Week-end Rachmaninov, rapiécé, coupé, dépareillé

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- Paris, Théâtre des Champs Elysées

- Le 22 octobre 2010
- Rachmaninov, Vocalise, op. 34/14  - Concerto n°2 en ut mineur, op. 18 - Danses Symphoniques, op. 45a
Saint Lugansky de Rachmaninov !
- Le 24 octobre 2010
- Rachmaninov, Concerto n°3 enmineur, op. 30 - Symphonie n°2 en mi mineur, op. 27

- Philharmonia Orchestra
- Nikolaï Lugansky, piano
- Vladimir Ashkenazy, direction





    Le programme de départ devait être Grimaud dans le second concerto, Berezovsky dans la Rhapsodie et Lugansky dans le troisième. Les deux premiers nommés s'étant décommandés, il y a eu une bonne nouvelle et une catastrophe. Jamais repu de Rachmaninov, Lugansky arrivait avec deux jours d'avance pour remplacer Grimaud. Et un brillant esprit faisait appel, pour prendre la place du plus grand pianiste russe, au pire qui soit jamais sorti de ce pays, Andreï Korobeinikov. Si cela avait été un remplacement de Kissin, il y aurait eu une certaine logique, dans le genre surenchère. Mais là, cela revenait un peu à substituer Joshua Bell à Hilary Hahn, et encore, c'est méchant pour Bell. Résultat tout de même bénéfique, j'ai séché le second concert par égard pour ma santé, ce qui m'a permis d'avoir la bonne surprise d'un excellent concert de Gardiner. Ayant des espions partout, qu'on se le dise, j'ai reçu à l'entracte de ce dernier concert à Pleyel un bienveillant texto d'une malheureuse qui se trouvait donc au mauvais endroit, au mauvais moment - au TCE le soir du 23 octobre. Je recopie... texto : "Grosse daube au tce... Une cata complète, pas les notes, pas le rythme... Rachma sans Rachma c'est pas facile ! Ashkenazy était au bord de la crise cardiaque". J'ai eu plus tard quelques précisions supplémentaires, dont celle-ci : Ashkenazy aurait dû "mettre les aérofreins" dans la dernière variation tant Korobeinikov était à la ramasse... Bon, eh bien voilà, j'aurais donc fait la critique complète du cycle.

     Avant de parler des brillantes prestations de Lugansky, je dois à mon désespoir m'apesantir sur celles, plus que décevantes, du Philharmonia et d'Ashkenazy. Il faut situer un peu le contexte parisien de cette tournée d'un orchestre qui est l'un des plus fréquemment invités dans la capitale. Le Philharmonia mythique, mort avec Klemperer, n'a jamais retrouvé le lustre de ces dernières années de magnificence - durant lesquelles il s'appelait d'ailleurs New Philharmonia. Mis à part un peu Sinopoli, et trop brièvement le jeune Salonen, personne n'est parvenu à lui redonner la classe, l'autorité instrumentale qui étaient les siennes. Le retour de Salonen à sa tête il y a deux ans laisse augurer une ère à nouveau fastueuse, mais en attendant, cet orchestre reste qualitativement à la traîne du BBC Symphony, du London Philharmonic et évidemment du LSO. C'est en quelque sorte l'Orchestre National d'Angleterre : il est capable du meilleur comme du pire, son niveau intrinsèque étant assez médiocre, en tout cas en ce qui concerne le facteur discriminant des cordes et celui encore plus discriminant des violons. A Paris, on l'a vu ces dernières années tour à tour amorphe (Beethoven avec Muti), courageux, bénéficiant de conduites exemplaires mais manquant tout de même de classe (intégrale Brahms avec Dohnanyi, Schoenberg/Zemlinsky avec Salonen, juste après l'intronisation de ce dernier)... et enfin sublime, brûlant, vertigineux, mort de faim et inoubliable dans le sublimissime Wozzeck donné par Salonen il y a juste un an. Pour que cela fasse vraiment National, il manquait le concert foutraque et vulgaire. C'est fait.

