mardi 24 mai 2011

Neuilly-New York, la Tragique du gros lourd

V V V
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- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le vendredi 13 mai 2011
- Mahler, Symphonie n°6 en la mineur
- Philharmonia Orchestra
- Lorin Maazel, direction


Alors, de quoi s'agit-il ? Du pire concert de la saison ? L'expression ne voudrait pas dire grand'chose. Le plus plat, le plus vide, oui, sans doute. Le plus vulgaire ? Peut-être pas, la marge étant toujours plus facilement repoussée dans d'autres domaines que le répertoire symphonique. Et s'agissant de ce dernier, dans l'ordre du grand show des orchestre luttant pour la conquête de l'univers (rapport à Mahler qu'il a dit que la symphonie devait l'embrasser, le dit univers, et que ça, c'est chouette), le Wagner d'Ivan Fischer ou le Brahms de Zubin Mehta avaient déjà mis la barre bien haut. Sans doute Lorin Maazel a-t-il gagné encore quelques crans, à deux ou trois endroits, comme dans son invraisemblable attaque du thème majeur du premier mouvement, alanguissant à l'envie une battue déjà éléphantesque pour faire entendre une phrase dont l'ascendance présentait le degré de nécessité d'une vocalise de star de R'n'B. Cette phrase pouvait en elle-même, à l'exposé (dont il a fallu se coltiner la reprise, grands dieux) comme à la réexposition, résumer une grande partie de ce Mahler que Maazel cultive certes dans une certaine indifférence, mais dont la radicalité dans la nullité tend un cruel miroir à l'esprit mahlerien de l'époque.
Musique devenue celle du nouveau riche (au sens social, mais il est permis de l'élargir au sens cultureux) ayant découvert la musique classique au travers des la mythologie de papier glacé de Diapason et Classica : le compositeur mort il y a cent ans qui voulait mettre tout l'univers dans la symphonie donc, l'amant et le père torturé, l'artiste très maudit et très très incompris frappé par les coups du destin dont la musique portait la prémonition, et qui jusqu'au bout tente de se relever en Prométhée beethovénien de la modernité qui convertit son malheur en thèmes universels (attention, mot-clef proactivité), pour faire face (attention, mot-clef résilience), individu affirmant bruyamment son sujet auto-réalisé face au monde hostile (attention, mot-clef savoir-être), puis s'en va avec un déchirant adieu allant jusqu'à mimer l'extinction de la machinerie vasculaire. Mahler n'est pas pour grand'chose dans toutes ces sottises, mais ce sont bien celles-ci qui interpellent un public d'un nouveau genre, désireux d'une catharsis à la signification pré-assimilée et doublée d'un confortable vernis de raffinement culturel - toutes choses qu'un ami résumait assez bien un jour sous la dénomination de "klimtisation des esprits". Je n'ai rien contre Klimt, mais force est de constater qu'en l'espèce cela signifie surtout paupérisation, bientôt tiers-mondisation des esprits musicaux, dont la nourriture suffisante est une forme industrielle de bruit et de fureur venant flatter l'image de notre super-héros post-moderne, qui sera donc parfaitement proactif, résilient et auto-réalisé dans son lui-même très profond.

