Kátia Kabanová : dernière d’une grande production implacable

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- Paris,  Palais Garnier, le mardi 5 avril 2011
- Janáček Kátia Kabanová
- Mise en scène, Christoph Marthaler ; co-mise en scène, Joachim Rathke ; décors et costumes, Anna Viebrock ; lumières, Olaf Winter ; chorégraphie, Thomas Stache ; dramaturgie, Stefanie Carp
- Katia Kabanova, Angela Denoke ; Varvara, Andrea Hill ; Kabanicha, Jane Henschel ; Tichon Kabanov, Donald Kaasch ; Boris Grigorievitch, Jorma Silvasti: Kudriach, Ales Briscein : DikoÏ, Vincent le Texier
- Chœur de l’Opéra National de Paris, Patrick Marie Aubert, direction
- Orchestre de l’Opéra National de Paris
- Tomas Netopil, direction

A celles et ceux qui, comme moi, ont pu s’étonner que Nicolas Joel, dont l’ambition première semble être de prendre le contrepied systématique de son prédécesseur Gérard Mortier, programme à Garnier un spectacle commandé en 1998 par le même Mortier, à l’époque patron du festival de Salzbourg, et repris par lui à Bastille en 2004, il convient de rappeler que cette mise en scène fut coproduite par le Capitole de Toulouse et donnée en ce théâtre en 2000. Qu’est ce qui avait conduit Joel à s’impliquer dans un univers théâtral dont rien ne laisse présager une quelconque affinité, ça reste un mystère.
C’est donc un spectacle bien connu (si on ajoute le DVD des représentations salzbourgeoises) qui était donné à Garnier, semble t-il pour la dernière fois et c’est en plus la toute dernière représentation qui est relatée ici. Connu, oui, mais suscitant toujours la même fascination et ce, en dépit du fait que Marthaler, pas plus que pour les reprises de Tristan et Isolde à Bayreuth ou pour celles de Wozzeck à Bastille, n’est venu superviser cette série de représentations, déléguant Joachim Rathke.

Les recettes de Marthaler et de sa décoratrice Anna Viebrock sont bien connues. S’emparer d’œuvres, en éliminer tous les éléments anecdotiques ou exotiques pour ne conserver que ce qui, pour eux, constitue le noyau central théâtral. Donc, le metteur en scène suisse supprime toute référence au texte d’Ostrovski, l’Orage, qui a inspiré son œuvre à Janacek. Pas d’atmosphère russe, pas de petite musique pré-tchékhovienne. Si Viebrock s’inspire toujours de décors qu’elle a vus et qui l’ont marquée, je ne suis pas du tout sûr qu’il faille y voir une transposition spatiale dans un pays précis. Dans le cas de Katia Kabanova, cette cour d’immeuble style HLM dégradés vient de la République tchèque mais est elle si différente de ce que l’on pourrait observer dans nos banlieues (je ne parle pas ici des cités) ? Donc ni nature, ni parc mystérieux, ni Volga ou succédané. Seule une minable fontaine qui ne fonctionne plus vraiment (brusque jet humoristique quand l’immonde couple Dikoï-Kabanicha s’accouple). Seulement un lieu où vont se jouer les rapports humains qui intéressent Marthaler : une jeune femme rêveuse parce que décalée en regard de l’univers dans lequel elle a été contrainte de vivre, et qui se laisse aller à aimer qui l’aime, pour se donner l’illusion d’une évasion possible ; une mère abusive qui fait le malheur de son fils et de sa bru et dont la vie se borne à un triangle religion-télévision-humiliation ; un environnement humain désoeuvré, volontiers voyeur mais qui vire soit à l’indifférence pour ceux qui n’ont pas de relation directe avec l’héroïne, soit au déni en se retournant contre le mur lorsque le drame advient. Un monde banal et trivial où les plus belles idées ne valent guère mieux que les poubelles qui ornent cette cour. Il n’est donc guère étonnant que le symbole de l’évasion face à cette vie pleine d’interdits soit cette immense armoire surréaliste dans laquelle Dikoï, la Kabanicha ou Tikhon vont chercher le petit verre de gnôle qui permet d’oublier, Varvara et Katia passent pour donner corps à leurs illusions, comme Alice passe au travers du miroir.
Du théâtre, rien que du théâtre, âpre, sans concession, sans gadget. Marthaler, comme tous les immenses metteurs en scène, sait gérer un espace, qu’il soit hyper-encombré comme celui de Wozzeck, ou quasi nu comme celui de Katia. Tout est là, implacable, deux heures durant sans entracte. Les spectateurs n’ont pas plus droit de s’évader que Katia Kabanova (raison évidente de l’adjonction de ces chœurs entonnés par les voisins du dessus entre chaque acte, de façon à éviter tout applaudissement ou toute distraction qui viendraient t casser le caractère inéluctable du scénario). C’est terrifiant car humain, trop humain. C’est bouleversant car, contrairement à la reprise de Wozzeck où le changement d’interprètes pour le rôle-titre et celui de Marie avait été fatal à l’équilibre de la représentation, là, deux des trois rôles principaux, Katia et Kabanicha sont donnés par les mêmes chanteuses qu’à Salzbourg en 1998.

Dire qu’Angela Denoke est bouleversante est un faible mot. Surtout pas une Bovary du petit peuple, encore moins une russe idéaliste perdue dans un monde de petits marchands. Seulement une jeune femme décalée que les circonstances de la vie conduisent là où elle ne pourrait rester. Angela Denoke entretient visiblement une grande relation de complicité avec Christoph Marthaler car sa Marie était déjà poignante dans un mode très différent de l’expressionnisme habituel. Comme pour Callas en Violetta ou Lucia, Schwarzkopf en Maréchale, Ludwig en Léonore, Rysanek en Impératrice, on en oublie la voix, le timbre, la technique. L’identification au personnage, à ses pré-requis, est telle qu’on peine à imaginer que ça puisse être fait autrement. C’est évidemment une incarnation à voir par les yeux et les oreilles, et non à entendre : la discographie de Denoke est d’ailleurs assez faible.

