jeudi 6 janvier 2011

Beau solo de cor


V V


- Paris, Salle Pleyel, le 5 janvier 2011


- Tchaikovsky, Concerto pour Piano n°1 en si bémol mineur, op. 23 ; Symphonie n°5 en mi mineur, op. 64


- Arcadi Volodos, piano
- Orchestre de Paris
- Rafael Frühbeck de Burgos, direction



    Soit, c'est un peu polisson, comme titre. Mais pour une rentrée, mieux vaut rire des mauvaises fortunes : je ne m'attendais certes pas à un grand concert pour ouvrir 2011, mais tout de même à autre chose que ce que j'ai entendu. Pour deux raisons : d'abord parce que le travail de fond entamé par Järvi sur l'Orchestre de Paris devrait, en théorie, sous une baguette sérieuse, permettre de n'être pas ridicule dans la musique russe, fut elle la plus difficile (l'OP est bien parvenu à jouer une 6e de Prokofiev intelligible et même conduite, alors...). Ensuite parce que j'espérais autre chose d'Arcadi Volodos, et qu'à présent je me demande si je vais encore en espérer quoi que ce soit. Volodos est un cas à la fois simple et inanalysable : je ne connais aucun autre pianiste jouant si bien de son instrument pour en tirer aussi peu de discours et si peu de tension. Pourquoi, c'est un peu là le mystère. Il a tout, ou presque : la puissance naturelle, la rondeur, la clarté harmonique, l'épure des traits rapides, la souplesse, le rebond, la densité du pianissimo, évidemment la morphologie idéale, etc. Sur tel ou tel de ces attributs on en trouvera toujours une poignée d'autres encore mieux dotés, mais pas beaucoup plus. Il y a cependant au moins une chose que je perçois chez lui, qui est le manque d'immédiateté, et en conséquence le besoin de jouer des phrases ou de proposer des effets paraissant la plupart du temps prémédités. Rien que pour cela, il est très douteux d'en faire, comme il est répandu, un héritier d'Horowitz, et ce d'autant moins que son type de virtuosité n'a pas grand chose à voir avec Horowitz. 
    Bien sûr, il y a toujours un peu de dimension immédiate, intuitive, quand un pianiste dispose de telles facilités. Mais que l'on est loin d'un Berezovsky dans cet ordre là, et même d'un Matsuev des meilleurs soirs. Il y a le versant le plus caricatural de Volodos qui ressort dans ce Tchaikovsky, comme cet exposé de l'andantino durant lequel on aurait pu projeter quelque chose du genre ci-illustré : non pour illustrer la musique mais plutôt pour que la musique illustre quelque chose. Mais au-delà de ce penchant assez assumé pour le kitsch le plus racoleur, il y a un problème plus général et fâcheux, qui est l'incapacité à tendre une ligne quelconque, même à l'échelle d'une ou deux pages. Un cas particulièrement emblématique est l'absence totale d'enjeux de la progression vers la résolution du thème lyrique à la fin du premier mouvement (à partir de M. 490), résolution qui se produit dans une indifférence totale à l'effusion du passage (et ce n'était pas l'orchestre qui risquait de compenser cela). Il en va de même pour l'intermède de l'andante, qui revêt certes un certain charme à être joué de manière aussi casuelle, effleurée, mais qui sous les mains de Volodos n'a rien d'une litote au potentiel poétique ou symbolisateur dont les grands pianistes russes ont usuellement le secret. Et pour cause : même quand Volodos se place en retrait du premier degré, je n'y entends aucune intuition de l'oreille, mais encore un effet préparé. Au fond, n'y a-t-il pas un lien entre cette incapacité discursive et le prosaïsme des représentations qui semblent peupler l'imaginaire de Volodos ? S'il jouait mal du piano, je n'en viendrais pas à me poser ce genre de question, je fais presque religion ne pas m'interroger sur les imaginaires que projettent les pianistes, ceci constituant la partie la plus superficielle et illusoire de l'écoute. Le problème, c'est que Volodos joue très bien, donc il faut bien chercher de ce côté là. Et quand j'essaye de lier ce que j'entends de lui à des images, vous voyez ce que cela donne.
    Dans son 3e de Rachmaninov donné au Châtelet il y a deux ans, la dimension de facticité luxueuse était déjà comme telle identifiable : mais au moins, sans doute du fait de l'œuvre, en résultait-il une impression de maîtrise architecturale - à défaut de la moindre émotion, de la moindre relation directe et ressentie aux caractérisations, l'exact contraire ici de l'architecte doué de style (Lugansky).  Dans la forme éclatée, proche du poème symphonique du premier mouvement du Tchaikovsky, ce vernis d'intelligence formelle passe au Donna Anna, et le résultat n'est pas du Mozart. Et pas tellement du Tchaikovsky non plus, plutôt du Addinsell.
     
