Sokolov vous présente ses hommages du soir

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- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le 30 novembre 2010

- Bach, Partita n°2 en ut mineur, BWV 826 - Brahms, 7 Fantaisies, op. 116 - Schumann, Humoreske, op. 20 ; 4 Klavierstücke, op. 32

- Grigory Sokolov, piano


     Cela commence par la fin, parce que la fin est plus belle. La fin du programme de ce Sokolov cru 2010-2011. La fin, symboliquement, de l'un des voyages interprétatifs les plus fondamentaux du XXe siècle, l'opus 32 de Schumann étant, plus encore que les Etudes Symphoniques, la partition que Gilels a le plus inlassablement parcourue durant les huit dernières années de sa carrière, en laissant pas moins de cinq enregistrements, sans compter les pirates et bandes privées. Gilels a mis l'opus 32 à son répertoire public la saison de ses soixante-et-un ans, et, au fur et à mesure qu'il a tissé une profonde intimité avec cette page mystérieuse et marginale, en a fait une sorte de prélude, de plus en plus poignant, aux Etudes. Sokolov, soixante-et-un ans au printemps prochain, surenchérit presque en le plaçant en postlude à un autre monument "officiel", l'Humoreske. Outre que la continuité entre ces partitions semble plus évidente - et il est clair que Sokolov a modérément apprécié que l'Humoreske soit applaudie -, il est impossible de ne pas entendre le statut de conclusion de récital accordé à l'opus 32 comme le plus vibrant des hommages possibles à Gilels, un quart de siècle après sa disparition, de la part de celui qui a plusieurs fois revendiqué sa dette envers lui. Gilels a imposé Sokolov au jury du Concours Tchaikovsky, en 1966, contre le favori Misha Dichter, qui fut beau perdant et contribua à immortaliser le magnifique cliché montré ci-dessus, qui est la meilleure illustration possible pour ce que fut cette fin de soirée magique. Fin de soirée largement supérieure au reste du récital, comme si Sokolov n'était venu que pour jouer ces quatre petits bijoux.

    Sans doute (il est pour le moins difficile de le savoir, et je n'étais malheureusement pas au récital où Andsnes les a donnés) ne va-t-il pas du tout de soi que ces pièces apparaissent comme des bijoux. Elles oscillent entre les accents, en réminiscences, du caractère Oktoberfest qui ferme à certains les portes du monde schumannien, et l'abstraction inquiètante, pré-brahmsienne, qui caractérise les miniatures du compositeur à partir des Nachtstücke. Les relier les unes aux autres, en leur conférant une même dimension de tendresse pudiquement dépressive, là était l'immense force de Gilels. Sokolov relève le gant, sans copier, mais dans un esprit comparable : sans doute ajoute-t-il sa dose de distanciation expressive, de purs jeux de formes qu'on connaissait déjà dans son Brahms. Le geste est généralement plus affirmé et moins ambigu ou fragile, dès la première phrase du Scherzo, qui affirme jusqu'à son terme plutôt que d'interroger. La Gigue est peut-être l'endroit où Sokolov se démarque le moins, sinon par le seul aspect inimitable de son élasticité d'articulation, ici à son meilleur - ce qui fut loin d'être le cas toute la soirée. En revanche, il prend la sublime Romanze nettement plus vite que Gilels, en fait à peu près aussi vite que l'on peut imaginer la jouer, le moins que l'on puisse dire étant que, avec un minimum d'exigence de clarté et de rebond, cette page est bien plus compliquée qu'il n'y paraît. Si la tendresse n'est alors plus guère présente, il subsiste l'essentiel, quelque chose de profondément déchirant dans cette interprétation, une fuite en avant par le motif pointé qui refuse de regarder le drame qui lui court après : quelque chose de pathétique, qui avance et perdure en vain, comme dans le troisième des  Nachtstücke, ou la Abendmusik des Bünte Blätter.
    Gilels a oscillé longtemps entre une exécution textuelle des silences et articulations de la Fughette, ou une exécution "schubertienne" biffant les silences et allongeant les valeurs : il a penché en dernière instance plutôt du côté du littéral. Sokolov choisit l'absolu littéral, plongeant logiquement la fin de l'œuvre dans un climat de raréfaction et de désolation totale dont le parallèlisme avec l'Andantino teneramente de l'opus 116 était saisissant. Au total, ces dix minutes représentent une somme majeure dans la carrière de Sokolov, par ce qu'elle symbolise autant que parce qu'il est raisonnable de la placer, en qualité pure, parmi les très grands souvenirs que nous laissera le petersbourgeois. Et quelque chose me dit que cet opus 32 fera partie, en octobre 2011, des œuvres qu'il aura été le plus malheureux d'abandonner...
   