Le reste de la distribution est d’une formidable homogénéité. Jane Henschel, que je ne goûte guère par ailleurs, a su rester fidèle à ce que Marthaler lui demandait déjà à Salzbourg. Le gros écueil du rôle de Kabanicha est de tomber dans l’excès, avec toutes les vulgarités possibles. Non, ici, Henschel se contente d’être implacable dans sa conviction d’être telle qu’il faut être. Pas de méchanceté perverse chez elle, juste un rôle à assumer, sans complexe. Il n’y a d’ailleurs aucune ironie sous-jacente dans ses remerciements de dernière réplique : quelqu’un meurt dans la famille, les proches sont rassemblés, il est normal de les remercier. Implacable, écrivais-je plus haut !
Oui, bien sûr, Donald Kaasch est un Tichon Kabanov qui, physiquement, fait plus époux de Kabanicha que de Katia. Mais sa médiocrité est poignante et vocalement , en regard de ce que j’avais pu lire de sa performance lors de représentations précédentes, c’était mieux que correct. Jorma Silvasti avait du déclarer forfait lors d’une récente version de concert de Fidelio. Son Boris ne souffre aucune réserve. Le timbre est beau, mais pas trop pour éviter le piège du ténor bellâtre, la technique et la diction sont parfaites, le jeu d’acteur est remarquable pour un nouveau venu dans cette production. Andrea Hill est une magnifique découverte en Varvara, jeune femme déjà partie dans sa tête, Kudriach ou pas. Le contraste avec Katia est saisissant, bouleversant même, tellement on est convaincu de ce qui va se passer sans connaître l’histoire. Une jeune canadienne à suivre attentivement. Point de découverte mais une belle confirmation avec Ales Briscein, déjà entendu dans divers Strauss, Janacek, Smetana et Fidelio. Le timbre est lumineux, la technique est impeccable, la projection des mots parfaite (ça aide d’être tchèque), bref un excellent Kudriach qui mériterait sans doute une meilleure notoriété. Vincent Le Texier s’était un peu perdu en Wozzeck (la comparaison avec le stratosphérique Keenlyside était redoutable) mais, dans Katia, son Dikoï est à l’égal de la Kabanicha de Jane Henschel. Point n’est besoin de trop en faire. Le personnage est bien assez lourd comme ça. Le Texier est parfait.

De cette production, nous ne connaissions, aussi bien dans le DVD de Salzbourg que lors de la reprise à Bastille, que la direction de Sylvain Cambreling. Fine, acérée, implacable comme la mise en scène de Marthaler. C’est à tout autre chose que nous invite le chef tchèque Tomas Netopil. Ce dernier, âgé de 36 ans, nous était connu par le DVD du Lucio Silla capté à Salzbourg en 2006. Direction brillante, pleine de feu, mais Katia Kabanova, c’est tout de même autre chose qu’un opera seria de Mozart ! Il sera difficile d’éviter le cliché du chef qui joue dans son arbre généalogique tant sa direction fut lyrique comme seuls les tchèques savent l’être. Tempi plutôt amples (certainement beaucoup lents que ceux de Cambreling), sachant créer des ruptures, direction avec laquelle les musiciens de l’orchestre de l’Opéra parurent en parfaite symbiose.
A cet égard, le prélude du premier acte fut un bel exemple de ce que Netopil sait faire dans une fosse d’orchestre : planter une atmosphère et faire de ces quelques mesures un mini poème symphonique qui, outre le fait de présenter quelques uns des thèmes principaux de l’œuvre, dépeint l’univers mental dans lequel les personnages vont évoluer. Autre qualité remarquable dans cette direction : la capacité à maintenir la tension musicale tout du long du spectacle. A l’inverse de la version discographique de Jaroslav Krombolc qui semble faire des impasses, étrangement absent durant les passages purement orchestraux, Netopil utilise au contraire ces « ponts » comme autant de respirations psychologiques entre deux scènes. L’attention portée aux voix dénote aussi le très bon chef d’opéra ; la conduite des grandes scènes, qu’il s’agisse du rendez vous amoureux, celle des aveux, celle des adieux, sont autant d’exemples de conduite théâtrale qui rapprochent plus la direction de Netopil de la version Mackerras. L’adéquation de cette direction au travail mené par Angela Denoke prouve un profond respect des chanteurs mais aussi une vision bâtie et discutée ensemble. En fait, la plus grande qualité que l’on puisse noter est cette capacité à se faire une place dans une production si bien huilée tout en apportant une touche personnelle indéniable. Une vision musicale peut être moins parfaitement liée à celle de Marthaler que ce que Cambreling proposait mais, là aussi, nous sommes en grande attente de réentendre Netopil, soit dans la fosse, soit à la tête de l’un de nos orchestres parisiens.

S’il se confirme que cette représentation du 5 avril 2011 était bien la dernière, saluons bien bas une production marquante que certains placent dans leur Top 10 ou 20 des productions d’opéras. Peu importe ces classements et disons juste que celle-ci restera gravée dans notre mémoire.
Et on attend/espère certaine Affaire Makropoulos l’été prochain à Salzbourg avec un trio Salonen/Marthaler/Denoke qui fait saliver.

Philippe Houbert
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