Steuart Bedford, une autre vision de la tradition moderne

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- Paris, Salle Pleyel, le vendredi 1er avril 2011

- Barber, Concerto pour violon, op. 14 - Tippett, A Child of our Time

- Nemanja Radulovic, violon
- Indra Thomas, soprano
- Nora Gubisch, mezzo
- Kim Begley, ténor
- Jonathan Lemalu, basse
- Choeur de Radio-France
- Orchestre Philharmonique de Radio-France
- Steuart Bedford, direction


Soirée anglophone, américano-anglophile à Pleyel, comme toujours, lorsque l'événement est rare et intéressant, grâce au Philhar' : rare, intéressant ? Mais bien sûr, et c'est heureux que pour ce faire l'on ait invité un des chefs britanniques les plus importants en activité, resté comme d'autres dans l'ombre majestueuse de Colin Davis. Bedford reste toutefois, après les disparitions de Bryden Thompson en 1991, et de Richard Hickox en 2008, le dernier grand représentant de ce qu'on pourrait appeler, outre-manche, le siècle de Britten, lui qui fut son dernier assistant et assura la création de l'ultime chef-d'œuvre du maitre - Death in Venice -, ce qui devrait suffire à en faire un héros du circuit mondial. Mais pour cela, outre d'avoir au moins un atout dans le répertoire où se fait le business (les symphonies composées entre 1870 et 1910), il vaut mieux diriger du contemporain mainstream et international, ou du moins se faire une place dans une vision tout à fait restrictive de la tradition récente (grosso modo, Nono, Stockhausen, Boulez, Ligeti, plus les viennois, et éventuellement Varèse, Berio et Carter). Le reste relève soit du "national", soit des divers avatars assimilés au retour à la tonalité. Dans les deux cas, c'est moralement répréhensible, de toute évidence (c'est surtout certain dans le premier cas).

La France a beau être un des pays les plus conservateurs en matière d'historiographie musicale et de remise en question, voire simplement d'exploration des répertoires, il faut reconnaître qu'en-dehors (et encore) des opéras de Britten, la musique britannique de la fin du XIXe siècle à celle du XXe fait partie des plus mal connues en-dehors de ses frontières. Quel grand orchestre a seulement joué ces dernières années, à Pleyel ou au TCE, une symphonie de Vaughan Williams ou de Bax ? Quel soprano ou ténor vedette a ne serait-ce que proposé un cycle de Britten en récital ? Quel quatuor anglais (il y a quantité de bons ou d'excellents) a été invité aux dernières Biennale de la Cité, et quel quatuor tout court a interprété à Paris une œuvre de Elgar, Bridge, Vaughan Williams ou Tippett ?
Tippett (à g.) répétant A Child of our Time en 1968
Je ne cite là que les très grands noms, les équivalents de Ravel, Debussy, Roussel, Messiaen et Poulenc. Ne parlons même pas des Coleridge-Taylor, Bantock, Boughton, Jacob, Delius, Gurney, Finzi, Butterworth, Sullivan, Arnold, Parry, Ireland, Harty, Berkeley, qui ont pourtant tous signé au moins un ou deux chefs-d'œuvre, dans à peu près tous les genres de surcroît, piano mis à part. Le fait, tout à fait réjouissant par ailleurs, que nos contemporains britanniques (Birtwistle et Ferneyhough, les sériels les plus intéressants de leurs générations, mais aussi, mieux ancrés dans la tradition nationale, Benjamin, Maxwell Davies, MacMillan ou Adès) soient globalement mieux reconnus que leurs aînés ne semble hélas pas inciter le public et les producteurs à accorder à ce répertoire la place qu'il mérite, y compris d'ailleurs en Angleterre, semble-t-il.

