste.

Théo Bélaud

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