Par une sorte de principe entropique, on constate depuis quelques années un début d'auto-limitation du journalisme dans le développement incontrôlé de la Mahlermania vulgarisée, qui a pour conséquence d'oser dire de temps en temps que trop, c'est trop. Malgré une carrière tout ce qu'il y a de plus respectable, qui devrait normalement condamner tout chroniqueur impertinent à une sévère remontée de bretelles, plus grand monde ne continue de défendre Cresus-Majestic. La majorité s'abstient prudemment d'avoir à faire le compte-rendu des concerts d'un chef dont elle regrette simplement qu'il ne jouisse pas d'une retraite dorée bien méritée, et quelques uns, du genre bien sûr d'un Rigail mais pas seulement, se permettent de dire ce qu'ils pensent, comme personne n'ose encore le faire, dès lors que tenu en respect par son invitation presse, au sujet des Lorin Maazel du piano. Ainsi, Concertonet titrait l'an dernier "le mauvais goût viennois" au propos du même concert démoli par Rigail. Certains n'avaient déjà pas été très tendre avec les concerts, il est fort ennuyeux, donnés avec le New York Philharmonic en 2008, peu avant d'en passer le directorat à Alan Gilbert (tiens donc...), ou les Müchner Philharmoniker également l'an passé. Cette année, les bazookas ont littéralement été sortis contre ce mini-cycle Mahler. Pourquoi tant de haine ?
Parce qu'à trop pousser le bouchon de complaisance facile à l'égard de notre super-héros, la grande geste officielle de celui-ci risquerait de paraître manquer de crédibilité, et en plein cœur du centenaire, cela ferait un peu désordre. Il faut, c'est compréhensible, racheter une légitimité discriminatoire à l'imaginaire mahlerien contemporain, et pour cela une bonne tête de turc tombe au fond à point nommé. J'ai parfois fait observer que le cinéma se comportait de cette sorte, de façon systématisée : étant un art de pièce rapporté dans la civilisation occidentale, ne jouissant pas des antécédents glorieux de la musique, de la littérature ou des beaux-arts, la critique y existe, souvent féroce, pour mieux élever ce qui est valable par contrepoint à la masse infinie des daubes et nanars.
De manière générale, dans la création musicale contemporaine comme dans l'interprétation des répertoires établis, on ne fait pas cela, précisément parce que, dans un cas, la dimension savante tient lieu de respectabilité a priori, et parce que dans le second cas, le caractère patrimonial, muséal de la chose interprétée confère à l'artiste une sorte de statut de fonctionnaire-gardien de collection qu'il convient de préserver pour garantir la pérennité de la collection elle-même. Mahler et son Maazel forment peut-être l'exception qui confirme la règle : une symphonie de Mahler par Maazel est la grosse daube cinématographique que l'on va prendre un malin plaisir à étriller pour mieux faire valoir la profondeur de la représentation mahlerienne établie, dès lors qu'elle est défendue ad nauseam par des Abbado, Boulez, Jansons, Gilbert, Rattle, Haitink, Barenboim, Chailly, Nézet-Séguin et consorts - et là, curieusement, il n'y a plus de réel débat pour discriminer entre ceux-là.


C'est une grosse daube, ma foi, oui, c'est certain. Une énormissime, même, eu égard à ses dimensions : Kolossal Philharmonia étalé sur toute la largeur et toute la profondeur de la boite du TCE, du mur du fond au bord d'avant-scène, et pellicule XXL pour cette Sehr grosse Tragische Sinfonie : 95 minutes bien frappées à coups de giga- son, de trombones et de timbales patibulaires, de luxueux tapis de cordes sur-rembourré, cinq paire de cymbales pour finir, etc, etc., et bien sûr une mise en place comme il faut, en théorie, pour satisfaire aux critères de perfection de surface en vigueur à notre siècle. Mais il faut le dire : fondamentalement, il n'y a rien d'autre là qu'une certaine caricature du fantasme bien ancré du gros Mahler Klang post-Bernstein/Karajan/Solti (concurrents officiels du grand combat intergalactique pour le titre de plus grand allez-savoir-quoi, dont Maazel a toujours tenté de faire partie). C'est la face tragi-comique d'un cirque qu'il est devenu plus que difficile de remettre en cause - même si Gergiev, de façon inconstante mais parfois géniale, y est un peu parvenu à force de persévérer dans le tour récent pris par sa passion mahlerienne.
Et d'ailleurs, c'est pour le coup tous les critiques ayant fait le déplacement (dont la plupart n'ont rien écrit, certes), se marrant à s'en battre presque mutuellement les côtes sur leur rang à l'orchestre du TCE, qui pourront être taxés de méchant élitisme-purisme-ou autre chos-isme que la morale publique réprouve dans la culture d'aujourd'hui. Car le public, globalement, aime cela, et on ne saurait presque, pour une fois, lui en tenir rigueur. Pourquoi en serait-il différent ? Tous les ingrédients de la soupe survitaminée attendue sont là. C'est certes d'une invraisemblable lenteur, mais le bruit en distrait aisément, sans doute. Cela n'a pas l'ombre d'un début de continuité - à côté, la 7e de Gatti contenait un solide discours, même avec des tempos aussi absurdes et un orchestre dix fois moins capable -, mais qu'importe : tout en jette, et le fait que Maazel, au fond, ne fasse quasiment rien accrédite l'idée que tout cela, au fond, pourrait être au pire un peu impersonnel. Il y a certes aussi les phrases pathético-lubriques comme cela déjà évoquée : rien n'empêche d'y entendre un démiurgisme audacieux comme seul un chef qui a triomphé à Vienne, Berlin, NY et Londres peut se le permettre. Rien de tout cela ne contrarie franchement la sorte de réduction de cette musique au cri spectaculaire d'une crise psycho-civilisationnelle satisfaisant le petit ou le grand bourgeois dans son aspiration à une transcendance pas trop prise de tête.

