jeudi 26 août 2010

Igor Tchetuev : un pari possible

© J. Liebeck
- Paris, Orangerie du Parc de Bagatelle, le 5 juillet 2010.
- Schumann, Arabeske en ut majeur, op. 18 ; Fantaisie en ut majeur, op. 17 - Chopin, 12 Etudes, op. 10 - Liszt, extrait des 12 Etudes d'Exécution Transcendante : Appassionato, en fa mineur (n°10), Feux-follets, en si bémol majeur (n°5), Chasse-Neige, en  si bémol mineur (n°12).
- Igor Tchetuev, piano.

    Voilà typiquement l'exemple du récital mitigé, non abouti, à la sortie duquel j'ai envie de réentendre le pianiste, et si possible rapidement. Igor Tchetuev n'est pas précisément un perdreau de l'année, certes. Trentenaire cette année, il a accroché à son cv dans les années 90 deux distinctions qui, la première en particulier, ne sont pas les plus aléatoires: le premier prix du Concours des jeunes pianistes Vladimir Krainev, à quatorze ans, et le premier prix Rubinstein de Tel-Aviv à dix-huit.
    Si j'évoque cependant un pari, indépendamment de ce que j'ai entendu à Bagatelle, c'est qu'il n'est pas absurde de parier sur des interprètes qui ont passé l'âge où l'on peut prétendre au titre ronflant (et rarement suivi d'effets durables) de révélation. C'est un fait historique évident que les plus grands (pianistes, du moins) n'ont pas forcément joué de façon inoubliable avant 35 voire 50 ans. Ou à tout le moins, que leur progression a souvent été continue. A mon sens, il n'y a qu'une donnée nécessaire pour qu'un pari puisse être fait: la solidité de la base pianistique. Tout le reste, en quelque sorte, peut attendre et a théoriquement une chance de s'améliorer, et même de beaucoup évoluer, alors que le socle strictement technique a lui une marge très limitée. En ne prenant donc que des pianistes extrêmement "sains" de 30 à 40 ans, dont on peut espérer mieux qu'il n'offre maintenant, il y a parmi les marges possibles un imaginaire trop fruste ou superficiel (Matsuev), ou une difficulté à lâcher prise et se mettre en danger (Andsnes). La marge de Tchetuev me semble d'une troisième nature : il joue fort bien du piano, assume naturellement un discours riche et consistant, et n'hésite nullement à se mettre en danger... à un point qu'il n'est sans doute pas encore en mesure de gérer sur un récital complet.

    Car je devrais aussi évoquer ce pianiste comme l'un des rares pour qui j'ai pu souffrir alors qu'il jouait bien et même excellemment. On ne peut jamais être trop affirmatif avec ces choses là, mais il est probable que Tchetuev est un "tracard" de premier ordre.  Comme tout russe de formation traditionnel le qui se respecte, il a dû avaler d'énormes charges d'apprentissage de répertoire, et l'ensemble de son superbe programme n'avait rien de nouveau pour lui : il me semble notamment qu'il joue la Fantaisie de Schumann et les Transcendantes depuis plusieurs années. Et compte-tenu du degré d'inspiration et de conviction qu'il a montré lors de ce récital, je ne crois pas beaucoup au mauvais soir. Et c'est pour toutes ces raisons que je ne vois qu'une excessive sensibilité à l'appréhension, ou plus généralement un manque de confiance pour expliquer les sautes de concentration, trous de mémoire et brefs passages à vide qui ont émaillé sa prestation .
    Prestation qui avait débuté de manière fort engageante ! Ce n'est pas tout le monde qui peut prétendre attaquer un récital avec l'Arabeske, et la jouer tout court d'ailleurs, sans tomber dans l'anecdote. Chanter mais valoriser l'harmonie, varier mais ne pas construire, équilibrer et déséquilibrer  telle est la quadrature presque impossible surtout s'agissant de la gestion des refrains. Celle proposée par Tchetuev n'est pas idéale mais s'en approche: il parvient à cette forme de passivité, un peu instable, cette incertitude de la ligne qui évite le prosaïsme ("ta-dada, tada, ta-dada, tada, pfiou, vivement la fin"). Pour la première mineure, Tchetuev fait le choix d'un continuum quasi maestoso, plus retenu que le tempo précédant, et assez généreux en dynamiques : et fort réussi finalement, car ce pianiste possède, un peu comme Andsnes justement, une patte (donc pâte) harmonique naturellement chaleureuse et équilibrée. C'est dans la seconde mineure que son interprétation semble plus limitée, la linéarité qu'il y applique à l'identique de la première ne parvenant pas à s'y incarner, faute de ruptures. Ce manque d'imagination se répercute logiquement sur le dernier refrain, moins libre et souple que les précédents. Beau zum Schluss en revanche, dans une optique très épurée bien conduite.


