Let's Hope

∏ ∏ / V
- Paris, Théâtre des Champs-Elysées, le jeudi 12 mai 2011

- El-Khoury, Infinished Journey - Britten, Concerto pour violon en ré, op. 15 - Chostakovitch, Symphonie n°5 en mineur, op. 47

- Daniel Hope, violon
- Orchestre National de France
- James Conlon, direction



Quinzaine de légère embellie pour l'ONF, dans la dernière ligne droite d'une saison plus que moyenne (ce que semble confirmer informellement mon petit sondage, où le National est encore beaucoup plus à la traine que je ne le pensais). Après la venue de Colin Davis, on ne s'attendait pourtant pas à ce que soit maintenu l'esprit de sérieux et d'application quelque peu retrouvé au sein de l'orchestre. La principale bonne surprise de cette soirée a été la permanence de ces vertus, même insuffisantes dans leurs effets, au cours de l'exécution du concerto de Britten. Je ne reviendrai pas ici sur l'importance intrinsèque que présente pour moi, en soi, une telle exécution : j'ai expliqué mon point de vue quant à la nécessité de porter ce chef-d’œuvre au rang qu'il mérite, et par ailleurs, ne pouvais donc que me réjouir de pouvoir l'écouter deux fois au cours d'une même saison. 
Je passerai assez vite pour ne pas être trop cruel sur la création du voyage très inachevé de Bechara El Khoury, qui ne vaut certes pas qu'on s'y attarde beaucoup mais, surtout, n'avait rien à gagner à être donnée en lever de rideau du Britten, que qui plus est on y enchainait sans pause ni applaudissements. Un peu partout dans les grands places musicales mondiales, il y a une poignée de compositeurs officiels de cette catégorie non-négligeable dans la vaste anarchie esthétique contemporaine qu'est le super-easy-listening. Musique que le discours officiel catalogue un peu vite comme néo-romantique, sans grands égards pour les compositeurs qui font autre chose, beaucoup plus valable, de ce que peut recouvrir cette notion. Ici, il s'agit, comme dans la plupart des œuvres, orchestrales du moins, d'El Khoury et de quelques autres, de flatter une sorte d'évanescence a posteriori, de raffinement éthéré convenant à donner une caution non pas facile mais sentimentale à la musique de notre temps, permettant exactement au même titre que l'académisme post-sériel de contourner facilement toute question sérieuse quant aux procédés d'écriture. 
L'orchestre à cordes y enchaine lascivement les superpositions binaires d'accords augmentés ou diminués qui ne se résolvent certes pas, de sorte que l'harmonie peut se targuer des sophistications minimales de la musique savante par rapport à la populaire. Par-dessus (c'est vraiment le mot, tout aspect dialogique étant absent de cette partition), le violon s'emploie à des évocations que l'on qualifiera poliment de métaphoriquement figuratives, le tout emballé dans une forme aussi inconsistante que n'importe quelle pensum électro-conceptuel auquel ce genre de pièce est supposé faire contrepoids. Inoffensif ou sinistre, selon l'état d'esprit dans lequel ou l'écoute. 

