Le Sage et presque que des sages

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- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le dimanche 8 mai 2011
- Haydn, Trio avec piano en fa majeur, Hob XV : 17 (a) - Beethoven, Trio avec piano en, op. 11 (b) - Schoenberg arr. Webern : Kammersinfonie n°1, op. 9 (c)
- Emmanuel Pahud, flûte (a, c)
- Paul Meyer, clarinette (b, c)
- Guy Braunstein, violon (c)
- Zvi Plessner, violoncelle (a, b, c)
- Éric Le Sage, piano (a, b, c)


Très beau programme que celui de ce dimanche matin, qui m'a dû faire résister à la tentation de titrer "Vienne, l'art allemand", numéro je ne sais combien, et dieu sait quel problème. L'une des raisons pour lesquelles je ne l'ai pas fait, c'est que, contrairement aux concerts symphoniques attachables à des problématiques de répertoire comparables, cette matinée exhibait moins une relation compliquée aux oeuvres que de plus prosaïques enjeux de réussite instrumentale. Et, pour ces derniers, avec des réussites variables, toujours au-dessus d'une certaine correction, mais trompant de façon parfois étonnante les attentes liées à tel ou tel protagoniste.
Commençons par la relative déception qu'a été l'exécution du Gassenhauer : relative car on n'attendait guère Éric Le Sage dans cette partie de piano exigeant la clarté et surtout le rebond qui ne sont guère le fort de ce pianiste dont le volontarisme n'en demeure pas moins parmi les plus sympathiques du circuit français. Mais ici, quand fait irruption le second thème du premier mouvement (je confesse avoir beaucoup trop écouté Virsaladze là-dedans), la sanction est un peu raide, c'est le cas de le dire, et le piano perd à peu près définitivement toute force conductrice, et le trio avec. Cela ne veut bien sûr pas dire qu'il était franchement mauvais. 
Le Sage montre au moins épisodiquement une présence sans trop de prosaïsme (même si son adagio parait plus enveloppé que dense), et ses partenaires assurent plus qu'honorablement leurs parties. Il reprend même - heureusement -un peu la main sur le discours dans le thème et variations, nonobstant des variations I et IX assez lâches. Par rapport à sa dernière - superbe - prestation à la Cité, Paul Meyer m'a semblé légèrement moins brûler d'un feu sacré, livrant une interprétation très propre sur elle, clairement trop dans le I. Dans l'exercice du trio, Zvi Plessner remplace en revanche assez avantageusement Gary Hoffman, offrant un son un peu plus rond et surtout respirant mieux et triturant moins les phrases. Son exposé du mouvement lent n'en est pas pour autant un sommet d'émotion, mais a le mérite de la sobriété et de l'homogénéité, comme sa prestation générale.
Le Haydn se sera avéré plus réjouissant, bien sûr par la grâce de la flûte d'Emmanuel Pahud, mais aussi par un esprit général de louable sobriété, évitant la caractérisation caricaturale du jovial tonton Haydn pinçant les fesses de la petite nièce au repas de famille. La partition est prise au sérieux, et l'impression lisse du début se voit offrir une cohérence à l'honneur des interprètes. On aurait aussi pu s'attendre à une mise en vedette du plus célèbre flûtiste du monde, et il n'en a rien été, Pahud privilégiant le dialogue avec Le Sage - la partie de violoncelle étant ici un quasi continuo, par ailleurs intelligemment traité par Plesnner. 
L'équilibre général est donc excellent, et si les dynamiques sont assez lissées, l'intensité n'en demeure pas moins satisfaisante grâce à l'économie de moyens agréablement surprenante du piano et, évidemment, à l'admirable qualité de son et de legato de Pahud. Si le I souffre quelque peu de menus défauts d'élasticité au clavier, le menuet est en revanche rendu avec une certaine classe, dans cette optique au premier degré, ce qui n'a rien d'un insulte ici. Dans ce répertoire trop rare, on apprécie les plaisirs simples quand la qualité est au rendez-vous.