    Arrivé à peu près au quart du premier mouvement de sa Fantaisie, j'ai commencé à avoir le sentiment de découvrir un vrai grand pianiste. Tout y était : la décontraction gestuelle, la noblesse de son et de ton (quels beaux graves!), l'absence absolue de duretés tant dans les trilles que dans les accords, le souffle épique maîtrisé, sans points d'appui inutiles. Franchement, une entame pareille de l'opus 17 suffit amplement à savoir que ce monsieur joue vraiment du piano, et qu'il a l'imaginaire... beau. Oui, mais c'est là que les problèmes commencent et que la belle mécanique se grippe. Episodiquement, certes, mais tout de même. Hésitations sur l'harmonie dans les transitions ramenant le thème initial, approximations dans l'accompagnement au début du Im Legendenton, et surtout au climax de cet épisode, très hésitant. Ce cœur narratif du premier mouvement est probablement la section la plus compliquée de la Fantaisie, pas pianistiquement mais pour la conduite, et nombreux sont les interprètes qui s'y perdent et redémarrent conséquemment de nulle part. Chose étonnante, ce n'est pas le cas de Tchetuev, qui conclut la légende beaucoup mieux qu'il ne l'avait traversée, et achève le mouvement avec presque autant de réussite qu'il ne l'avait entamé (avec même de superbes dernières lignes).
    Le second mouvement obéissait à peu près à la même logique. Débuté trop fort, comme d'habitude, mais parvenant néanmoins à une progression dramatique dans le développement... abstraction faite de nouvelles hésitations dans la marche harmonique (entre les trilles). Chose amusante, en exagérant un peu je pourrais dire que les deux redoutables dernières pages étaient plus propres (sans que Tchetuev n'ait paru les assurer spécialement) que les cinq ou six précédentes ! Apparaissant un peu échaudé par ces  divers incidents, il a semblé manquer de l'aplomb psychique, du détachement pénétré nécessaire à un grand finale : mais avec ce pianiste, les bases sont assez bien faites pour que quelque chose de soudainement poétique, une irisation surgisse sans crier gare. Et c'est encore ce qui arrivait dans la dernière page (en définitive, il sait finir, ce pianiste!). 