    Quant à la très déprimante 5e Symphonie, qu'en dire ? Presque rien, sinon que le naufrage n'a pas été systématiquement du même degré et qu'à défaut de la moindre vision, certains pupitres auront surnagé avec courage. Mieux vaut ne pas s'étendre sur le premier mouvement, indéfendable, d'une lenteur sidérante et d'une absence de tension encore plus incroyable (les deux occurrences des appels majeurs de l'harmonie, m. 154-167, 411-424,  legatissimo et plats comme un fer, en résumaient tout l'esprit). De façon générale, la direction de Frühbeck de Burgos aggrave à peu près tous les problèmes que peuvent rencontrer les musiciens de l'OP dans une musique aussi difficile. La lenteur bien sûr, mais surtout la volonté de caractériser la musique d'une manière très complaisante et occidentale, grands rallentando et phrasés théâtraux à l'appui. Les cordes s'étaient perdues... dès la dixième mesure du concerto, et n'ont jamais vraiment retrouvé leur chemin de toute la soirée. En revanche, à l'inverse de l'ordinaire proposé par l'OP, les bois ont beaucoup tenté, ne serait-ce que pour se faire entendre, et ont  contribué à faire légèrement décoller l'exécution à partir du second mouvement. Celui-ci avait été mis sur les rails de belle façon par le cor solo de Benoît de Barsony (photo), et c'est d'assez loin la meilleure chose que j'ai entendue de tout le concert, je le dis très sérieusement. S'agissant du soliste d'un pupitre dont, durant les années Eschenbach, la médiocrité était devenue proverbiale, c'est assez drôle mais pas injuste. On ne peut certes pas dire que l'harmonie dans son ensemble se soit couverte de gloire, surtout au vu du catastrophique trio de la valse. Mais contrairement aux cordes, elle s'est montré plus combative que bien souvent.
    De toute façon, je n'ai rien d'autre à proposer pour ne pas tout jeter ensemble. Entre les violons qui se sont mis à produire des attaques plus fausses les unes que les autres à la fin de l'andante (autour de E !) et dans le finale, la battue incompréhensible de Frühbeck de Burgos dans la valse (incompréhensible, donc), la progression incroyablement laborieuse du finale, et le vaste foutoir tenant lieu de coda... Dure rentrée. Ce n'est pas une raison pour ne pas être optimiste pour le prochain concert, également doublé, de l'OP, qui sera la rentrée de Järvi : le 2e de Tchaikovsky de Matsuev devrait avoir fi!ère allure, tout comme, je l'espère, le sublime Concerto pour Violon de Britten sous l'archet de Janine Jansen.
Théo Bélaud
Contrat Creative Commons
le petit concertorialiste by Théo Bélaud est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Paternité - Pas d'Utilisation Commerciale - Partage des Conditions Initiales à l'Identique 2.0 France.

25 commentaires:

klari a dit…

Bonjour !

Assez d'accord en ce qui concerne le manque de ligne chez Volodos (j'ai eu vaguement l'impression d'écouter le concerto au ralenti), moins en ce qui concerne la symphonie, qui m'a beaucoup touchée !

Je me permets de signaler toutefois une petite erreur : le solo de cor était assuré par l'autre cor solo, i.e. B. de Barsony !

Théo Bélaud a dit…

Ah merci beaucoup ! Je suis désolé pour cette erreur, maintenant réparée, mais sérieusement, il faut que je change mes lunettes... concédez moi qu'ils sont tous deux barbus, enfin je crois...

Christophe Hanna a dit…

Sans chercher à défendre Volodos... C'est effrayant de pouvoir penser et écrire ceci : "je fais presque religion ne pas m'interroger sur les imaginaires que projettent les pianistes, ceci constituant la partie la plus superficielle et illusoire de l'écoute. Le problème, c'est que Volodos joue très bien, donc il faut bien chercher de ce côté là." J'espère ne jamais vous rencontrer, vous n'avez rien à faire dans une salle de concert.

Théo Bélaud a dit…

Je ne sais pas bien pourquoi, mais j'étais déjà il y a longtemps tombé sur certaines de vos productions, M. Hanna, c'est pourquoi votre nom m'a évoqué quelque chose.
Vérification faite, il semble clair que votre rudesse est justifiée, en quelque sorte : nos points de vue sur l'écoute musicale sont très certainement irréconciliables.
Mais pour faire bonne mesure de part et d'autre : je vous suggère quant à moi de ne fréquenter que les cercles littéraires et les labos universitaires aux jolies activités transversales cultureuses, plutôt que la musique qui doit en effet être pour vous affaire de belles et subtiles représentations...

