mardi 19 avril 2011

Malaise à la Cité de la Musique

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- Paris, Cité de la Musique, le samedi 9 avril 2011
- Nono, No hay caminos, hay que caminar...Andrej Tarkowskij - Berio, Sinfonia
- Ensemble Intercontemporain
- Orchestre du Conservatoire de Paris
- The Swingle Singers
- Jonathan Nott, direction
Répétition du concert © Jean Radel


En tant que concert, abstraitement parlant, cette soirée pourrait être commentée très simplement. Quelques lauriers à tresser à l'excellent Jonathan Nott, qui a retrouvé avec bonheur ses troupes de l'EIC et tiré des choses assez remarquables des élèves du CNSMDP. Une exécution impeccable du Nono, et presque propre du Berio. Un bémol, éventuellement double, quant à la prestation de la nouvelle génération des Swingle Singers (dans leur formation originelle, créateurs de la Sinfonia), pour des raisons de pure technique vocale d'une part, et d'équilibre sonore - on pourrait dire : esthétique -, d'autre part. Avec cela, on a résumé l'essentiel de ce qui est factuel. Reste la partie plus polémique, à n'en pas douter, de ce qu'il y a à commenter, qui concerne ce concert en tant que... concert. C'est-à-dire, en tant que témoin, même très fugace, de son temps, de son moment du moins, en tant qu'événement social, en tant que manifestation d'un esprit, d'un goût, d'un état historique. Et là, il y aurait beaucoup à débattre.
Je ne peux pas débattre tout seul, et j'étais d'ailleurs un peu attristé de n'avoir personne avec qui le faire à la Cité ce soir là - cela n'arrive pas souvent, pas de chance. J'aurais voulu y recueillir d'autres impressions, à la suite de l'exécution globalement honorable d'œuvres assez bien installées - surtout la seconde - au rang de points de repères, de poteaux indicateurs de leurs temps, devant un public réceptif voire enthousiaste : pourquoi cette soirée dégageait-elle se parfum de douce mort, ou d'illusionnisme ?

Il y a donc les œuvres elles-mêmes. Je ne suis ni anti-Nono, ni anti-Berio. Le cas du second est plus simple : je suis davantage convaincu de l'importance de son œuvre chambriste et de la plupart des sequenzas, que de celle de son legs symphonique et choral. La Sinfonia, devenu le tube que l'on sait grâce à l'explosion de la mahlermania internationale, est sans conteste une page brillante, affirmant la légitimité d'un genre, ou plutôt de genres en eux-mêmes problématiques (le collage musical, le collage musico-littéraire). J'y reviendrai, mais la prestation des Swingle Singers, soucieux d'exhiber leur fameux son (le micro collé à la bouche), et une amplification en accord avec cette esthétique très cross-over, ont largement accentué cette réminiscence de la vieille tension prima la parola/musica
De façon plus nette encore que le concept musical représenté par la Sinfonia, les pages orchestrales du tout dernier Nono posent la question de ce qui ne peut être écrit (et éventuellement réussi) qu'une ou deux fois, sans pouvoir s'inscrire dans une dynamique collective de création. Bien sûr, on peut, pour faire court, voire et entendre une pièce comme No hay caminos... comme une épure encore radicalisée du quatuor Fragmente-Stille, page typiquement composable une seule fois par un seul compositeur, mais que j'apprécie davantage, ne serait-ce que parce que son effectif et sa durée me paraissent mieux correspondre à l'objectif d'altération de l'expérience d'écoute. Mais la filiation existe, à l'évidence : pour la place du silence, la raréfaction harmonique du matériau, signant l'auto-destruction entropique du système à douze sons qui à vouloir régner seul a fini par se replier sur cinq ou six quarts d'un même ton, un peu comme un royaume dictatorial meurt sans se rendre, retranché dans le bunker de son palais. Plus de mélodie, mais plus de mélodie de timbres non plus (les timbres agissent en effets de masse ponctuels, effets augmentés par la spatialisation et, notamment, l'inégalité d'écoute qu'elle induit entre dans l'auditoire). Plus de consonance, mais au fond, plus de dissonance non plus, la dissonance n'existant que dans le rapport à une consonance au moins en puissance, ce qui suppose des déplacements harmoniques quelconques, qui n'existent pas ici. Plus de forme, mais une structure visant l'érosion psychologique produite par le déroulement d'un temps manipulé, artificiellement rigidifié. 

Il n'y a pas là, certes, la dimension décorative et d'easy-listening que l'on peut trouver dans la concrétude encore plus prononcée de la musique de Lachenamnn ou de Neuwirth. Cette musique là est concrète, trop concrète, mais reste encore musique et non musicalisation d'un projet conceptuel. Mais elle n'est pas, pour autant, celle d'un Webern de notre temps qui serait allé explorer une certaine limite de la pureté du geste d'écriture. Car il reste une différence fondamentale dans ce qui caractérise la présentation de l'œuvre au public : celle-ci, ou d'autres à quelques nuances près, porte un titre en forme de citation/collage, fait référence à un cinéaste, un film peut-être, un moment historique, un questionnement sur le psychisme, etc. Tout cela se mélange et permet de faire, il faut bien le dire, des notes de programme épatantes pour le petit-bourgeois cultureux. Elle ne s'intitule pas Bagatelle pour orchestre, ni Étude pour sept groupes instrumentaux, ni Invention sur le ton de sol. Soit, elle pourrait : mais alors sa réception, son aura, sa faculté à être programmée dans une sous-partie ("le pacifisme") de cycle ("les utopies") de la Cité de la Musique en satisfaisant les attentes de la majorité de son public, tout cela irait à veau-l'eau. 
Naturellement, Nono n'y est pour quelque chose qu'en partie. Mais le mal est là : l'orientation de l'écoute vers un objet protéiforme culturel, la forme artificielle de la tension suggérée à l'auditeur font irrésistiblement de cette exécution propre sur elle, énergique, précise (que pourrait-elle être d'autre, au fond ?) la manifestation de quelque chose de daté, de circonstancié, qui ne s'abstrait pas comme œuvre d'art, ne trouve pas son intemporalité, mais au mieux une sorte de couleur stylisée. On rétorquera que le style fait l'art. Mais tout dépend de ce que l'on entend par style : dans l'acception culturelle contemporaine, le style n'est pas an-historique, dans une certaine définition éthique à laquelle je crois, il l'est, et c'est ce qui fait sa profondeur - les lecteurs habitués à mes références sauront bien à quoi je pense.