    Les accidents de parcours ne semblaient jusqu'alors pas vraiment liés à la difficulté d'exécution, et l'intégrale de l'opus 10 de Chopin le confirmait assez éloquemment : ça n'aura pas été le grand frisson continu, rêve légitimement caressé à chaque fois qu'une intégrale de l'un ou l'autre livre d'études est programmé, mais un très beau moment musical, globalement solide. Surtout dans la seconde moitié du parcours, ce qui est relativement inhabituel sans doute : sans le projeter au niveau de poésie de Berezovsky, j'imagine assez Tchetuev capable de plus grandes choses dans les trois premières études, qui comptent parmi les plus sublimes des vingt-sept et qui ont paru l'intimider. Ma première impression a donc été qu'il cherchait d'abord à se rassurer, et j'ai craint le pire quand une nouvelle saute de concentration l'a saisi dans la mini cadence de la 4e. Heureusement, les nerfs tenaient encore, et la plus belle partie de ce récital suivait juste derrière. Ou disons, de la 7e à la 12e, nonobstant les petites imprécisions de la terrible 8e. Puis, libéré, c'est un Prince Igor qui se révèle ! Sûreté parfaite, lyrisme classieux partout ; remarquable conduite de l'oreille - les jeux d'échos - dans la fa mineur, sincérité merveilleusement émouvante du chant dans la la bémol, presque aucun accent mais toute la richesse de l'écriture dans la mi bémol, et une révolutionnaire audacieuse, pleine de ruptures, ou plutôt de brisures pathétiques au milieu des emportements: osé et très réussi. Durant dix bonnes minutes, Tchetuev paraissait enfin invincible.
    Pour un peu plus de dix minutes, même, car sa première transcendante, la sublime fa mineur, naviguait sur des sommets semblables. La malchance de Tchetuev était de donner son meilleur là où Boris a fixé des standards vertigineux, mais qu'importe : un bel appassionato, avec ce piano aristocratique là sur orbite (bien meilleur et au chant plus ardent que dans l'enregistrement ci-dessus, qui n'est déjà pas mauvais), est toujours bon à prendre ; et je suis tout à fait convaincu à cet instant qu'on ne touchera plus terre jusqu'à la fin. Puis patatras : Feux-follets, au lieu de lui tomber sous les doigts, lui tombe des mains ! Il suffit de peu : la première montée qui part  un soupçon de travers, et la belle mécanique s'enraye, la cervelle semble d'un coup contrainte de se reconnecter à la prosaïque recherche des notes, ce qui tombe mal, vu qu'il y en beaucoup, beaucoup, beaucoup trop... Rattrapage à l'énergie avec Chasse-Neige, qui re-libérait le fauve progressivement (la grande série de doubles gammes semblant lui refaire une santé d'enfer), pour se terminer avec presque la même magnificence que ce que de méchants feux-follets avait malencontreusement interrompu.

    Que d'émotions ! Je ne retournerai pas écouter Igor Tchetuev le cœur serein, mais avec joie et excitation, certainement. Et le méchant anti-féministe qui sommeille en moi espère bien que le pari finira par être gagnant : j'évoquerai un jour ce curieux phénomène, mais des dizaines de pianistes de moins de trente-cinq ans que j'ai entendus, cinq des sept ou huit m'ayant paru les plus prometteurs sont des femmes. Ce qui n'a rationnellement aucune raison d'être.


4 commentaires:

Anonyme a dit…

Cher ami, votre antiféminisme, tout au moins en matière pianistique, ne me dérange guère : j'ai souvent dans ce domaine une attitude semblable à la vôtre ! Mais… faire de Berezovsky que pourtant j'admire sans limite, une référence quasi absolue me surprend tout de même un petit peu : figurez vous que l'autre jour allant sur Youtube repêcher son interprétation de la sonate n° 1 de Rachmaninov, j'ai eu l'étonnante surprise de comparer son interprétation à celle de la pianiste Valentina Lisitsa, totalement inconnue pour moi jusque là, et j'ai bien été forcé de constater que cette pianiste là avait, à mon sens une sensibilité de cette œuvre tout aussi remarquable : un jeu nettement moins accéléré, moins brutal oserai-je dire, et duquel se dégageait une poésie que je n'avais pas encore perçue dans cette œuvre. Du très beau piano, des sonorités parfaitement rachmaninoviennes, servies par une parfaite technique, qui laisse la place à une rêverie que je n'ai pas encore pu ici, découvrir chez Bere ! Même si son attitude au piano m'a paru quelque peu maniérée, exagérée, voire agaçante, je n'ai pu qu'être séduit par cette version là : je prends donc ici la liberté de vous la faire découvrir :
http://www.youtube.com/watch?v=l8PEzB5FoMw&feature=related
Ici, je suis bien forcé de reconnaître que voilà du beau travail !
mais sans chercher à détruire votre positon, pas plus que la mienne ! d'ailleurs, n'est-ce pas vous qui m'avez fait découvrir Lise de la Salle ? Mais là, pour le coup, j'aurais tendance à lui préférer Lisitsa !