La remarque vaut naturellement pour la très rarement entendue adaptation pour quintette mixte de la première symphonie de chambre qu'a superbement réalisé Webern. Superbement réalisé ne signifie pas que rien ne soit perdu par rapport à l'original, que ce soit bien sûr en richesse de timbres et vitalité contrapuntique. Au fond, il s'agit presque d'une autre œuvre en ce sens qu'il me parait difficile d'exiger de ses exécutants la construction d'une relation aussi serrée à l'exploitation quasi obsessionnelle des formules thématiques, telle que Schoenberg l'avait mise en œuvre dans sa partition. D'une certaine façon, on peut et doit sans doute entendre là un autre déroulement du discours dans le temps, dans la mesure où la mise en exergue de lignes déterminées dans le tissu polyphonique y est forcément plus nette et plus séquentielle.
En partant de là, il n'y a moralement presque rien à redire à ce que proposent notre quintette. En tout cas, rien ce qui concerne la prestation, voire la performance de Le Sage, très investi ici et montrant plutôt une autorité croissante au fur et à mesure de l'avancée. A partir du premier retour au tempo de départ, l'ensemble se stabilise à un niveau de cohésion très appréciable, et peut se reposer sur un piano certes métallique parfois, à la limite du contrôle agogique, mais pliant sans rompre.  Le développement qui s'ensuit jusqu'à 38 est particulièrement bien tenu, alors que les épisodes suivants le sont un peu moins, comme le retour au Sehr rasch la séquence jusqu'à 60, qui trahit le mieux le principal point faible de cette exécution : une curieuse car inattendue baisse de l'engagement de nos deux bois superstars. Etonnant, de la part d'un Meyer que l'on a vu souverain dans Berg il y a peu, et d'un Pahud qui a multiplié les prestations des plus engagées dans ce répertoire tant sous le directorat d'Abbado Berlin.
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C'est en ce là que l'impression d'entendre une musique sensiblement différente est accentuée, en l'absence des jaillissements et des stridences propres à l'écriture schoenbergienne pour la petite harmonie : car si le caractère serré, suffoquant du contrepoint n'a pas ici vocation à être entièrement imité, une certaine dimension idiomatique de climat manque à l'appel, et manque par moment un peu trop. Car si Pahud et Meyer se montrent trop sages, et dans une relative mesure Plessner aussi, ce n'est, on s'en doutait, pas le cas de Guy Braunstein. Mais pour compenser, j'ai eu l'heureuse surprise de me refaire une oreille vierge à l'égard du flamboyant et fantasque konzetmeister des Berliner, catastrophique dans le Quintette avec piano de Brahms lors du même concert déjà évoqué pour Meyer.
Certes, sa forme d'intensité fonctionne avec un volontarisme systématique et assez univoque, avec des coups d'archets toujours lancés, comme bravaches, et un vibrato expressif lui-même univoque dans les phrases longues - une sorte de Nemtanu (très) mâle et (très) allemand, rappelant le mot de Richter sur ce quatuor jouant très bien Beethoven mais qui ne procurait qu'une envie, celle de manger une bonne choucroute avec de la bière après. Ceci étant dit, Braunstein, au moins, ne joue jamais à moitié, et quand sa main gauche travaille aussi bien que son bras droit, on se fait à ses foucades et accents survitaminés : et c'est ici le cas, du moins bien plus que dans Brahms. Lui et Le Sage auront donc fait beaucoup pour que l'ensemble arrive dans de bonnes conditions à la grande modulation du Sehr langsam précédant la récapitulation finale (ci-dessus-, car à partir de laquelle les choses prenaient une ampleur remarquable, pour conclure avec beaucoup de panache le concert. Manifestement contents, au moins pour partie d'entre eux, de jouer cette partition passionnante, les compères revenaient d'ailleurs bisser ce même dernière quart avec une égale réussite. Si tout le concert avait été égal à ce quart d'heure, il aurait été superbe.
Théo Bélaud
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