Alors, vu ainsi, A Child of our Time, c'est un beau et bon début. Même si l'œuvre a quelque chose de foncièrement daté (mais en même temps de sans âge) : par son langage aux multiples influences, perpétuellement entre deux eaux et naviguant de l'inspiration baroque au negro-spiritual, et qui est finalement typique, au-delà de ses aspects nationaux, de l'incertitude esthétique de bien des musiques des années 30 et 40. Par son contenu textuel, aussi ? C'est nettement moins évident, pour des raisons de contexte politique, en France, en Grande-Bretagne où un peu partout, qui sont parfaitement évidentes. Bien sûr, cet oratorio est maintenant beaucoup moins représentatif que les œuvres ultérieures (les deux autres oratorios bien sûr, mais aussi les œuvres concertantes et pour piano, ou la merveille testamentaire qu'est The Rose Lake). Il n'en conserve pas moins une situation historique lui offrant une postérité méritée, étant composé à la croisée de générations, marquant l'essor de celle de Britten et de lui-même, et offrant l'un des témoignages musicaux les plus importants de la sombre période géopolitique d'alors.

La situation de la génération américaine intermédiaire n'est guère plus brillante dans nos contrées et alentours. Ceci étant, Barber, pour le trop fameux Agnus Dei certes mais pas seulement, bénéficie tout de même d'une notoriété plus importante que son cogénérationnaire Tippett, notoriété comparable, ce qui est mieux que rien, à celles d'Ives et Copland. Le Concerto pour violon n'est pas à mon sens une œuvre qui convaincra grand' monde de la nécessité de jouer davantage son compositeur : si son charme est certain, l'intelligence (surtout dans le sens de l'économie de moyens et de son exploitation avisée) de son écriture indéniable, mais elle ne possède pas la variété ni la densité expressive du Concerto pour piano. En outre, s'il y avait une partie Barber de concert symphonique à jouer faire entendre d'urgence à Paris, ce serait pour moi, sans l'ombre d'une hésitation, les trois essays pour orchestre... ou au moins le Third Essay, chef-d'œuvre absolu et tardif du Pennsylvanien. Pour le moment, il semble qu'il faille donc se contenter de sa page la plus facile d'accès, ce qui laisse à penser que ce n'est non plus demain la veille que résonneront à Pleyel les symphonies de Sessions, Harris, Herrmann, Schuman ou Hanson. Contrairement au cas Tippett, je serais donc moins enclin à dire : c'est mieux que rien... Car cela commence à faire assez longtemps que l'on tourne en rond avec ce concerto là, l'adagio-pour-cordes-de-Barber, et puis Appalachian Spring, Central Park in the Dark et basta, ou presque.
N. Radulovic
Dans le cas britannique comme pour l'américain, je suggère tout même un brainstorming intense pour résoudre le problème : armez-vous d'un bon Mourre, de quelques encyclopédie philosophiques, d'un Littré, de... non je plaisante, un livre de prépa Sciences Po et une dizaine d'onglets Wikipédia ouverts feront l'affaire. Bref, il suffit qu'un effort collectif mette à jour le concept thématique qui permettra à la Cité de la Musique de programmer un peu du quart - soyons gentil - des vingt-sept compositeurs morts, donc classiques en droit, pré-cités. Si vous ne trouvez pas le concept thématique qui tue, ce n'est pas grave : il suffit de trouver la thématique conceptuelle (exemple cette saison : les utopies > le pacifisme + le rêve américain + Lénine et Staline). En s'approchant de quelque chose comme : Migrations > Angleterre et Nouvelle Angleterre, York et New York, Cambridge et Cambridge (Mas.), etc. Juste une question de méthode. On peut le faire.

Voilà pour les enjeux principaux. Sinon, eh bien, le concert était fort satisfaisant, les forces en présence se montrant globalement à la hauteur des attentes. Nemanja Radulovic est un excellent violoniste qu'il vaut mieux éviter de regarder, pas tant parce qu'il ressemble à une icône du rastafarisme que parce qu'il a une tendance, quand il ne joue pas, à accompagner corporellement, de façon curieusement suggestive ou complaisante, les plages orchestrales. Abstraction faite de ceci, il délivre une sonorité agréable et relativement variée, domine avec beaucoup de décontraction la dimension virtuose (relativement mesurée) de la partition, et privilégie une lecture plutôt unitaire et entièrement élégiaque, y compris dans ce qui pourrait être vu comme un lissage du perpetuum mobile. Le néo-romantisme est accentué au détriment d'autres dimensions, mais l'exercice de style est en lui-même assez réussi. Pour m'être entièrement il aurait fallu, une fois n'est pas coutume, que le Philhar' joue un peu plus le jeu, justement, de l'exercice de style, Bedford semblant ici se contenter d'un accompagnement parfaitement propre, lisible et précis. Le charme un peu suranné, à la lisière de l'esthétisant proposé par Radulovic aurait sans doute paru plus crédible avec des nappes de cordes plus caractérisées, américaines en somme, notamment dans le mouvement lent.

