vendredi 18 février 2011

Le Sibelius perfectible mais courageux de Robertson

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- Londres, Barbican Hall, le vendredi 11 février 2011

- Sibelius, Tapiola, op. 112 - Glanert, Music for Violin and Orchestra - Sibelius, Symphonie n°5 en mi bémol majeur, op. 82

- Stephen Bryant, violon
- BBC Symphony Orchestra
- David Robertson, direction
  
     Dans nos contrées, David Robertson est surtout connu pour sa contribution au paysage contemporain, du fait de ses sept saisons passées à la tête de l'Intercontemporain. Entre les mandats d'Eötvös et Nott, le chef américain s'était distingué alors par une ouverture aux créations et au répertoire exclus de l'orthodoxie des gardiens du temple boulezien. Il n'est pas certain que les mélomanes parisiens aient gardé, pour cette raison ou d'autres, un souvenir de lui impérissable, tout comme ensuite les Lyonnais - qui ont le don manifeste de dégoûter les chefs de leur ville ou alors de se dégoûter des chefs qu'ils embauchent. Allez savoir comment quelqu'un sortant d'un anecdotique mandat à la tête d'un orchestre de province français se retrouve courtisé pour prendre la direction soit du Chicago Symphony, soit du New York Philharmonic. On connait la fin de l'histoire : Chicago a préféré casser sa tirelire pour Muti et NY a gaiment plongé dans la médiocrophilie en se rangeant à la politicaillerie communautariste, et notre Malibu conductor s'est contenté de la direction du (très respectable) Saint Louis Symphony, et d'un statut de premier chef invité du BBC Symphony. Je n'ai jamais vu Robertson diriger Lyon et n'ai donc pas d'opinion là-dessus, mais en revanche, sur ce que j'ai vu au Barbican, il est bien dommage pour la vitalité du monde orchestral qu'il n'occupe pas le trône de Manhattan scandaleusement squatté par Gilbert.

    Car dans un répertoire à présent aussi concurrentiel (du moins avec des standards aussi élevés) que Sibelius, ce chef au parcours relativement atypique fait mieux que se défendre, alors même qu'il aborde deux pages sans doute parmi les plus complexes et techniquement ardues du compositeur. J'espère du reste pouvoir un jour comparer sa prestation à une des exécutions de la 5e Symphonie par l'actuelle patronne de l'Intercontemporainn, Susanna Mälkki - eh oui, quand elle a le temps de s'échapper du conformisme parisien pour diriger ailleurs, Mälkki propose Sibelius, ou Beethoven. Robertson ouvre la soirée, comme Paavo Järvi cet automne, avec Tapiola. Si Järvi avait survolé le sien, comme trop tendu vers la réussite (admirable) de son Prokofiev, Robertson propose beaucoup mieux, c'est-à-dire presque un vrai Tapiola. Il est vrai qu'il dispose pour ce faire d'une phalange aux moyens autrement adaptés que l'Orchestre de Paris. Depuis la dernière venue à Paris du BBC Symphony (superbe concert de Jiri Bělohlávek), j'avais la conviction que cet orchestre avait bien peu, sinon rien à envier au niveau médian des trois grandes formations londoniennes. Ayant donc entendu enfin les quatre dans une même saison, je confirme cette impression. Et au passage, infirme un lieu commun quant à l'acoustique du Barbican Hall, tenue pour responsable de la fadeur de tant de disques récents : cette acoustique est excellente, chaleureuse, respirant naturellement, sans sécheresse excessive ni effet cathédrale (je pense même l'avoir préférée à celle du Festival Hall où j'étais la veille) ; une qualité peut-être augmentée, certes, par le fait que la salle était à moitié vide (et je suis gentil), me permettant d'occuper le plein centre du second rang du Circle. Quoiqu'il en soit, l'entame de Tapiola présente absolument toute la splendeur et la densité requise, avec des cordes intenses et très homogènes (avec un équilibre harmonique plutôt haut, à l'inverse de leurs trois voisins londoniens), et surtout cette petite harmonie qui est sans doute la plus intrinsèquement belle du Royaume-Uni. Il est certain que les solos du LSO sont plus brillants, et qu'avec Jurowski et Salonen les bois du LPO et du Philharmonia jouent avec un engagement encore supérieur : mais cela n'empêche pas de penser que l'outil de la BBC est bien le plus désirable.
    Du reste, on ne peut reprocher à Robertson de ne pas en tirer le maximum, ou presque : l'intensité de jeu des flûtes, notamment, est tout à fait réjouissante à quantité d'endroits (tout le premier développement de C à F, ou la section m. 419-461  sont d'un engagement sans faille, et c'est là un ravissement en soi). Robertson adopte une tempo de base plutôt plus rapide que la norme et s'y tient globalement. On peut en revanche émettre deux réserves quant à sa direction : l'une relative à des imperfections dans la maîtrise des plans, précisément quand les plans s'entrechoquent violemment - M à N, avec des cuivres un peu criards (pourquoi pas) et mal ajustés, et le même problème dans le grand climax sur trémolos. Robertson déclarait récemment au sujet de ce passage (je traduis) "la tempête que déchaine Sibelius juste avant l'étonnante bénédiction finale d'un riche accord majeur est la plus terrifiante de tout le répertoire" : si sa préparation aux cordes a été irréprochable, c'est malheureusement l'irruption de l'effroi qui a un peu échappé au chef. L'autre réserve concerne la fluidité rythmique et du coup instrumentale (violons notamment) de certaines transitions et surtout de la coda, dans laquelle les liaisons sont découpées assez laborieusement, pour conduire un à une extinction mal maîtrisée. Mais ce sont là des objections à chaque fois purement techniciennes : globalement, la conduite est belle, pleine de naturel et de sincérité, sans complications.