    Ashkenazy a peut-être été un grand pianiste un jour - je n'en sais rien, je n'ai pu l'entendre en concert avant sa retraite de concertiste, et la plupart de ses disques sont si mal enregistrés ; qui plus est, les live sont rares ; mais je dois dire tout de même que son récent Bach ne m'a pas déplu. Allez comprendre, d'autant que ses prestations à la baguette, enregistrées du moins, n'ont pas mauvaise presse. Et j'ai moi-même des souvenirs plutôt sympathiques de certains Sibelius (les premiers pour Decca) et même de son enregistrement de la Manfred de Tchaikovsky. Peut-être y a-t-il une évolution : dans le sens de la facilité, à coup sûr, car pour faire sonner sous son pire jour le Philharmonia (cordes sans cohésion et sans chaleur, équilibres improbables, petite harmonie jouant à la débrouille), un manque d'inspiration ne suffit pas : à un tel degré de médiocrité, cela sentait une grande impréparation. D'ailleurs, un indice en ce sens : dans le finale de la 2e Symphonie, j'ai remarqué qu'à une fin de phrase où les premiers violons ont progressivement le beau rôle, les intéressés étaient contraints de tourner la page au milieu de la dite phrase, celle-ci étant conclue par un violoniste sur deux... (juste avant 70 si ma mémoire est bonne). Avec n'importe quel orchestre de cinquième catégorie, un travail sérieux au tout début des répétitions aurait conduit à faire tourner ciseaux, scotch et photocopieuses pour régler le problème... je soupçonne fortement que cela n'a pas dû se produire qu'à l'endroit où je l'ai remarqué, étant donné le nombre de passages où ces violons se sont montrés inaudibles. C'est tout simplement inconcevable à ce niveau, alors que ces mêmes interprètes ont donné cette symphonie à quatre reprises ces dernières semaines avant leur passage à Paris. Même en considérant que les concerts précédents faisaient office de répétition...

    Cette symphonie aura du reste été le point de non retour du naufrage dans lequel Ashkenazy a emmené l'orchestre. J'en ai entendu, des naufrages, dans cette œuvre suprêmement difficile : le vide discursif (Kreizberg et le National), la complaisance et la trivialité (Gilbert et le NY Ph.). Ashkenazy combine les deux en pire. Et côté prestation orchestrale, on était peut-être plus bas que l'Orchestre de Paris la semaine précédente, qui bénéficiait au moins d'une conduite digne de ce nom avec Järvi. C'est peut-être que les cuivres du Philharmonia sont les seuls pupitres dignes d'une formation de réputation internationale : Ashkenazy les fait systématiquement jouer deux fois trop fort, atteignant des sommets de vulgarité dans un finale totalement navrant, à mille lieux de la chevauchée aristocratique offerte par le compositeur à qui en est capable. Sa battue fort étrange , voire farfelue, laisse les violons à la dérive un peu partout, en particulier dans un premier mouvement  (sans reprise) complètement en vrac, dans lequel ne surnageait que le développement central grâce à la caractérisation réussie des appels de trombones et trompettes. Pour le reste, le néant. Le mouvement lent poussait encore plus loin l'absurdité : je pensais que le solo de clarinette était inratable, alors qu'en fait c'est très simple, il suffit d'un chef qui consacre toute son énergie à... conduire le clarinettiste - au lieu de s'occuper de la cohésion et de l'intensité du délicat accompagnement de cordes : moyennant quoi ce dernier est réduit à un magma indéterminé, sur lequel le malheureux clarinettiste annone un bout de phrase l'un après l'autre au gré de la ligne en pointilés tracée par Ashkenazy. 

    Toutes les transitions sont faites au couteau, enfin, quand il y a une transition, ce qui est rare. Les Danses Symphoniques auront essentiellement souffert de cette absence de conduite, l'orchestre y étant un peu moins bastringue, quoique tout à fait dénué de classe, tout en raideur. Quand on pense que le Philharmonia les a jouées avec Temirkanov en juin dernier... ils doivent bien se rendre compte qu'il y a eu une petite erreur de casting avec cette tournée. Ah oui, et il y a eu la Vocalise, en ouverture du premier concert, mon dieu !! Exécutée dans la plus parfaite indiscipline, avec des équilibres polyphoniques plus que de douteux, une justesse approximative et un esprit joyeusement salonard. Pauvre Rachmaninov. Je ne peux pas m'expliquer comment un homme qui a construit une immense partie de sa réputation en jouant son œuvre sa vie durant (et pas mal, je pense) peut aujourd'hui traiter sa musique comme de la BO hollywoodienne de troisième ordre. Le moins que l'on puisse dire en tout cas est qu'à côté de Lugansky, il faisait très tache.