Sans rancune, mais chacun son rayon, et mieux vaut en effet ne pas se rencontrer.

Christophe Hanna a dit…

décidément, la hargne est en vous et elle semble vous aveugler. Je vous félicite d'être tombé sur mes "productions", mais il semble que vous me confondiez avec une autre personne. Je n'ai rien à voir/faire ni avec les "cercles" littéraires (à vous entendre la littérature serait donc "infernale"...) ni avec les labos universitaires aux jolies activités transversales cultureuses (ça sent le vécu...).
Plus sérieusement, vous préférez l'invective à l'explication de texte et je trouve ça dommage. Dire votre dédain de la notion d'imaginaire dans l'interprétation musicale, pardonnez-moi mais je trouve cette idée vraiment révoltante. J'ai le sentiment que vous débarquez au concert avec l'idée de ce que le concert devrait être, selon vous (vous avez pour cela votre culture, votre vaste mémoire, vos connaissances et c'est tout à votre honneur - je dis cela sans flagornerie puisque ces critères sont devenus désormais si rares parmi les auditeurs dits "avertis"). Je reproche à vos comptes-rendus de céder facilement à la tentation de commenter "l'écart" entre l'attendu et l'entendu. Votre oreille a le défaut de son principal mérite : l'acuité. A titre strictement personnel, je fais la différence entre l'imaginaire et le fantasme (je vous laisse mettre des noms d'interprètes derrière ces deux termes, c'est votre métier de petit concertorialiste).
cordialement
c.h.

Théo Bélaud a dit…

Mais c'est hypocrite de croire qu'à partir d'un niveau très minimal d'érudition musicale et d'habitude du concert l'on puisse faire comme si l'écart dont vous parlez n'existait pas...
En revanche vous soulevez une question importante qui est celle de l'attitude à adopter vis-à-vis de cet écart. Mon point de vue est qu'il faut être au clair sur deux choses : le système de valeurs que l'on veut défendre, et les critères techniques à partir desquels on raisonne.

En revanche, vous m'avez mal compris : je n'ai aucun dédain pour la notion d'imaginaire dans l'interprétation musicale. Cela n'aurait aucun sens : l'imaginaire (ou les représentations) dans l'interprétation existe tant que vous faites jouer des hommes, par définitions porteurs de sentiments, de névroses, des peurs, des obsessions, et non des robots.
Simplement, que peut-on en dire à l'écoute d'une interprétation ? Pour moi, absolument rien qui s'intègre à une pensée des valeurs et des critères. Et même, rien qui n'ait une valeur descriptive soutenable : la psychologie est déjà une activité vis-à-vis de laquelle je cultive la méfiance, alors la psychologie appliquée à l'acte artistique...
J'ai déjà eu l'occasion, dans plusieurs articles ici, notamment celui sur Thielemann, de parler de ce qui me semble la conception la plus valable de l'art musicale, qui repose sur le primat de l'abstraction. Je ne m'y étends pas ici à nouveau, mais il clair pour moi que cela est parfaitement incompatible avec un discours sur les représentations en musique.

J'ai l'habitude de dire que les imaginaires des interprètes ne me regardent pas. J'ai tendance à assimiler la critique qui se contente de donner son avis (mécaniquement réduite au "j'aime/j'aime pas") à un viol de l'intimité.

Vous n'êtes pas le Christophe Hanna auquel je pense, ma foi, si vous le dites...
Cordialement,

Anonyme a dit…

Même si polisson, curieux titre, quand même ! Faut-il croire que le cor fut préférable au piano...
Volodos ? Certes un bon virtuose, et qui a surtout su profiter du bonvent des medias, en tous cas plus que de laisser au temps celui de mûrir. Et la meute des chroniqueurs de courrir après lui !
Dommage quand même que vous fassiez tout le temps référence à Berezovsky. S'il lit régulièrement vos chroniques, lui aussi finira par s'abîmer.
Quant à la querelle ci-dessus, je me garderai d'intervenir... c'est bien connu : deux personnes qui écoutent la même musique n'entendent jamais la même chose.
Christian VIGUIE

Pascal B a dit…

Bonsoir bonsoir,

N'ayant même pas un "niveau très minimal d'érudition musicale", mais simplement une vague connaissance faite de bric et de broc (sans savoir lequel des deux domine), j'ai découvert les 3 rappels de Volodos et n'ai donc pu les reconnaitre.

Je vous saurai sincèrement gré de combler lacune si coupable.