Detlev Glanert
    Entre les deux Sibelius, la première britannique de la Music for Violin and Orchestra de Detlev Glanert fait une impression mitigée. Le jeune compositeur allemand, jusque là plutôt réputé pour son écriture vocale et opératique, a apparemment le vent en poupe à Londres. Je dois dire que son style pour le violon, comme tel, m'a paru assez anodin ou anonyme : la galerie raisonnée du bon petit concerto y passe (cantilène, doubles cordes rythmées, enchainements de pizz de main gauche en polyrythmie, etc, etc.), mais quelques jours avec la création française du concerto de Salonen, tout cela paraît bien sage et convenu. On peut sauver une partie de l'écoute en prêtant attention au fait qu'il ne s'agit pas d'un vrai concerto - malheureusement pour lui, le titre sans y paraître convoque tout de même une sacrée référence trop méconnue, la sublime Musik fur Geige und Orchester de Rudi Stephan. Ses trois mouvements ne suivent pas vraiment une logique dialectique pensée pour le soliste, mais proposent trois tableaux orphiques (Cantus, Passus et Spiramen, inspirés des sonnets de Rilke) dans lesquels le caractère concertant est exploité beaucoup, un peu ou pas du tout. Il en ressort certains passages particulièrement inspirés et subtils, comme la fausse cadence, il me semble à la fin de Cantus, qui est sorte de mini-fantaisie pour le violon soliste, le piano, la harpe, quelques percussions et le tuba (ce n'est sans doute pas complètement exhaustif ni précis, mais j'avais simultanément un concerto pour sac plastique juste derrière moi, interprété par un vigoureux cacochyme. Un passage beaucoup plus convaincant que la cadence finale proprement dite, assez académique et inoffensive, et l'extinction finale pointilliste, charmante mais également convenue. Le concertmaster du BBC Stephen Bryant défend avec beaucoup de sérieux et de conviction cette partition inégale : sa sonorité est un peu étriquée, mais son aptitude à dialoguer efficacement avec ses collègues du quotidien fait en revanche beaucoup pour l'intelligibilité de la musique.
    Né exactement la même année que Salonen (qui dirigeait au Festival Hall la veille), Robertson présente d'autres points communs : l'appétence pour la musique de son temps bien sûr, mais aussi l'air éternellement jeune, l'engagement physique de la direction, et un penchant manifeste pour l'excitation, voire la transe virtuose. Et l'on pourrait croire à certains égards visuels que l'Américain cherche parfois à imiter le maître finlandais. Ce qui le sauve d'une comparaison forcément cruelle (la 5e parisienne donnée par Salonen lors de l'intégrale en tournée de 2007 était tétanisante, voire monstrueuse : une création du monde) est pourtant une nette divergence de conception générale. Roberston, comme dans Tapiola, opte pour des tempos dans les fourchettes rapides, avec peu de fluctuation (mais heureusement non sans assez de souplesse). L'une des différences la plus fondamentale étant qu'il adopte une lecture "normale" du second thème du finale, sans changement radical de battue (ce qui est heureux car on ne voit pas trop qui d'autre que Salonen pourrait tenter ce genre d'audace sans se vautrer lamentablement). D'autre part, Robertson adopte l'option consistant à jouer la symphonie d'une traite avec deux attacas. Je dois dire que je suis franchement hostile à ce choix (uniquement en ce qui concerne l'attaca du I au II) : cette liaison harmoniquement malaisée (tonalités très éloignées de mi bémol et majeur, d'autant plus que le ré n'est d'abord pas du tout harmonisé et que le mode de l'accord précédant est aussi éclatant que possible) l'est d'autant plus que les caractères des pages ainsi liées sont radicalement antagonistes. Et s'il y a une nécessité musicale naissant de l'irrésistible emportement concluant le I, je ne vois pas ce que ce serait d'autre qu'un (long) silence : l'argument de la bêtise du public ne prend pas, il suffit de rester bras et archets suspendus pour qu'il reste coi. Mais passons.
    Cet important regret mis à part, Robertson et le BBC présentent les mêmes qualités et menues défauts que dans Tapiola : cohésion et chaleur du quintette, richesse et enthousiasme des bois (absolument parfaits, mais alors parfaits sur l'entame du thème des cygnes) ; puissance mais légères imprécision, et problèmes d'étagements du côté des cuivres (frustrant souci d'équilibre trompettes/cors, les premières ne jouant pas assez en-dehors et les seconds beaucoup trop dans la coda du I). Direction vivifiante et directe (la façon de lancer et mener rythmiquement les sfz du second thème du I aux violons ne manque ni d'efficacité ni de classe), qui pêche parfois par excès d'enthousiasme et un peu de naïveté - certains changements de tempos du II tendent trop vite vers l'emportement sans en garder sous la pédale. Mais la tension, d'un bout à l'autre, est tout de même présente, toute cette énergie étant déployée sans ruse ni artifice - mis à part un effet inutile aux portes de la coda (5 après P) interrompant le crescendo pour subitement repartir du piano et se ruer au fortissimo. La coda du finale sera, elle, beaucoup plus réussie, avec une belle progression, des accords finaux extrêmement riches et homogènes (ça sonne, en somme !) et une gestion rigoureuse et cohérente des silences. C'est déjà beaucoup et très sympathique.
Théo Bélaud
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