   Heureusement, le poète a parlé. Tout seul la plupart du temps, mais il a parlé. La cause était presque entendue dans les premières pages du second concerto : magnifique introduction, épurée dans sa densité, d'une respiration évidente. L'exposé aux cordes, comparativement, paraît si compliqué, la gestion de la phrase initiale aux violons étant notoirement alambiquée, et la seconde partie du thème aux violoncelles ne montrant aucune continuité, ne serait-ce que sonore, avec la première - faute de cohésion et même de présence dynamique. Sans doute peut-on constater que Lugansky y imposait un tempo si retenu que des cordes de ce niveaux ne pouvaient qu'improbablement en tenir la respiration : pour autant, on ne saurait lui en faire grief, son métier n'étant pas de faire avec le niveau de l'orchestre... La montée vers le climax et la réexposition centrale sont gâchés par l'approximation de la battue, et les ponctuations du genre pouêêêêt tombent comme des cheveux gras sur la soupe. A plus d'un endroit du I on aura vu les concertmaster du Philharmonia suivre Lugansky du regard pour ne pas l'abandonner en route, faute d'avoir autre chose à suivre... Le II souffrira moins de l'interventionnisme d'Ashkenazy sur les solos que le mouvement lent de la symphonie, mais là encore les trivialités de l'orchestre dans le développement gâtent considérablement le plaisir. 
    C'est curieusement dans le finale que les interprètes semblent se rejoindre un tant soit peu, peut-être parce que c'était là que la conduite de Lugansky a paru la plus lumineuse. On le retrouve là sous son meilleur jour, irréprochable dans la virtuosité, impressionnant dans sa projection des richesses harmoniques - la mini cadence amenant la péroraison finale ! - et surtout, bien sûr, formidablement poétique : impossible de discuter la considérable différenciation de tempo entre les deux idées principales, tant le thèle lyrique est traité avec dignité et concentration : la lenteur dans Rachmaninov n'est pas accessible à tous mais n'a nullement vocation à rendre sa musique complaisante, c'est la grande leçon de cet interprète qui comprend peut-être comme personne la force symbolisatrice, la flamme sous-jacente de ces grandes phrases à dompter de l'intérieur.
    La démonstration qu'il fait de cela dans le concerto en mineur est totale et parfaite, cette fois de bout en bout. En tout cas, pour ce qui est de la caractérisation absolument juste de chaque motif, et encore plus de chaque transition, tous ces ponts qui paraissent notoirement abscons et bavards sous d'autres doigts, et qui forment à chaque fois ici un chant profond - plein de sens. Ce n'est pas la même immédiateté que celle de Berezovsky,  ce n'est pas la sensation d'un vertige intuitif qui domine, ni la même facilité insolente, et bien sûr que tout est beaucoup plus construit : mais pour autant, on ne sent pas les centaines d'heures de sueur que Lugansky a forcément enduré pour en arriver, précisément, à ce degré de possession intime de la partition. On sent seulement cette possession et cette intimité, un amour incommensurable de cette musique, incommensurable mais dont la mesure est pourtant dominée. 
Pianistiquement, il n'y aura eu qu'un petit coup de moins bien, très relatif, à l'entame du finale, finale qui pour le reste m'a arraché des larmes durant toute sa deuxième moitié, au moins à partir du miraculeux (enfin, ce soir-là) passage ci-dessus. Un des nombreux endroits où l'on ne pouvait que se dire : Rachmaninov, c'est ça, ce n'est pas du faux, c'est du vrai. Ce n'est pas compliqué, c'est difficile, mais le résultat est simple. Le constat est encore plus rare quand il s'agit de l'intermezzo, où Lugansky est royal. Ce motif caché dans les quintolets de main gauche, dans le premier solo ! Ou, ci-contre, tout l'accompagnement des bois dans le dernier épisode, aveuglant d'évidence, lumineusement évocateur. On a retrouvé le grand serviteur, celui auquel il faudra un jour élever un monument pour services rendus à Rachmaninov. On s'est souvenu, non seulement qu'il est à mille lieux du cliché absurde du virtuose froid (à moins qu'il s'agisse de beauté froide ? Rachmaninov ne jouait pas comme ça, peut-être ?), mais qu'il a plusieurs dimensions dans la façon de montrer son dévouement au compositeur. L'an passé, dans un extraordinaire Premier Concerto (sous la baguette, de Pletnev, d'une tout autre classe que celle d'Ashkenazy), il parvenait à la même profondeur dans l'exhibition clarifiée du texte, mais avec quelque chose de plus brut, sauvage et dangereux dans l'investissement pianistique. Ce qu'il a donné là était plus civilisé et sophistiqué, mais la classe, le caractère exceptionnellement légitime de son engagement sont aussi indiscutables.

Théo Bélaud
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