Je suis allé du problème simple au problème compliqué pour revenir au simple : ce que j'écris là me semble valable pour la Sinfonia - dont il faut rappeler, au passage, que son titre ne fait pas référence, contrairement, par exemple, à la Sinfonia de Carter, à la forme musicale appelée symphonie. Mais là, un tout autre problème se pose, tout à fait propre à ce concert particulier. Les nouveaux Swingle Singers ont, outre la signature sonore problématique déjà évoquée, des difficultés manifestes à donner le change autrement que par leur science luxueuse de l'amplification vocale (ou leurs physiques avenants). En regard des standards normaux, dans la musique savante, d'exigence technique, l'enrobage sonore ne peut masquer (au contraire, parfois) leurs nombreuses limites vocales, en particulier chez les voix féminines qui rencontrent les pires difficultés à se placer, dans les deux premiers mouvements surtout. On ne compte pas les attaques de notes un ton trop bas subrepticement corrigées. Tout cela est, il faut le reconnaître, accompli avec un aplomb et un charisme étonnant. Et quand on sort du cadre chanté, la prestation peut devenir remarquable, tout particulièrement pendant le In Ruhig fliessender, où la prestation du récitant principal (il faut dire que l'on n'entend souvent que lui) démontre un métier d'acteur certain. Ce qui ne l'immunise par contre le cabotinage.
Mais la médiocrité de la performance vocale ajoutée au déséquilibre entre amplification et orchestre suffit malheureusement à disqualifier une exécution qui aurait pu être fort bonne. Dans cette partition ardue, Nott obtient de l'Orchestre du Conservatoire un engagement général assez supérieur à ce que l'on avait entendu dans le Sacre dirigé pourtant par Mälkki en janvier dernier. Mais dans le II, les traits  approximatifs des sopranos et mezzos couvrent complètement ceux des bois pour ce qui est de la trame de Mahler - et pour ne prendre là que l'exemple le plus caricatural. Pour une fois, je ne vais pas reprocher aux bois ne pas jouer assez fort : que voulez-vous faire contre des amplis de rockers ?

On tient, en quelque sorte, le fin mot de l'histoire avec les rappels. Les Swingle reviennent par deux fois, font lancer au préposé à la machinerie de vigoureuses boites à rythmes et entonnent successivemen Lady Madonna des Beatles et A fifth of Beethoven du disco-man Walter Murphy, en medley avec Stayin' alive des Bee Gees. On repense au sketch hilarant des Guignols de l'info, moquant l'émission de Zygel en montrant sa marionnette improviser un jazz à deux cent sur le même premier mouvement de la Cinquième. Dans ce sketch, c'est ensuite David Guetta qui est moqué. La réalité a largement dépassé la satyre, comme souvent. Nous y voilà : la langlangisation des esprits dans toute sa splendeur (celui-ci n'avait-il pas une carte blanche à la Cité il y a quelques jours ?). Ces mêmes auditeurs, mélange de vieux allemands snobs abonnés à la newsletter Kairos (j'en avais autour de moi) et de jeunes strausskhahniens précieux de l'est parisien branché, qui s'extasiaient devant le visionnaire questionnement du rapport entre le temps et l'espace de Nono (je cite, je cite), ceux-là mêmes applaudissent et crient bravo, tout sourire, à ce lamentable happening résumant le concept de post-modernité dans son ensemble - autrement dit, son nihilisme absolu.
Le nihilisme est une conséquence de l'historicisme : il consiste à se placer en-dehors de l'histoire, à nier toute valeur qui pourra être jugée plus tard, à se placer en maître absolu sans question, sans problème, sans critique, à la condition vitale que tout se vaut. La culture et son historicisme anti-éthique et anti-esthétique ont littéralement triomphé, dansé, joui, éjaculé pour au moins une soirée. Dans le même lieux où l'on fait jouer les classiques et romantiques sur instruments d'époque. Dans le même lieux où l'on fait de Gainsbourg ou du pop-art les voisins d'affiche de Bach ou de Chopin. Dans le même lieux où les cartes blanches passent d'Aimard à Lang Lang. C'est aussi une victoire de la Cité de la Musique  et de son musée de la musique : concept que je fantasmais par dérision avant de découvrir que là encore, la réalité avait dépassé mon imagination. Grand'messe d'un samedi soir dans le temple de ce bigotisme culturel vaniteux et si content de l'être. Il y a vraiment des soirs où l'on se sent seul, et l'on rentre vite, très vite chez soi.

P.S. : aujourd'hui, exceptionnellement, la notation du concert se veut être une Œuvre. Je travaille à son orchestration. Et puis quoi, il n'y a pas de raison.

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