Une fois le concerto entamé, il faut un certain temps à Daniel Hope pour se sortir de l'attitude forcément complaisante générée par la musique qui précédait : complaisante dans le sens d'une activité compensatoire en vue de donner un peu de sens à celle-ci. Britten s'en passe évidemment très bien, mais il faut aussi reconnaître que le violoniste anglais est par ailleurs assez contraint de compenser autre chose, avec certains phrasés sucrés dans le premier mouvement : à savoir une domination technique très perfectible de la partition. Compte-tenu de la difficulté que l'on sait quasi-insurmontable de celle-ci, on ne lui en tiendra que peu rigueur, Il est vrai que la dernière fois, me semble-t-il, qu'il se produisait à Paris, c'était déjà avec le National lors des poignants adieux du Beaux-Arts Trio... dont il était déjà apparu comme un maillon douteux. Comme il est moins déshonorant ici de savonner et de proposer des approximations en fait de justesse, et qu'il n'y a pas d'autres solistes pour lui faire de l'ombre cette fois, on écoute plus aisément.
Et il ne faut au moins guère de doute que Daniel Hope met du cœur à défendre cette perle musicale de son pays, et que la complaisance que l'on peut entendre ici et là n'est que le résultat malheureux d'un surinvestissement de l'archet pour surmonter une main gauche un peu dépassée par les événements. L'intonation du second thème et des sextolets/quintolets le développant sera donc plus que perfectible, mais l'intonation au sens langagier sera elle vigoureuse, et surtout, aura semblé encourager un National au début hésitant puis rapidement de plus en plus concerné - contre toute attente. James Conlon, sans doute, n't est pas étranger, lui qui, dans son opéra de Los Angeles et par ailleurs dans ses programmes symphoniques, a fait de cette saison et de la suivante un grand panégyrique brittenien.
Son amour de la partition est au moins aussi évident que pour son soliste, et il obtient certaines choses étonnantes désengagement de l'ONF : précisément, sur le second thème du I (les bois de 6 à 7), et la réexposition à l'inversion des rôles soliste/cordes, avec une respiration pleine de conviction sans pour autant verser dans le sentimentalisme.
 Le II est plus convaincant encore, et toujours en dépit d'un violon plus que douteux face au diapason... mais ne semblent douter de rien. Se dessine ici plus nettement l'écart entre l'approche de Janine Jansen et celle de Hope (écart largement déterminé par les moyens respectifs) mais surtout entre celle de Järvi et celle de Conlon, ce dernier privilégiant une certaine rusticité soignant certes moins les climats et surtout certaines transitions (le passage à la section centrale à 19 est excessivement abrupte, comme beaucoup d'autres), mais qui a le grand mérite de donner à entendre plus crument la densité du travail motivique de Britten. Surtout, dans ce fabuleux trio, Conlon va chercher la petite harmonie pour justement faire ressortir toute la richesse du passage, qui tombe sous le sens : harmonique. On s'en doute, la cadence sera moins heureuse, mais la passacaille rétablira le caractère fort sympathique de l'exécution, toujours dans cette optique sans fioriture mais surtout, heureusement, sans précaution ni circonspection : le glorieux climax du largamente (43-44) en sort gagnant. Les dernières pages, un peu moins, la précision des interventions orchestrales se relâchant quelque peu et le violon peinant à tenir son lyrisme velléitaire. Mais qu'importe, ce qui n'allait absolument pas de soi a eu lieu : on a bien pu écouter deux fois le concerto de Britten cette saison, et c'est un vrai bonheur.

On n'en dira pas tant du Chostakovitch, courageux certes, pas vraiment hors-sujet, mais exhibant de manière assez typique les limites de l'orchestre. Qui ne regardent certes pas, on le sait, la puissance ou la densité, du moins celle du quintette, toujours suffisamment rugueux et compact. Mais bien plutôt la concentration et la forme de tension de la ligne, choses après lesquelles le chef comme les musiciens semblent courir, avec une bonne volonté qui ne masque que périodiquement la montagne restant à escalader. A tous ces égards, cette 5e ressemblait un peu à celle, mahlerienne en diable, donnée par Daniele Gatti la saison passée. Sans toutefois aller aussi loin dans la recherche d'une intensité lyrique de substitution, ce qui est heureux, du moins en théorie. Conlon, très investi sans toutefois basculer dans l'agitation interventionniste, forcément auto-destructrice ici, veille à la discipline du mètre et, tant que possible, à celle des coups d'archets - comme souvent, on peut y croire tant que le regard ne dépasse par les quatre premiers pupitres de chaque section de violons...
Comme avec Gatti, cela commence bien et ne tient pas la distance, dans aucun des mouvements. Parce que les cordes donnent le change quant l'intensité provient de la puissance, mais beaucoup moins quand la dynamique s'éteint - le III est clairement le mouvement le plus informe. Dans les mouvements pairs, les bonnes dispositions affichées par les bois dans le concert et l'entame de la symphonie s'effondrent, de façon particulièrement frappante s'agissant des clarinettes et bassons, excellents en première partie et cent fois trop gentillets ici. Et pourtant, ils pourraient, on le sait.
Les intentions paraissent bonnes, la méthode et le cadre technique semblent faire défaut, malgré le travail effectué auparavant par Masur dans cette partition et d'autres juges de paix du répertoire russe - mais on avait vu en décembre dernier que les meilleurs acquis se perdent vite. Conlon ne réédite donc pas la performance, rétrospectivement d'autant plus remarquable, du jeune David Afkham dans la 10e. Qu'il soit quand même remercié pour son Britten... et pour tous ceux à venir, à L.A. et ailleurs.


Théo Bélaud
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