Sachs

le petit concertorialiste a dit…

Bonjour Sachs,

eh bien pour ma part, je n'ai jamais compris l'engouement "youtubesque" pour Lisitsa ! Je me suis pourtant forcé à écouter sa 1ère de Rachmaninov, et la plupart de ses études de Chopin, entre autres.
Son jeu me parait pianistiquement très pauvre, bien loin des idéaux russes, toutes écoles confondues... hyper articulé, à 90% digital, très précis bien sûr, mais sans aucune conduite globale de l'harmonie, et souvent aucune conduite du tout... Une sorte de Kissin féminin, moins caricatural et vulgaire peut-être, mais néanmoins sans grand intérêt à mon sens, désolé!

Anonyme a dit…

Eh ben ! A voir votre réponse, j'en conclus que votre antiféminisme est véritablement absolu ; donc si je comprends bien votre position, pas question de trouver dans votre discothèque le moindre sillon de l'une de ces dames : ( je vous les "livre" dans l'ordre de leurs prénoms, mais ne saurais être exhaustif )
Car que faut-il penser d'Alicia de LARROCHA, Anna VINNITSKAYA, Anne QUEFFELEC, Annie d'ARCO, Annie FISCHER, Barbara HESSE-BUKOWSKA, Brigitte ENGERER, Catherine COLLARD, Cécile OUSSET, Claire DESERT, Claire-Marie LE GUAY, Clara HASKIL, Dana CIOCARLIE, Daria HOVORA, Delphine LIZE, Elena BASHKIROVA, Elena ROZANOVA, Elisabeth LEONSKAJA, France CLIDAT, Françoise THINAT, Geneviève JOY, Germaine TAILLEFERRE, Guiomar NOVAES, Hélène COUVERT, Hélène GRIMAUD, Hélène MERCIER, Jeanne-Marie DARRE, Katia et Marielle LABEQUE, Katia SKANAVI, Khatia BUNIATISHVILI, Laure FAVRE KAHN, Lili KRAUS, Lilia BOYADJIEVA, Lilya ZILBERSTEIN, Ludmila BERLINSKAIA, Lydia JARDON, Madeleine MALRAUX, Plamena MANGOVA, Marcelle MEYER, Marguerite LONG, Maria CURCIO, Marie-Josèphe JUDE, Marilyn FRASCONE, Martha ARGERICH, Monique de La BRUCHOLLERIE, Nadia BOULANGER, Racha ARODAKY, Reine GIANOLI, Rosalyn TURECK, Shani DILUKA, Sylvia KERSENBAUM, Sylvie CARBONEL, Vanessa WAGNER, Vasso DEVETZI, Yuja WANG, Yvonne LEFEBURE, Yvonne LORIOD, Zhu XIAO-MEI ???
et de Alicia de LARROCHA tant d'autres que j'ai dû oublier : mais là, sans doute celles là me le pardonneront-elles !
Si vous me confirmez que toutes ces menottes là sont à couper, je vais faire sérieusement maigrir ma discothèque, ce qui ne sera pas un mal d'ailleurs, car je ne sais plus où ranger mes disques !

Christian Viguié

le petit concertorialiste a dit…

Allons, vous plaisantez!

Avant toute chose : parmi les dix voire les cinq pianistes susceptibles de constituer mon Panthéon, je place sans aucune hésitation Annie Fischer et Maria Grinberg.
Et sans doute Elisso Virsaladze, qui est en tous cas à mon sens un des trois plus grands pianistes vivants. J'apprécie également beaucoup Elisabeth Leonskaja, Katia Skanavi, et adore Khatia Buniatishvili comme je l'ai souvent écrit déjà.

Parmi les pianistes que vous citez et que je n'ai pas entendus en concert, j'apprécie Zylberstein (plus qu'Argerich d'ailleurs).

J'ajouterais que parmi les autres pianistes que vous citez, il y en a qui comptent pour moi parmi les pires infections et impostures dont souffre l'art du piano aujourd'hui, mais je me garderai bien de dire ici lesquelles...