mercredi 16 mars 2011

La sieste dominicale de l’oncle Bill

V
- Paris, salle Pleyel, le dimanche 6 mars 2011

- Rameau, Anacréon, ballet héroïque en un acte sur un livret de Gentil Bernard ; Pygmalion, acte de ballet sur un livret de Ballot de Sauvot, tiré du texte de Antoine Houdar de la Motte

- Les Arts Florissants : Hanna Bayodi-Hirt, dessus (Anacréon : l’Amour / Pygmalion : la Statue) ; Emmanuelle de Negri, dessus (Anacréon : la Prêtresse / Pygmalion : l’Amour) ; Ed Lyon, haute-contre (Anacréon : Agathocle / Pygmalion : Pygmalion) ; Alain Buet, basse (Anacréon : Anacréon) ; Virginie Thomas, dessus (Pygmalion : Céphise)
- William Christie, direction

 

Par Philippe Houbert

William Christie est une icône. A lire quelques réactions de facebookiens, la moindre amorce de critique peut vite déboucher sur des  insultes. Alors, dépêchons-nous de le dire : William Christie, j’adorais ! J’ai entendu et vu une bonne centaine de concerts et d’opéras donnés par  les Arts Florissants. En bon grognard des campagnes baroques, je pourrais me faire pincer l’oreille par le grand Bill en proclamant : « Atys, j’y étais ! ». Je possède quasiment toute leur production audio-visuelle baroque. Certains disques, les Charpentier sacrés, la Médée, Atys encore, le sublime Idoménée de Campra, quelques Rameau,  sont usés jusqu’à la corde tellement j’en ai dévoré moultes fois la moindre note. Mais tout ça, c’était quand ?
En ce beau dimanche après-midi, la salle Pleyel était copieusement remplie pour écouter deux actes de ballet de Jean-Philippe Rameau, Anacréon et Pygmalion, donnés en version de concert mise en espace.  Acte de ballet, kesako ? Une bonne encyclopédie musicale vous répond : courte pièce lyrique en un acte, réunissant le chant et la danse, sur une action dramatique simple, généralement vive et légère. Chez Rameau, vous assemblez plusieurs actes de ballet et vous obtenez un opéra-ballet. Quelquefois, une même œuvre peut se voir rajouter un acte de ballet après sa création ; exemple : les Sauvages, qui constitueront une nouvelle entrée pour les Indes galantes. Durant une dizaine d’années, de 1748 à 1757, Rameau se consacrera principalement à cette forme de l’acte de ballet : huit productions, dont deux Anacréon à trois ans de distance, le premier en 1754 sur un livret de Cahusac, le second (1757) sur un texte de Gentil Bernard, librettiste de Castor et Pollux , et qui allait, comme dans le cas des Sauvages sus mentionnés, servir de troisième entrée lors d’une reprise des Surprises de l’Amour. C’est ce second Anacréon qui est passé à la postérité. Le poète aime Lycoris et le vin. Bacchus et ses suivantes ne supportent pas ce partage et le font savoir en renversant l’autel de l’Amour. Livré au seul Bacchus, Anacréon s’endort. Un orage le sort de sa torpeur. L’Amour transi vient gémir à sa porte et lui apprend que Lycoris, abandonnée, se meurt. Anacréon se repent et décide de réunir les deux cultes.