A quoi bon, alors critiquer quoi que ce soit, commenter la dissolution inouïe de toute trace de sonate dans les mouvements extrêmes, tenter vainement de décrire le vide hallucinant des développements des mouvements centraux, qui ne se comparait qu'à celui parfois spectaculaire de la direction d'un Maazel, certainement pas entièrement dupe de l'irréelle vacuité de cette façon là de jouer cette musique là. Je revois cette préparation surréaliste de la coda du I (à partir d'un peu avant 42), où en panne totale d'idée quant à la façon de conduire la chose (la recherche d'un plan sonore à souligner semblant elle-même inutile, puisque tous les plans sont exhibés avec une égale perfection et un engagement absolu), le chef parcourt son orchestre d'un regard désenchanté puis, histoire de combler le vide, mime durant deux pages la partie de timbales, dans l'indifférence la plus totale du timbalier et de tout le monde.
Who cares, anyway ? Cela sonne. Mahler Klang. Grosse Tragedie. Extinction des feux. Et je présume que vous pourrez lire sous l'excellente plume de Rigail un procès-verbal circonstancié, si toutefois vous avez la curiosité perverse de savoir ce qui s'est passé dans le détail.
La survivance bravache, gênante pour la critique complice et instigatrice de cette fameuse klimtisation des esprits, d'un Maazel ou d'un Mehta (chefs brillantissimes il y a un demi-siècle, ce qui est certainement à méditer), a quelque chose de métaphorique, qui évoque une traversée du miroir. D'abord, on brûle ce qu'on a adoré, bien sûr. On hurle à la grossièreté, à l'impudeur d'une manière qui n'aurait rien à voir avec ce qui serait le beau mahlerien (et par extension, symphonique...) désirable. Au bling-bling, à la facilité, voire à l'escroquerie, et soudaine on se plait (sacrilège ultime dans un milieu où parler d'argent est pire que de parler de sexe, car l'Art est chaste, fol et pur comme chacun le sait) à rappeler que Maazel reste l'un des chefs ou le chef en activité le plus gourmand en cachet. On continue pourtant à lui confier les plus grands orchestres, des intégrales Mahler, une triple soirée au TCE. A qui profite la... contradiction ? Ceux qui signent le chèque savent bien comment ce sera, et savent bien ce qui en sera dit. Mais relisez le paragraphe ci-avant.

Comme si tout cela n'était qu'une sorte de dérapage, de monstruosité, d'accident de la nature, de cygne noir comme disent les économistes, dans le monde idyllique de la musique muséale de bon goût où tout se vaut, surtout quand c'est du Mahler et que, par conséquent, le public crie de virils bravos (rapport au charismatique héros super-résilient précédemment évoqué).
Mais finalement, surtout, de caution occasionnelle à une morale (de l'interprétation) totalement factice. Dans le journalisme, et sans doute par extension dans le milieu, cela crée un peu l'événement, comme on dit. Ce le sera aussi le jour où les plumitifs de tous poils se donneront le mot pour mettre Lang Lang à mort pour quelque autre prétexte vaseux. Belle hypocrisie pour ne toujours pas discuter d'idéologie, au moins de ce que ces engouements artificiels ruinés le temps d'une soirée disent de l'ethos et du pathos au sein desquels notre musique savante est maintenue sous respirateur artificiel, comme avatar ultime d'une société sans but ni horizon collectifs.


Heureusement, maintenant, on a Christine Lagarde pour sauver le monde !
Théo Bélaud
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