mardi 19 octobre 2010

Kozhukhin, (encore) excellent élève

© Richard Termine/New York Times
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- Paris, Théâtre des Bouffes du Nord, le 11 octobre 2010

- Haydn, Sonate en mi bémol majeur, Hob. XVI/49 - Schumann, Etudes Symphoniques, op. 13 - Moussorgsky, Les Tableaux d'une Exposition

- Denis Kozhukhin, piano





    J'ai découvert le vainqueur de l'édition 2010 du Reine Elisabeth quelques mois avant son accession à la reconnaissance internationale, lors de son passage aux Mardi d'Animato à la Salle Cortot. Une apparition se détachant aisément du niveau très décevant de cette saison, qui avait été marquée par l'inflation de préparationnaires - le plus souvent asiatiques - au Chopin. En tous cas assez solide pour que, constatant la consistance inhabituelle du jury bruxellois, j'annonce sa victoire - un malentendu, en réalité : j'avais omis d'écouter sérieusement Yuri Favorin, qui était sans doute le meilleur pianiste de cette compétition. Kozhukhin avait à Cortot joué une sélection de sonates de Soler (bien), la Bénédiction de Dieu dans la Solitude (absolument excellent), la 3e de Chopin (très correcte mais sans que j'y croie) et quelques préludes de Rachmaninov (sympathiques et généreux, mais loin d'être grands). J'avais noté un piano chaleureux, plein et intelligible à la fois, sans grande personnalité sonore, mais ce n'est pas une chose indispensable quand les qualités conductrices sont à la mesure de la maîtrise pianistique. Le problème dans son cas était le caractère erratique de cette conduite. Non que le courant s'éteigne et se rallume en alternance : à l'échelle de la jeune scène internationale, Kozhukhin fait partie de ceux qui ne se perdent sûrement pas souvent, c'est assez rare pour être signalé. C'est plutôt le feu sacré qui semble chauffé par un courant alternatif. La différence, de ce point de vue, entre son Liszt et son Chopin était assez frappante. Ce lundi aux Bouffes du Nord, il m'a fait vivre la même expérience en encore plus spectaculaire. 

    La sonate XVI/49 est certainement la plus difficile de Haydn, pianistiquement et intellectuellement. Elle reste un peu moins prisée que les plus immédiatement émouvantes XVI/20 ou 50 (les ut mineur et majeur) et bien sûr que la XVI/33 (la fa majeur), peut-être pour cette raison. Peut-être aussi est-ce pour cela que des monstres tels que Serkin et Horowitz ont tous deux jugé bons de s'y confronter au crépuscule de leurs carrières - Serkin, qui devait aimer sa sévérité stoïciste, n'en a d'ailleurs pas donné d'autres, à ma connaissance. Je ne vais pas comparer Kozhukhin à Serkin ni Horowitz - non que je sois contre la confrontation des disparus et des vivants, mais à calibres confirmés comparables. Mais force est de reconnaître que le jeune russe fait beaucoup mieux que tenir la route ici : il parvient à la tracer. C'est assez paradoxal au vu de ce que j'en pensais déjà et en pense finalement toujours, mais il parvient ici très bien à mener ses mouvements d'un point à un autre sans compensations décoratrices, ni détours narratifs inutiles. Il n'omet pas de reprises, en plus. Le piano est fort beau, rien n'est surarticulé mais tout est clair et rebondit suffisamment. Les deux derniers mouvements surtout sont étonnants, comme on dit un peu bêtement, de maturité. Plus convaincants encores dans la qualité, l'unité de conduite, que la prestation ci-dessous, extraite du Reine Elisabeth.

 

    Regain de popularité, besoin de substituer quelque chose aux Chopin dont une partie du public ne veut plus ? Je crois que les Etudes Symphoniques sont l'œuvre que j'ai le plus entendue au concert, à égalité voire avant la funèbre de Chopin. J'y ai écouté ces deux dernières années Lise de la Salle, Dinara Klinton (ces deux-là, dans cet ordre, étant très au-dessus du lot), Denis Matsuev, Eric Le Sage, Sergueï Smirnov, Yuja Wang, Ilya Rashkovskiy et Jorge Luis Prats Prats. Dans cette liste, à l'exclusion des deux premières, rien de  franchement déshonorant ni de transcendant - ni même de franchement bon. Denis Kozhukhin rejoint tranquillement ce ventre mou, pas tant pianistique (on y trouve des musiciens très inégalement dotés techniquement) que de possession de l'œuvre, de capacité à la traverser en étant traversé par elle. Il a pourtant la bonne idée de faire l'impasse sur les cinq variations posthumes, qui sont trop souvent jouées et ne réussissent pas à grand monde. L'ennui, c'est qu'une fois qu'on a enlevé les posthumes, et que l'arche est supposée pouvoir apparaître plus naturellement, il reste à la tendre, cette arche. Et si cela rate si souvent (en fait, que les posthumes soient insérées ou non), c'est que le bât blesse dès l'enchaînement du thème et de la première variation. Comme de coutume, la tension chute au milieu du thème, le tempo perd en stabilité et tend à presser sans but, et la variation repart de zéro sans qu'un climat ne se soit installé.
    La suite n'est guère plus convaincante, à part, de façon relative, sur le plan du piano, qui ne cogne jamais, est harmoniquement intelligible quoique pas assez dense en relief ici. La seconde variation , trop rapide, manque beaucoup et de chant et d'ampleur dynamique. La cinquième n'apporte aucune respiration, ni physique ni spirituelle à la quatrième - bien jouées, ces deux-là ne devraient en former qu'une. Dans ces conditions, l'observance louable des reprises est ardue et parfois à la limite du superfétatoire - dixième variation, qui tourne à vide. Le finale sauvera un peu les apparences, car en plus d'être aussi propre et stable (thème mis à part ) que le reste, il est intelligent et ne voit pas trop grand pour les moyens du pianiste : Kozhukhin donne aux deux épisodes intermédiaires un caractère optimiste presque pastoral dans sa franchise un peu naïve. A défaut d'oser ralentir, de révéler le drame et le chant d'amour, c'est une solution acceptable puisqu'elle est assumée et tenue.

