Récital de Haydn/Brahms/Schubert de Dezső Ránki, Seine Musicale 9/6/18

Programme
Haydn, Sonate en si bémol majeur, Hob. XVI:41Brahms, Variations et fugue sur un thème de Haendel, op. 24
Schubert, Sonate n°21 en si bémol majeur, D.960
Dezső Ránki, piano
Auditorium de la Seine Musicale, le 9 juin 2018
Chaque venue à Paris de l’oiseau rare hongrois est un événement, mais celle-ci, initialement prévue en décembre, était entre toutes désirable puisqu’il s’agissait du premier récital solo parisien de Ránki depuis treize ans et sa dernière venue au Théâtre de la Ville (et seulement du quatrième en ce siècle). Entre temps, trois malheureuses venues concertantes et un récital à deux pianos avec Edit Klukon, ainsi que quelques apparitions à La Roque d’Anthéron, Meslay ou Nantes ont entretenu la flamme d’un public aussi fidèle qu’excessivement restreint. Ce merveilleux cadeau de la Seine Musicale (qui avait déjà eu le mérite de faire venir Elisso Virsaladze en novembre) avait la saveur de l’exception, comme voilé par la tristesse de ne le voir goûté que par à peine deux cent personnes.
Les occasions de le faire étant à proportion des apparitions de Ránki, il est utile de poser la question générale : pourquoi ce pianiste fascine-t-il, émeut-t-il, instruit-t-il autant ? Même si les cases esthétiques, techniques, nationales, ont quoi qu’on en dise leur intérêt, Ránki se prête mal à leur usage. D’abord parce que si les filiations et traditions d’enseignement hongroises existent (il en est un représentant distingué à l’Académie F. Liszt), elles modèlent sans doute une relation au répertoire hongrois, mais pas nécessairement un style pianistique global, un rapport au clavier, au son, aux doigts, au poids du corps qui serait commun à Bartók, Dohnanyi, Sandor, Földes, Anda, Kentner, A. Fischer, Kocsis, Jandö, Ránki ou Csalog, pour ne citer que mes favoris. Au mieux trouve-t-on chez tous une attirance vers la clarté de son et la simplicité d’expression, l’usage modéré de la pédale, et la rigueur rythmique. C’est beaucoup et peu à la fois pour dire les bases de ce jeu à nul autre pareil. La clarté ne va pas toujours avec la densité de la note ; le phrasé simple n’évite pas forcément le prosaïsme ; l’économie de pédale peut n’amener que grisaille ou dureté, et la rectitude de battue se réduire à de l’horlogerie. Une sorte de vertu unificatrice de ces caractéristiques est l’élasticité du jeu, cette souplesse tant gestuelle que discursive qui permet au phrasé d’être toujours racé, éloquent, en même temps qu’intégré dans un tout à un rare degré. L’intériorisation extraordinaire de la pulsation, cette façon de la faire sentir comme une force d’entraînement continue – un magnétisme – et non comme une accentuation, fait évidemment de Ránki l’interprète le plus important de la musique hongroise de sa génération et sans doute bien au-delà. Entendre en direct les trois concertos de Bartók en concert par lui, ou la musique nocturne d’En plein air, ou la Sonate de Liszt, et plus encore les miniatures tardives du même, ou encore à deux pianos sa Faust-Symphonie ou les transcriptions de Bach et Schütz par Kurtag, voilà autant d’expériences inoubliables qui font évoluer et s’affiner radicalement la perception que l’on a de cette musique, et de ce qui l’unit. Mais cette même puissance d’intégration, du chant dans le mètre et du mètre dans le chant, pour ainsi dire (qui est sans doute une des raisons pour lesquelles Richter admira le jeune Ránki) se déploie dans certains répertoires extra-hongrois avec une puissance encore plus grande, tout particulièrement là où canaliser la plus grande énergie dans l’expression la plus simplement élégante est la suprême difficulté. Dans Mozart et Haydn, bien sûr, ce que le disque a correctement documenté. Mais aussi, notamment, dans Schumann et Debussy, autres compositeurs parmi les plus fréquentés par Ránki.

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