lundi 28 février 2011

Un mois avec Salonen (3) Lutoslawski dé-chainé

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- Paris, Théâtre du Châtelet, le samedi 12 février 2011

- Salonen, Gambit - Lutoslawski, Symphonie n°4 - Salonen, Giro ; Foreign Bodies

- Orchestre Philharmonique de Radio-France
- Esa-Pekka Salonen, direction

Chants d’un destin : titre convenu pour un concert moins conventionnel par Vincent Haegele
    Eh ! non, ce n’était pas une création… Autant commencer par la petite polémique à deux sous, histoire de l’évacuer vite fait. Mais c’est tout de même un peu bête, de la part du Festival Présences, de prétendre que la magistrale Quatrième symphonie de Lutosławski connaissait en ce début de l’année 2011 sa création française. Celle-ci a eu lieu bien plus tôt, en 2004, lors du concert d’ouverture de l’Année de la Pologne en France et c’était le grand Stanisław Skrowaczewski qui s’en était chargé, lors d’un concert (peut-être pas inoubliable) consacré également à Szymanowski et Penderecki. A part cela, que dire de plus ? Rien, après tout, car la lecture qu’en a donnée Salonen reste vertigineuse et reste un événement en soi. On a joué Witold Lutosławski à Paris ce mois de février 2011, c’est rare et cela doit être salué à sa juste valeur.
    Avec le Requiem de Ligeti et Amériques de Varèse, Présences pouvait s’enorgueillir d’une programmation insolite et bienvenue en y ajoutant cette fameuse Quatrième symphonie, l’une des toutes dernières pièces du compositeur polonais, dont la composition avait été annoncée à Salonen à l’issue d’un concert à Los Angeles. Celui-ci aurait « manqué tomber de sa chaise » en apprenant la nouvelle ; il est vrai que c’est le genre d’événements que l’on aimerait entendre plus souvent. Cette symphonie ne pouvait autre chose qu’un merveilleux chant d’adieu, mais Salonen aura su éviter la plupart des pièges posés par une telle partition.
    Ecrire une Quatrième symphonie est une gageure : Lutosławski n’avait pas manqué de le remarquer : « C’est une question de forme. J’ai pensé à des formes ramassées sur de grandes échelles. Je n’ai jamais été à l’aise avec la tradition brahmsienne. Chez Brahms, l’on trouve deux mouvements principaux, le premier et le quatrième. Selon mon expérience d’auditeur, c’est trop. Trop de substance pour un temps donné. Je pense que la relation idéale se trouve dans les symphonies de Haydn. Et j’ai pensé que peut-être pourrais-je trouver une voie différente pour unir ces deux modes. Ma solution consiste à considérer le premier mouvement comme une préparation au mouvement principal. Le premier mouvement doit s’engager, intéresser, il doit « intriguer ». Mais il ne doit pas donner toute satisfaction. Il doit nous laisser sur notre fin, et même, impatient. C’est le moment idéal pour introduire le mouvement principal. Voici ma solution, et je pense qu’elle marche plutôt bien[1] ». Plutôt bien ? oui, plutôt.
    A vrai dire, la Quatrième semble être constituée de plusieurs sections plus que de mouvements, débutant sur une très large, très apaisée, presque interminable phrase des cordes, phrase ambivalente, presque mahlerienne de par son aspect, mais dénuée de nostalgie ou de sentimentalisme. C’est d’ailleurs bien là la force de cette symphonie qui à défaut d’un chant d’adieu n’en est pas moins une prise de congé de ce monde. Son orchestration est à l’image de sa construction : épurée, surprenante, et pour reprendre le terme de Lutosławski, « intrigante ». Le compositeur a peut-être conçu deux mouvements consécutifs, ceux-ci n’en sont pas moins rompus à de nombreuses reprises et ménagent de courts instants réservés à des solistes improvisés : piano, bois mais surtout violon, dont la partie est redoutable. Mais le sommet de la pièce est sans conteste l’immense unisson dont le périple est scandée de façon terrifiante par les cuivres. Une leçon d’écriture, une économie de moyens digne des plus grands. La conclusion, grinçante, n’en est que plus fulgurante.
    Cette partition, Salonen se l’est appropriée avec la gourmandise qui le caractérise et cette obsession pour la clarté que l’on retrouve à la fois dans sa direction d’orchestre et sa propre science d’écriture (c’est pour cela que différencier l’un de l’autre est en quelque sorte vain). Sa conductivité (au sens énergétique de terme mais aussi en tenant compte du geste) fait donc pleinement justice à cette musique exigeante, aux multiples points de tension. Pas de relâchement, et certainement pas dans la phrase introductive des cordes, où le terme d’électricité convient parfaitement. C’est aussi au niveau du rythme que l’on trouve le meilleur de Salonen : frissonnement de la percussion, scansion des cuivres (mais pas que), énorme travail des points de fuite personnalisés par un piano isolé ; et le charme opère vingt-deux minutes durant, implacable et superlatif (Hélène Collerette ne nous avait pas donné de meilleures interventions solistes depuis longtemps).
    Voilà pour cette recréation d’une symphonie rarement jouée. Bizarrement, l’on aura quand même pensé beaucoup à Brahms, à une certaine forme de symphonisme, à une écriture tout en exigence et protubérance. Lutosławski a créé un modèle et l’a achevé.
Vincent Haegele
Contrat Creative Commons

[1] Interview de W. Lutosławski donnée à NZ (1992), reprise par l’éditeur du compositeur.

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