Anacréon n’est pas un chef d’œuvre mais c’est une pièce agréable, avec comme toujours chez Rameau, une extrême attention portée à l’instrumentation qui, accompagnant les chanteurs, va définir une atmosphère. Et c’est bien le premier point qui pèche dans ce que nous avons entendu. Les solos instrumentaux sont plats, sans couleur. La partie de flûte concertante accompagnant l’air d’Anacréon Nouvelle Hébé passe presque inaperçue. La « bruyante symphonie » des Ménades semble bien gentillette. Le tonnerre et l’orage qui réveillent Anacréon ne feraient pas peur à une mouche. Tout semble aseptisé ….. à l’exclusion notable des grandes scènes chorales qui, elles au contraire, sont données toutes voiles dehors.
Seconde pierre d’achoppement très agaçante : la mise en espace, comme on dit désormais pour faire bien dans les lieux culturels. Il n’y a pas assez d’argent pour donner ces pièces au théâtre. Mais on sait aussi que le public n’aime pas trop les versions de concert pures et dures et que, arrivant pour 80% de la salle, dans les cinq minutes qui précédent le début, il n’a pas le temps de prendre connaissance de ce qu’il vient entendre (quant à se préparer à l’avance … au fou !). Donc, on lui sert du « ready-to-listen », un truc où on essaie de faire comprendre à l’auditeur ce qu’il voit et entend. Les chanteurs entrent, sortent, prennent des mines, le tout en habits de soirée (on est entre gens de bonne compagnie, tout de même). 1. C’est d’un ridicule sans nom. 2. Ça n’exprime strictement rien théâtralement. 3. Au bout de cinq minutes, on se croirait dans ces ballets filmés interpolés au sein de la retransmission du concert du Nouvel An à Vienne. Mieux vaut fermer les yeux ! De ce machin bon chic bon genre, les chanteurs ont beaucoup de mal à se dépêtrer. On a connu Alain Buet en bien meilleure forme vocale, même s’il faut reconnaître que la projection des mots reste impeccable. On n’en dira pas autant de Hanna Bayodi-Hirt, charmante mais à l’aigu instable et à la prononciation variable. Emmanuelle De Negri s’en sort bien dans le rôle de la Prêtresse mais elle sera bien meilleure en seconde partie.

A l’inverse d’Anacréon, Pygmalion est la meilleure œuvre en un acte de Rameau. En extase devant la statue qu’il vient d’achever, Pygmalion se lamente de ne pouvoir assouvir sa passion pour sa création. Céphise lui reproche de la délaisser pour une figure de marbre. Plongé dans sa contemplation, Pygmalion voit son œuvre s’animer. Bientôt, l’Amour confie l’éducation de la statue aux Grâces. Une suite de danses accompagne cette initiation aux plaisirs. Le peuple vient saluer cette victoire de l’Amour. Un article paru dans « le Mercure » d’avril 1751 affirme que Rameau dut composer cette œuvre « dans une circonstance pressante » et qu’il ne mit pas plus de huit jours à l’achever. Légende ou réalité, toujours est il que Pygmalion obtint un fort succès et fut, avec Castor et Pollux, l’œuvre la plus souvent reprise du vivant du compositeur.
L’Ouverture n’est lulliste que par sa forme tripartite car il s’agit bien déjà d’un petit poème symphonique avec ces notes répétées imitant les coups de ciseau du sculpteur. Cette pièce orchestrale, l’une des plus belles de Rameau, fut exécutée avec un laisser-aller, un manque de précision, des attaques d’une mollesse assez sidérante. Toute la suite de danses évoquant l’éducation de la statue fut issue du même tonneau : manque d’attaques de la part des cordes, absence de sens chorégraphique, tempi souvent trop lents (la sarabande notamment). Si Emmanuelle de Negri composa un excellent Amour (très joli timbre et technique impeccable), Hanna Bayodi –Hirt ne nous convainquit pas plus que dans Anacréon. Rien de rédhibitoire mais pas de charme particulier dans la voix. Ed Lyon incarnait le rôle titre. Il ne nous avait déjà pas enthousiasmés lors d’une récente et  funeste Fairy Queen  donnée à la Cité de la musique.  La voix n’est pas laide du tout mais le timbre est sans vraie couleur. La diction est bonne mais manque de tranchant. Quant à la technique de vocalises, elle est extrêmement douteuse. Il suffit de réécouter le Règne Amour  final par Jean-Paul Fouchécourt dans l’enregistrement gravé par Hervé Niquet pour mesurer l’océan qui sépare les deux artistes. Il convient de rappeler que le rôle de Pygmalion fut crée par Pierre Jélyotte, qui passe pour avoir été le meilleur haute-contre français du dix-huitième siècle. Nous ne reviendrons pas sur les mouvements de scène car nous avons écouté cette seconde partie « eyes wide shut ».

Concert qui confirme, fort malheureusement, le déclin prononcé des Arts Florissants (à l’exception notable des chœurs). L’orchestre n’est que l’ombre de ce qu’il fut. Et le choix des chanteurs n’a qu’un très lointain rapport avec les générations des Crook, De Mey, Fouchécourt, Rivenq, Piau, Gens, Petibon, pour ne citer que quelques fleurons de cette belle école.

Philippe Houbert 
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