Merci,

Pascal

Théo Bélaud a dit…

Bonjour,
je ne peux vous en donner que deux ! Le premier était la sicilienne de Bach/Vivaldi, et un autre (je ne sais même plus si c'était le second ou le troisième) la 5e scène d'enfant de Mompou...
En tout cas, pour le manquant, rien qu'il ait enregistré ; il y a toujours des Scriabin qu'on n'a pas dans l'oreille, mais j'ai cherché un peu, sans succès, et au fond je ne pense pas que c'était du Scriabin.

JBM a dit…

Bonjour,
le premier rappel du concert de jeudi soir était le prélude n°1 opus 37 de Scriabine.
Magnifique!

JBM a dit…

Voici le morceau en question :
http://www.youtube.com/watch?v=jhWGINMYrSU&feature=related

Bien à vous,
JBM

Théo Bélaud a dit…

Merci !
Je ne devais vraiment plus être dedans depuis un moment, ce prélude je l'ai quand même pas mal écouté... par Horowitz.
Enfin, je trouve quand même que le Scriabin de Volodos, cela ressemble souvent beaucoup (et trop) à du Debussy...

Anonyme a dit…

Etais je au mais concert?J'en doute quand je lis de tels commentaires...
j'ai vu et entendu un Volodos essayant en vain de dialoguer et de s'intégrer avec un orchestre complétement à coté de la plaque.Au bénéficie du doute et parce qu'il est impossible que l'orchestre soit aussi sourd , j'ai déduit que le chef en était la cause principale.Il a toujours été mauvais mais avec l'âge c'est vraiment un désastre.Comment peut=on dire dire que Volodos joue avec des effets préparés (je suppose que l'on parle de certains pianissimos pour lesquels il faut bien prévenir vu le peu de temps de répétitions).Volodos à l'écoute et au service des solistes, çà marche plutôt bien mais rien ne marche quand il s'agit de jouer avec tout l'orchestre. Un des plus gros raté;à l'énoncé délicat du deuxième thème du premier mvt par le soliste, les trombones ont répondu dans un beuglement insupportable.Les décalages entre l'orchestre et le soliste (pourtant si clair) n'auraient déjà pas été glorieux pour un orchestre d'élèves,alors pour l'orchestre de Paris...
je ne suis bien sûr pas resté pour la symphonie qui ne pouvait être qu'un naufrage.

JBM a dit…

bonjour,
ne seriez-vous pas allé au concert de mercredi soir plutôt qu'à celui de jeudi soir?
Je ne reconnais pas en effet la 5e scène d'enfant de Monpou, dont vous dîtes qu'il l'a jouée..!
Jeudi soir, Volodos a joué le prélude de Scriabine, puis ce qui a semble avoir été du De Falla, enfin la Sicilienne Bach/Vivaldi.
Bien à vous,
JBM

JBM a dit…

En ce qui concerne le prélude, la version de Sofronitsky (cf le lien ci-dessus) n'est pas mal non plus...

JBM a dit…

vous dites, sans accent circonflexe, c'est mieux!

Théo Bélaud a dit…

Ah mais c'est cela, nous ne sommes pas allé au même concert !
Je pensais que parliez du "premier bis" pour Scriabin (alors que c'était Bach mercredi) par étourderie.

Donc le problème reste entier, et je continue de penser qu'après Bach et Mompou, ce n'était pas un Scriabin.

Anonyme a dit…

En réponse à JBM, le voici, également sur YouTube par Volodos lui- même.
http://www.youtube.com/watch?v=W08n-n_mqbs&feature=related

JBM a dit…

@le petit concertorialiste : pour mercredi, le mystère reste entier en effet, je ne saurais vous dire.
@Anonyme : merci!

Anonyme a dit…

Le deuxième "bis" du concert de jeudi n'était-il pas la 15ème Rhapsodie Hongroise de Liszt ?

JBM a dit…

Honnêtement, après écoute de la rhapsodie sur Internet, je ne crois pas.
On m'a dit le soir du concert, en outre, qu'il s'agissait du compositeur de Falla...

Pascal B. a dit…

Qui mieux que l'Orchestre de Paris pouvait nous renseigner ?

1. Prelude de Scriabin
2. Malagueña de Ernesto Lecuona
3. Bach-Vivaldi Sicilienne

Bien à vous,

Pascal

Théo Bélaud a dit…

Et donc pour mercredi, à part Bach/Vivaldi et Mompou... ?

Anonyme a dit…

La Petie Harmonie de l'Orchestre de Paris, vous souhaite un très belle année 2011. Meilleurs voeux!

Théo Bélaud a dit…

Le dite petite harmonie est facétieuse.
Vous auriez pu attendre mes compliments pour le beau Britten d'hier soir !
Bonne année (de renouveau) à vous.