Jenő Jandó, le pianiste générique

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- Paris, Institut Hongrois, le samedi 12 mars 2011


- Liszt, 2e Année de Pélerinage, Italie, S. 161 - 8e Rhapsodie Hongroise, S. 244/8

- Jenő Jandó, piano


Ne riez pas, ce n'est pas une insulte - du reste, comme tout citoyen de bon sens, je suis absolument pour les génériques, et ai même beaucoup de mal à comprendre pourquoi il n'y a pas que des génériques dans les officines. Jandó est donc bien ce pianiste dont vous avez déjà mille fois vu le nom sur un disque à la Fnuk ou sur Omozan.com, sans jamais en acheter un, sauf peut-être quand vous étiez étudiant et fauché, c'est-à-dire il y a longtemps. Jandó, c'est ce pianiste qui après vérification n'est dépassé en nombre de références sur le site déjà mentionné que, grosso modo, par Richter et Rubinstein (le premier parce qu'il avait effectivement un répertoire public un chouia plus colossal, le second parce que chacun de ses disques a été publié en une trentaine d'éditions elles-mêmes rafraichies en deluxe editions). Ce n'est a priori pas demain la veille que l'on trouvera une deluxe edition d'un disque ou d'un coffret de Jandó, et du reste je serais bien incapable de vous dire si cela en vaudrait la peine - quoique je me devrais tout de même d'acquérir son intégrale Haydn, étant donné que les concurrents ne sont pas légions ici. Sortir une deluxe edition des concertos de Mozart, des cycles Bartók ou des préludes de Chopin de son immebse compatriote Ránki serait en tout cas plus urgent et bénéfique, sans même parler de penser un jour à inviter ce dernier dans une grand salle parisienne.

En attendant, nous avons donc le modèle hongrois générique, avec presque toutes les principales molécules réunies, celui-là qui fait office de pianiste générique pour le label générique Naxos, et conséquemment est en bonne voie pour enregistrer à peu près l'entière littérature pianistique de Bach à Ligeti. On aura certes regretté de n'avoir pu l'entendre dans une salle générique. Le salon de l'Institut Hongrois est un endroit fort agréable, à l'image de l'extrémité sud de la rue Bonaparte où il se trouve, et il était même doté pour l'occasion d'un Steinway manifestement assez ancien mais tout à fait correct. Mais en adossant à un mur un instrument de concert grand ouvert, dans une pièce d'environ 70 m2 qui plus est surmontée d'une verrière en son centre, vous risquez d'obtenir un piano dur et agressif même en invitant Radu Lupu. Notre générique est par ailleurs vraiment générique, c'est-à-dire qu'il ne présente aucun agent de confort ajouté, et que de toute façon, à l'évidence, s'adapter à l'acoustique tapageuse des lieux est le cadet de ses soucis. S'il joue demain le même programme dans la Philharmonie de Berlin, je présume que ce sera exactement de la même manière.

C'est donc du brut de décoffrage que l'on entend durant toute la plus grande des années de pélerinage. Mais certainement pas d'une mauvaise récolte : je l'ai dit, les molécules importantes y sont, pour offrir comme on pouvait s'y attendre ce piano extrêmement solide qui a pu permettre à Jandó de pratiquer avec autant de régularité son phénoménal répertoire sans accident nerveux ou musculaire connu depuis près de quarante ans. Un jeu à peu près vierge de toute articulation digitale (au contraire de Schiff), bien soutenu par des mains à l'évidence dotées d'une grande puissance naturelle, et une évidente facilité dans les déplacements - de manière générale, sa marge de sécurité dans les traits virtuoses, notamment d'octave, est assez impressionnante, en tout cas largement supérieure aux standards internationaux actuels : ce qui, pour le pianiste générique dont on n'achète les disques que pour se débarrasser de sa monnaie n'est pas si mal. Jandó bouge assez, mais, à l'exemple de Ránki toujours de haut en bas et de bas en haut, pas de côté à côté ou d'avant en arrière et inversement.
La conséquence est que, toute considération acoustique étant abstraite, la conduite est toujours d'une très grande franchise sans que l'harmonie (prise comme durée) ne paraisse brutalisée. Je dis cela au sens où, avec une approche aussi directe, pour ne pas dire premier degré de la conduite des phrases, l'harmonie devrait être violentée, et que ce n'est pourtant pas le cas : un exemple particulièrement spectaculaire est le Sonnet 47, attaqué avec une fougue et une ampleur dynamique confinant au morceau de bravoure que la pièce n'est certainement pas... mais cette impression tout à fait aveuglante sur le coup des toutes premières mesures s'estompe pourtant très vite, au profit de l'intelligibilité de la ligne.

Alors, certes, le manque de subtilité, quand il tient à des éléments plus directement prosaïques, peut être gênant : en particulier quand le tempo est exagérément rapide, ce qui est le cas dans Sposalizio (du moins, clairement, dans l'exposé jusqu'au choral, l'ensemble paraissant formellement trop heurté et finalement déséquilibré). En revanche, je trouve très appréciable sa façon d'envoyer balader la vision anecdotique un rien sucrée de la Canzonetta de Salvator Rosa trop souvent entendue : ce qu'on entend est bien un chant viril dont la nostalgie ne transparaît qu'en couleur d'arrière-fond, en réminiscence s'explicitant à la transposition du thème seulement. Droite et totalement dénuée de complaisance (cela vaut d'ailleurs pour tout ce bref récital), sa lecture du Penseroso est remarquable aussi par son équilibre dans le maniement des registres - à partir de l'irruption de l'ostinato.
Pris de façon plus globale, ses trois sonnets sont certes trop univoques dans leur tension immédiate, systématiquement minérale. Le souvenir éblouissant de Dinara Klinton l'été dernier a certes plus joué ici qu'ailleurs, en particulier pour le Sonnet 104. Cette impression est aussi, ici plus qu'ailleurs, à relativiser eu égard au contexte spatial et acoustique - l'occasion de battre en brèche l'idée selon laquelle le piano romantique s'exprime plus naturellement dans des salons, idée absurde quel que soit d'ailleurs l'instrument utilisé, et particulièrement fausse quand il s'agit d'intimité d'expression : l'intimité est un sentiment conditionné à des données physiques, et l'une des données les plus indispensables à cet égard est la distance suffisante entre l'oreille et le piano. Ce problème est donc paradoxalement moins prégnant dans la Dante, qui reçoit une lecture très homogène et cohérente, allant au plus simple une fois de plus, faisant l'économie de presque tous les prosaïsmes à l'exception de ceux liés à de brèves chutes de tensions, manifestement provoquées par de menues hésitations de mémoire - ce qui arrive extrêmement souvent dans cette partition, en fait presque à chaque fois que je l'entends en concert. Idem pour la 8e Rhapsodie, parfaitement architecturée et caractérisée, à laquelle ne manque qu'une dimension supérieure de charme, une dimension de jeu au sens el plus noble. Mais on ne saurait se plaindre du tout ici, pour une rhapsodie hongroise jamais donnée...

Et au fond, avec et malgré ses limites d'ordre spirituel dans l'expression, ce que propose Jenő Jandó est déjà très noble, et on ira volontiers l'entendre de nouveau dans une salle adaptée au piano en général, et à ce piano hautain et pierrailleux. .

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