    C'est là que je retrouve le schéma entendu avec son couplage Liszt-Chopin : tout se passe, en tout cas dans le répertoire romantique, comme si ce pianiste avait besoin d'une représentation, voire d'une symbolisation préalable qui lui serait livrée avec les partitions. Ce n'est pas lui faire injure de dire qu'il n'a rien à dire dans les Etudes Symphoniques : d'abord, ce n'est pas qu'il n'est pas seul, c'est qu'il est comme à peu près tout le monde. Ensuite, je ne vais pas cracher sur un pianiste qui, au moins, ne passe pas du tout son temps à montrer qu'il a quelque chose à dire, et qui préfère plutôt montrer, sans ostentation, qu'il sait jouer du piano - ce qui en général dit beaucoup plus de choses. Mais simplement, il fait partie comme par ricochet de cette qualité de ces musiciens qui sont d'autant plus à l'aise que l'imaginaire leur est suggéré le plus directement. C'est en cela que c'est la même réussite, ou presque, qui habite ses Tableaux et sa Bénédiction. Les beautés pianistiques n'ont pas grand chose de plus marquant que dans Schumann, mais tout semble tellement plus libéré et plein de sens. C'est d'autant plus passionnant à écouter que Kozhukhin propose une vision assez traditionnelle du monument, majestueuse sans lourdeur, toujours incarnée : mue par le sentiment qu'il s'agit d'une sorte de liturgie profane de la Russie éternelle, habitée par le choc entre la plus grande distinction et la plus fantastique sauvagerie. Alors que, deux jours plus tôt, Aleksander Madzar proposait son interprétation marginale mais très accomplie, toute de fondus enchainés et de sous-entendus. Bien sûr, il y a encore dans ce sens du grand un soupçon de révérence trop palpable, donc de timidité : mais tout sonne juste, techniquement et spirituellement. 
    Quelques réserves toutefois : son Vieux Château manque de puissance de respiration, et l'intimité ne  se suffit pas à elle-même ici comme avec le Serbe. Baba Yaga connaît quelques heurts dans la stabilité qui ne paraissent pas entièrement désirés. Et après Madzar, dans l'oreille certains traits de Tuileries ou de Goldenberg & Schmuyle manquent un peu d'élégance naturelle... mais rien de tout cela n'est franchement gênant. La Grande Porte est elle de toute beauté, - c'est sans doute la plus belle que j'ai entendue depuis Andsnes - équilibrée, architecturée sans volontarisme mais avec évidence, et non sans prises de risque - le détaché molto rallentando à l'ultime octave de la dernière grande descente, très réussi, sans aucune vulgarité. Kozhukhin devra être et sera forcément réentendu, mais j'espère qu'il aura alors dépassé le stade d'élève modèle pour concours - dans le sens le plus noble de l'expression, tout de même. Il est d'ailleurs frappant comme, à dons pianistiques très comparables, ses Tableaux présentent des qualités et des défauts symétriquement opposés à ceux d'un autre jeune russe prometteur, Daniil Tsvetkov - écouté à Cortot il y a deux ans. 
    A noter, une salve de bis (Ligeti/Arensky-Bach-Siloti) très maitrisés et où le degré d'inspiration traçait une courbe aussi irrégulière que pour l'ensemble du récital (mais de forme contraire : un U renversé)...

Théo Bélaud
Contrat Creative Commons
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1 commentaire:

Anonyme a dit…

Etrange coïncidence ! Classicinfo diffusait hier la critique d'un concert qu'il donnait en Belgique huit jours avant Paris, programme identique à une œuvre près, supprimée à Paris. Certes la chronique est bien plus brève qu'ici même. Pour ma part, j'essaie de suivre ce pianiste, au moins par la presse, mais je dirais simplement que, à la vue de la vidéo que vous diffusez ici, il m'agace par tant de minauderies au clavier.
Christian Viguié