    Mais si ce trop court mais sublime hommage a pu faire tant d'effet, et parfaitement assumer son rôle de conclusion de récital, c'est parce que Sokolov a presque attendu ce moment pour entrer entièrement dans son piano. En continuant à remonter à rebours, je n'ai trouvé trace d'un grand Sokolov, pas seulement en contrôle de ses articulations mais aussi transversal et frémissant, que dans la seconde moitié de son Humoreske, comme si l'approche de l'opus 32 lui faisait trouver l'envie, l'appétit du chant et de la vie harmonique. Mais avant cela, Sokolov m'a un peu déçu, étant Sokolov, par le manque apparent d'un choix tranché de conception : on a pu avoir l'impression diffuse d'une quête de synthèse, ne penchant ni franchement du côté des fulgurances, jaillissements "sur-idiomatiques" d'Horowitz, ni ne ressemblant assez à l'extraordinaire grande arche lyrique et unitaire qu'il proposait l'an dernier dans le Concert sans Orchestre. On est donc entre les deux, et si l'Einfach initial est de toute beauté, le Sehr rasch und leicht suivant accuse d'emblée cette démarche hésitante : la conduite n'est pas de type magistral (on voit mal du reste comment ce serait possible ici), mais n'en paraît pas moins trop sérieuse et stricte rythmiquement, en dépit du toujours impressionnant spicatto de la main gauche. La flamme s'allume en revanche à l'appel impérieux du motif pointé de fa répétés, juste avant un Nach und nach schneller symphonique en diable et superbement conclu par le choral puis un très classieux adagio arpégé.
     Mais à la suite de ce dernier, le fameux Einfach und zart déçoit, là encore par une sorte d'hésitation entre symbolisation vocale et solennité du mouvement : son intermezzo est torrentiel (de lave), mais un rien forcé et non dépourvu de scories. Je ne suis pas sorti de ce passage la gorge nouée, en tout cas, et c'est un critère qui me semble plutôt fiable ici. C'est donc à partir du Innig suivant que les choses ont pris une tournure plus globalement tenue, et surtout intense. Et surtout, à partir de la strette - pianistiquement irréelle - conduisant à un Mit einigem Pomp d'une puissance monstrueuse (et absolument non-trivial), donnant la température, brûlante, de ce qui allait suivre. Je serais prêt à prendre un pari raisonnablement risqué, celui que cette Humoreske là a besoin d'un peu plus de deux mois pour parvenir à maturité. Et si l'évolution se fait, comme pour le Concert sans Orchestre, du pressentiment à l'illumination, l'Humoreske d'Aix 2011 risque de donner les frissons qui ont manqué au TCE.


    Rien n'a en revanche fondamentalement changé pour ce qui concerne la partie inaugurée, en France, à Aix 2010. Rien, sinon que Sokolov n'était pas tout à fait dans un aussi bon soir pianistique que le 10 août dernier - je renvoie donc, pour une très grande partie du détail, au compte-rendu que j'en avais fait ici. Sa partita a un peu perdu en évidence d'articulation, même si la fugue de la Sinfonia et la gigue sont toujours aussi puissamment motrices : mais un soupçon moins lisibles, car un peu plus forcées, en présentant une curieuse analogie avec l'intermezzo de l'Humoreske. L'allemande et la courante sont toujours prises à des tempos quasi identiques et à peu près sans différences de caractérisation, malheureusement. La sarabande est toujours envoûtante, mais le contrôle des mordants et du rebond étant un peu moindre, la reprise perd de sa force hypnotique : cela reste impressionnant, mais il faut ajouter que, depuis, Koroliov a joué Bach sur la même scène et que l'on n'entend plus tout à fait Bach au piano de la même façon - qu'est-ce que ce sera quand des pianistes médiocres prendront leur tour ! Le rondo est encore rageur et sans spiritualité ni tendresse. Définitivement, quoique Sokolov ait évolué depuis son enregistrement, sa vision de cette partita reste très noire et sans nuances, ce qui se défend mais s'accommode plus ou moins de ses tics pianistiques : quand la mécanique de ces derniers ne tourne pas à plein, la machine s'enraye un peu.
    L'opus 116 était grand cet été, et l'est encore, mais là encore tous mes espoirs ne sont pas comblés. La précision des attaques est un peu diminuée, dès le premier capriccio. La dynamique reste impressionnante, la conduite sauvage et profondément tenue, mais alors même que, contrairement à l'affreux Grand Théâtre de Provence, le TCE permet d'avoir le vrai son de Sokolov, le piano sonne ici plus épars, avec des accents exagérément timbrés et un peu moins de densité générale - cette frustration s'appliquera de façon similaire aux deux autres fantaisies rapides. Cependant, l'émerveillement est de mise tout de suite après, avec un andante qui fait frissonner dès ses trois premières notes et se maintient à un sublime degré de chant ensuite. Dans une moindre mesure, les trois intermezzos en mi restent très au-dessus que ce qu'à peu près n'importe qui pourrait y produire en discours et en richesse sonore, en particulier dans son extraordinaire andantino que, pour le coup, absolument personne ne peut jouer avec autant d'immatérialité et pourtant autant d'épaisseur harmonique. Cela restera un Brahms marquant, dans ceux de Sokolov comme en général, ne serait-ce que pour son audace de conception jusqu'au bout assumée : il était d'ailleurs frappant de réentendre cet opus 116 quelques jours après la sonate de Berg de Grimaud, qui ressemblait autant à du Brahms que les fantaisies par Sokolov se projettent dans la Seconde Ecole...
    Rien de nouveau non plus du côté des bis, sinon que Sokolov semble avoir lâché ses miniatures de Scriabin, et que Rameau a repris le pas sur les préludes de Chopin ("seulement" deux, assez ratés d'ailleurs). Rameau qui aura le dernier mot de la soirée avec Les Sauvages (excellent), et surtout avant avec de magnifiques Tambourin (à noter : le public du TCE trouve que Tambourin, c'est marrant, hô hô, warf warf, il est exquis et impayable, très chère) et Rappel des Oiseaux . Décidément, on a vu le fantôme de Gilels sortir du TCE et esquisser un sourire bienveillant : il avait même rajeuni...

Théo Bélaud

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