I. Thomas
Rien à redire, en revanche, sur la prestation orchestrale et chorale dans A Child of our Time., même si le niveau d'engagement du Chœur de Radio-France a pu sembler varier à partir de la seconde partie - il est probable que l'œuvre soit fatigante, difficulté qu'un manque d'habitude dans sa fréquentation a pu accroître. Pour ce qui était apparemment son dernier concert à la tête des violons de l'OPRF, Elisabeth Balmas a une fois de plus brillamment emmené sa troupe. L'excellence habituelle des pupitres d'harmonie, petite et grande, ne s'est jamais démentie, à commencer par celle du cor anglais de Stéphane Suchanek. Et bien sûr de la flûte de Magali Mosnier, qui a toutefois (Mosnier, pas la flûte) une propension de plus en plus grande à faire l'andouille et à distraire ses petits camarades en permanence (camarades dont le stoïcisme face à ses pitreries durant le Nobody knows forçait l'admiration) : du moment que le résultat sonore reste aussi professionnel... mais qu'elle se le dise : elle est surveillée. Bedford n'a pas encore enregistré Tippett, et l'ampleur sobre mais fervente de son geste d'ensemble plaiderait en faveur de cet ajout à son excellente discographie. Son entame est particulièrement impressionnante de fermeté et de cohérence, sa troisième partie très touchante par l'économie de moyens. On peut, à la rigueur, regretter qu'il n'exacerbe pas davantage les tensions instrumentales dans les climax de la seconde partie (We cannot have them in our Empire, ou Men took a terrible vengeance), mais son attention à toujours garder le chœur et les solistes non seulement audibles mais compréhensibles est louable.
Le seul bémol important se situe en fait au niveau des solistes, pour moitié d'entre eux. Norah Gubisch, pourtant déjà à l'affiche du second des trois enregistrements de Davis (à Dresde), peine dans la stabilité vocale et surtout dans la prosodie, même si les apparences sont en partie sauves grâce à un investissement narratif généreux. La prestation de Jonathan Lemalu est plus franchement décevante : dans le chant, le vibrato est d'une systématicité et d'une omniprésence assez pénibles, et, plus surprenant encore, sa diction n'est guère plus claire que celle de Gubisch. Même s'il n'a sans doute plus tous ses moyens, Willard White aurait sans doute été autrement plus impressionnant dans cette partie dont la crédibilité repose largement sur le charisme immédiat de la voix. Plus satisfaisant, Kim Begley livre une prestation discrètement touchante : il n'est pas si courant que l'on soit satisfait, même dans un répertoire peu couru, de l'apparition d'un ténor, a fortiori peu médiatique. Celui-ci, dans l'ombre de Bostridge et Padmore, mériterait pourtant une reconnaissance à hauteur de sa sûreté vocale et de son remarquable électisme, qui le fait naviguer, avec un succès manifeste, de son répertoire naturel (Capitaine de Billy Budd à Bastille, Aschenbach dans Death in Venice, chœur masculin du The Rape of Lucretia, il y a quelques semaines à Vienne) à Florestan, Loge ou encore Hérode. La formidable Indra Thomas, qui officiait quant à elle au dernier cast de Davis/LSO, finit de faire basculer, par sa puissance et ses interventions formidablement justes et évocatrices dans les spirituals, l'impression générale du côté le plus largement gratifiant.

Encore un beau vendredi soir - il faudra bien que cela s'arrête - !
Théo Bélaud
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